Dans le Brutus, LXXV
2. Montaigne est un enthousiaste admirateur de César écrivain : il aime en lui k- conteur qui ne s'attarde pas aux bavardages et toujours a le récit précis et bref, le moraliste aussi qui, d'un trait immanquablement sur, peint un homme ou un peuple. Mais l'ami de La Boctie ne peut pardonner à sa « pcstilente ambition » d'avoir perdu la liberté de Rome : César demeure pour lui l'homme « abominable à tous les gens de bien ».
— Et, à propos de César, il nomme dans un éloge indirect Salluste seulement. De Tite-Live, de Tacite , il n'est même pas fait mention. Pourquoi ? Montaigne devait comprendre et goûter Tacite, l'historien moraliste par excellence. Fn effet, il a écrit au chapitre VIII du livre III : » Je viens de courre d'un fil l'histoire de Tacitus (ce qui ne m'advient guère ; il y a vint ans que je ne mis en livre une heure de suite)...
Je ne Si;achc point d'autheur qui mesie à un registre public liinl de considération dts meurs et inclina-
tions particulières. Il n'est pas en cela moins curieux et diligent que Plutarque, qui en a faict expresse profession. Cette forme d'histoire est de beaucoup la plus utile... Il y a plus de préceptes que de contes... c'est une pépinière de discours éthiques et politiques... »
Pourtant il ne dit rien ici de Tacite. C'est sa « libre fantaisie », et il n'y a pas d'autre raison. Pour ce qui est de Tite-Live, peut-être lui semblait-il trop cicéronien, trop long à lire, trop rempli de « parlerie » et soucieux de rhétorique.
Aussi l'omission n'a pas été, comme pour Tacite, réparée dans les Essais.
}. Montaigne distingue : i" les historiens simples : 2" les historiens excellents ; 3'' les historiens médiocres, « ceux d'entre-dcux ».
— Mais, dans le décousu ordinaire de son livre, il ne rattache pas les divers noms à quelqu'un de ces trois grouf>es, et l'on ne sait plus ce que vaut cette classification.
.\. C.-à-d. : à leur connaissance, sens de notilia.
et d'enregistrer à la bonne foy toutes choses sans chois et sans triage, nous laissent le jugement tout entier pour la cognoissance de la vérité '. Tel est entre autres, pour exemple, le bon Froissard -, qui a marché en son entreprise d'une si franche naïfveté 5, qu'ayant fiaict une faute, il ne creint aucunement de la reconnoistre et corriger en l'endroit où il en a esté adverty, et qui nous représente la diversité mesme des bruits qui courovent et les differens rapports qu'on luy faisoit. C'est la matière de l'histoire nue et informe 4 : chacun en peut faire son profit autant qu'il a d'entendement. Les biens excellens ont la suffisance de choisir ce qui est digne d'estre sceu, sçavent trier de deux rapports celuy qui est plus vray-semblable ; de la condition des princes et de leurs humeurs, ils en devinent les conseils et leur attribuent les paroles de mesme. Ils ont raison de prendre l'authorité de régler nostre créance
1. \c cherchant dans l'histoire qu'une matière sur laquelle il puisse exercer son jugement de moraliste — ce qu'on appellerait aujourd'hui le « document humain », — d'ailleurs très jaloux de son indépendance d'impressions et d'appréciations, Montaigne ne veut pas recevoir la leçon toute faite. C'est donc les historiens siiiiphs qu'il préfère à tous, — ceux qui enregi^trent les choses en laissant la liberté de choisir et de ju.t;er.
2. « Le bon Froissart », né a Valenciennes vers 1535, et mort an:: environs de rantiée 14 10, écrivit le chef-d'œuvre de le prose française au xiv siècle, les Chroiiiiiiies de France, d'Angleterre, d I-coise, d'Esj>af;nf, de Bretagne, ilr Gascogne, l'Iatuire et lieux d'alentour. Froissart est surtout un mcr\'eilleux narrateur. Son œuvre est, a-t-on dit, « l'épopée en prose de la société chevaleresque ».
5. Il ne faudrait pas absolument croire à cette « si franche naïfveté » du « bon Froissart ». Les Chroniques ont été écrites au jour le jour, au h.isard des voyaijes et des rencontres, et le chroniqueur subit, sans s'en défendre, l'influence de ceux qui le renseignent. S'il n'a pas de parti pris personnel, il épouse le parti pris du dernier qui lui parle.
4. C.-à-d. sans arrangement et sans coordination. — Cette conception de l'histoire serait bien incomplète et bien étroite. En faire un simple registre des faits, ce serait supprimer tout l'art de l'historien. Mais Montaigne se trompe :
même dans « le bon Froissart », il y a quelquefois plus d'art qu'il ne pense. Tels tableaux (batailles de Crécy et de Poitiers, siège de Calais) sont des modèles achevés.
à la leur, mais certes cela n'appartient à guieres de gens. Ceux d'entre-deux ' (qui est la plus commune façon), ceux là nous gastent tout : ils veulent nous niascher les morceaux, ils se donnent loy de juger et par conséquent d'incliner l'histoire à leur fantasie-; car, depuis que 3 le jugement pend d'un costé, on ne se peut garder de contourner et de tordre la narration à ce oiais. Ils entreprenent de choisir les choses dignes d'cstre sceuës, et nous cachent souvent telle parole, telle action privée, qui nous instruiroit autant que le reste ; obmetent, pour choses incroyables, celles qu'ils n'entendent pas, et à l'avanture encore telle chose, pour ne la sçavoir dire en bon latin ou françois. Qu'ils estaient hardiment leur éloquence et leurs dircours, qu'ils jugent à leur poste •», rnais qu'ils nous laissent aussi dcquoy juger après eux, et qu'ils n'altèrent ny dispensent, par leurs racourcimens et par leurs chois, rien sur le corps de la matière, ains qu'ils nous la r'envoyent pure et entière en toutes ses dimensions.
Ceux là sont aussi bien plus recommandables historiens, qui connoisscnt les choses dequoy ils escrivent, ou pour avoir esté Je la partie à les faire, ou privez avec ceux qui les ont conduites s. Car le plus souvent on trie pour cette charge, et notamment en ces siècles icy, des personnes d'entre le vulgaire, pour cette seule consiJt.T:iti<-)n d.- scnvnir bien parler; comme si nou? Jier-
1. C.-a-d. : cc-ux(jii'. soin entre les deux, ni bons, ni mauvais : les inéii'iccres.
2. Je.in-Jaccjues Rousseau (iTiHiliv. IV) a dit : « Les faits chanit de forme dans la tête de l'iiis- A.n; ils se moulent sur ses
..-..rets; ils prennent la teinte de ses préjugés. »