C.-à-d. amil le dessein de
ESSAIS DE MOKTAIGN'K I7I
dY'bat et d'exercicv : nous pelotions ' nos déclinaisons à hi manière de ceux qui, par certains jeux de tablier ^, apprennent l'arithmétique et la géométrie. Car, entre autres choses, il avoit esté conseillé sur tout de me faire gousicr la science et le devoir par une volonté non forcée et de mon propre désir, et d'eslever mon ame en toute douceur et liberté, sans rigueur et contrainte? : je dis jusques à telle superstition que, par ce que aucuns tiennent que cela trouble la cervelle tandre des enfants de les esveiller le matin en effroy et en sursaut, et de les arracher du sommeil (auquel ils sont plongez beaucoup plus que nous ne sommes) tout à coup et par violence, il me faisoit esveiller par le son de quelque instrument ; et ne fus jamais sans homme qui m'en scrv-it ■♦.
Cet exemple suffira pour en juger le reste, et pour recommander aussi et le jugement et l'affection d'un si bon père, auquel il ne se faut nullement prendre s'il n'a recueillv aucuns fruits respondans à une si exquise culture. Deux choses en furent cause : le champ stérile et incommode ; car quov que j'eusse la santé terme et entière, et quant et quant un naturel doux et traitable, j'estois parmi cela si poisant, mol et endormi >, qu'on ne me pouvoit arracher de l'oisiveté, non pas mesme
2. Pelotions. — Le mot peut avoir Jeux signific-itions : 1° ce serait simplement tnfttre en pelotes.
c.-i-d. dérouler les c.is des diverses déclinaisons : 2° ce scn\l jouer à la paume sans faire une partie réglée, et, par suite, étudier sans règle et par jeu. — Le contexte, où il est parlé de « jeux de tablier *, autoriserait le second sens.
2. Le litblier était la t.nble qui servait à tous les jeux (trictrac, échecs) comportant des jetons mobiles.
). Aussi Montaigne, sans doute i cause de ces souvenirs et par une sorte de reconnaissance, se déclara-t-il toujours le partis.!!! résolu
de la douceur dans l'éducation.
4. D'après une variante de l'édition Je 1580, Montaigne aurait eu « un joijeur d'espinette pour cet effect ».
3. Montaigne a fort bonne grâce à confesser ainsi tous ses défauts.
N'empêche que plusieurs de ces aveux sont parfaitement justifiés; « poisant, mol et endormi », il l'est quelque peu resté toute sa vie.
One autre éducation, en le corrigeant de sa nonchalance, aurait donné à son esprit et à son caractère une trempe plus vigoureuse.
Il est vrai qu'il ne serait plus Montaigne 1
pour me mener jouer. Ce que je voyois, je le vovois d'un jugement bien seur et ouvert, et soubs cette complexion endormie nourrissois des imaginations bien hardies et des opinions eslevées au dessus de mon aage. L'esprit, je l'avois moussé ', et qui n'alloit qu'autant qu'on le guidoit ; l'appréhension ^, tardive ; l'invention, stupide ; et après tout un incroiable defiiut de mémoire. De tout cela, il n'est pas merveille s'il ne sceut rien tirer qui vaille. Secondement, comme ceux que presse un furieux désir de guerison se laissent aller à toute sorte de conseil, le bon homme, ayant extrême peur de faillir en chose qu'il avoit tant à cœur, se laissa en fin J emporter à l'opinion commune, qui suit tousjours ceux qui vont devant, comme les grues, et se rengea à l'usage et à la coustunic, n'avant plus autour de luy ceux qui luy avoient donné ces premières institutions 4 qu'il avoit aportées d'Italie 5 ; et m'envoya environ ^ mes six ans au collège de Guienne ", trés-florissant pour lors et le meilleur de France. Et là, il n'est possible de rien adjouster ou soing qu'il eut, et à me choisir des précepteurs ** suflisans, et à toutes les autres circonstances de
1. Moussé. — C.-à-d. èmoussè, avec le sens particulier de ni aigu, ni épais. — La plirase a été modifiée dans les éditions postérieures.
On lit : « L'esprit, je l'avois knl, et qui n'alloit qu'autant qu'on le tiieiioit ; l'appréhension, tardive ; l'invention, lasche... »
2. .4jiprchension. — Dans le sens de compréhension. Cf. page 109, note 5.
3 . Pour en fin (enfin), et à fin (afin), voir page 69, note 7.