Chapitre III. — Coustume de l'isle de Cea
2. Ce titre est c. un spécimen de la libre fantaisie de Montaigne. »
(Marcou.) C'est, en eftet, à propos d'un trait emprunté à Phitirquo, — de ce « pass.igc où Plutarquc dict de soy-mesmes que Rusticus, assistant à une sienne déclamation à Rome, y récent un paquet de la part de l'empereur, et temporisa de l'ouvrir jusques à ce que tout fut faict », — que Montaigne est amené à se demander s'il faut renvoyer « à demain les affaires ». II conclut : « un sage homme peut, à mon opinion, pour l'interest d'autruy, comme pour ne rompre indécemment compaignie, ainsi que Rusticus, ou pour ne discontinuer un aultre affaire d'importance, remettre à entendre ce qu'on luy apporte de nouveau ; mais, pour son inlerest ou plaisir particulier, mesme s'il est homme ayant charge publicque, pour ne rompre son disncr, voire nv son sommeil, il est
inexcusable de le faire. » Et il a commencé par un éloge d'Amyot, traducteur de Plutarque, dont il donne une citation.
5. Jacques Amyot naquit à Melun (15 13). Une légende veut que, fils de pauvres merciers, il ait fait ses études à Paris en servant de domestique à ses camarades. Devenu maître es arts et professeur à l'Université de Bourges, il commença la traduction des pastorales grecques. Henri II l'envoya, chargé de remettre une lettre cachetée, au concile de Trente. Il y « fila le plus doux qu'il put », et passa par Rome, d'où il rapporta un texte vérifié de Plutarque. Précepteur des enfants de Henri II, grand aumônier de France .i l'avènement de Charles IX (1560), évéque d'Auxerre (1570), il demeure pour nous le traducteur des l'iei dfs lx>mtiies illustres et des Œuvres morales. Il mourut en 1595.
4. La postérité a jugé comme l'auteur des Essais, et Amyot a échappé au dédain que nos siècles classiques ont professé pour tous les écrivains du passé. « Mais le vieux langage se fait regretter quand nous le retrouvons dans .Marot, .^myot... : il avait je ne sais quoi de court, de naïf, de har-
ESSAIS DE MONTAIGN'E
quov il surpasse tous autres, nv pour la constance d'un si long travail ', ny pour la profondeur de son sçavoir -, avant peu développer ' si heureusement un autheur si espineux et ferré + (car on m'en dira ce qu'on voudra, je n'entens rien au grec 5, mais je voy un sens si beau, si bien joint et entretenu par tout en sa traduction, que ou il a certainement entendu l'imagination vraye de l'autheur, ou avant par longue conversation ^ planté vivement dans son ame une générale idée de celle de Plutarque, il ne luv a au moins rien preste qui le desmente ou qui le desdie 7); mais sur tout je lui sçay bon gré d'avoir sceu trier et choisir un livre si digne et si à
di, de vif et de passionné. » (Fénc-lon. Lettre à V Académie.) La « naïveté » du langage d'Amyot est pour nous d'autant plus îensible et piquante, que souvent la phrase dans Plutarque est contournée et la pensée subtile. Et pour ce qui est de la « pureté », Vaugelas lui-même a dit qu'on trouve dans .^mvot « tous les magasins et tous les trésors du vrai langage frani;ois. ■
1. Amyoi employa à ses traductions sa vie entière. Thcag-r,-' et Chariclèe (j)47); sept livres de l'Histoire de Diodore de Sicile (1554); Dapbnis et Cbloi (15S9); Fies des hommes illustres, grecs et romains, comparées Viine avec Fiiiitre, translatées du grec enfrançois{i^ 59) ; Œuires morales (i 574).
2. Ce « Si;avoir » a été contesté parle fameux Méziriac (1635), qui crnt avoir relevé deux mille contresens dans les traductions d'Amyot. Méziriac est bien pédant.
Mais il est vrai de dire que ces traductions ne sont pas littérales ; du texte, qui est interprété, commenté en quelque sorte, il ne reste que l'idée : l'expression, le tour de phrase, le mouvement du style de
Plutarque disparaissent, laissant la place au « langage de Jacques .•Vmyot ». C'est de ces libertés prises à l'égard de l'original, plus encore du curieux contraste partout maintenu entre le style précieux et travaillé du modèle, et le style facile, naïf, du traducteur, que provient une sorte d'inexactitude générale. Ne nous en plaignons pas, si la charmante originalité de notre Amyot est à ce prix, j. Montaigne lui-même, on le voit, ne dit pas traduire, mais développer, c.-à-d. expliquer, interpréter.