‹ Extraits de MontaigneChapitre 246 sur 353 · Emmy {in medio), au milieu · texte numérisé non relu

Emmy {in medio), au milieu

3. C'est la grande préoccupation de Montaigne, et aussi de Pascal, de découvrir sous l'auteur l'homme, et l'homme dans tout son naturel.

4. Gosseur , dont l'étymologie est difficile à établir, — on a proposé le lorrain gosse, pour gosier :

d'où goss-eur, qui mange bien, — est un mot poitevin. Il se dit encore en Poitou de qui aime à rire.

5. Montaigne dit ici : n C'est à luy, faute ili- jugement... « Il atténua plus tard la sévérité de cette appréciation et écrivit : • Cest imperfection dt n'avoir p.is senty... • .au-

jourd'hui l'orateur a fait oublier le poète ; mais, avant Virgile et Horace, les vers de Cicéron ne furent pas trouvés « indignes de son nom ». Plutarquc dit expressément que 0 Cicéron fut tenu non seulement pour le meilleur orateur, mais aussi pour le meilleur poète des Romains de son temps... »

mais que « sa poésie a perdu tout bruit et toute réputation pour ce qu'il y en a eu depuis d'autres beaucoup plusexcellens que luy. »

{Vie de Cicéron, trad. d'Amyot, chap. I.)

6. A fauces enseignes est opposé i l'expression que nous avons conservée ri hennés enseignes. Donc:

sans laison, à tort. Voir p. 89, n. J.

encore depuis luy n'a osé se comparer ; et à ce propos j'en veux icy adjouter une histoire. Le jeune Cicero, qui n'a ressemblé son père ' que de nom, commandant en Asie, il se trouva un jour en sa table plusieurs estrangers, et entre autres Citstius, assis au bas bout, comme on se fourre souvent aux tables ouvertes des grands. Cicero s'informa qui il estoit à l'un de ses gens, qui luy dit son nom. Mais, comme celuy qui songeoit ailleurs et qui oublioit ce qu'on luy respondoit, il le luy redemenda encore depuis, deux ou trois fois. Le serviteur, pour n'cstre plus en peine de luy redire si souvent mesme chose, et pour le luy faire connoistre par quelque circonstance, « C'est, dict-il, ce Ciestius de qui on vous a dict qu'il ne faict pas grand estât de l'éloquence de vostre père au pris de la sienne. » Cicero, s'estant soudain picqué de cela, commenda qu'on empoignast ce pauvre Casstius, et le fit très-bien foëter en sa présence. Voylà un mal courtois hoste. Entre ceux mesmes qui ont estimé, toutes choses contées, cette sienne éloquence incomparable, il y en a eu qui n'ont pas laissé d'y remarquer des fautes : comme ce grand Brutus, son amy, ûisoit que c'estoit une éloquence cassée et esrenée ^, fractam et elumhem. Les orateurs voisins de son siècle reprenoyent aussi en luy ce curieux soing de certaine longue cadancc au bout de ses clauses 3, et remerquoyent ces mots cs^e vidcatiir, qu'il y employé si souvent. Pour moy, j'ayme mieux une cadancc qui tombe plus court, coupée en yambes. Si mesle il par fois bien rudement ses nombres, mais bien rarement. J'en ay remerquè ce lieu à mes aureilles : Ego vero me minus iliu sfiicni esse mallem, quam esse seiiem antequam esscm 4.

1. Malherbe et même Bossuet disent encore : ressembler quelqu'un.

2. I-'sreuée. — Mot de form.ition très régulière : « et rein (fi, é, du latin fx, exprimant l'cloifjncnient, la privation). Aujourd'hui nous

disons éreinler, par l'introduction d'un / que rien ne justifie.

3. C.-à-d. conclusion, fin de période. — Voir p.ige 158, note 5.

4. H Pour moi, j'aimerais mieux être vieux plus longtemps que de vieillir avant la vieillesse. » (Cicé-

LSSAIS UI-; MONIAU.Xi: 2 17

Les historiens sont le vray gibier ■ de mon estude, car ils sont plaisans et avsez ; et quant et quant la considération des natures et conditions de divers hommes, les coustumes des nations différentes, c'est le vray suject de la science morale -. Or ceux qui escrivent les

ron, i/.' SLiii\l:iti, cil. X). — Ce jugement sur Cicéron, le seul de tous points sévère que Montaigne ait porté sur un ancien, est, par exception, conduit avec ordre et méthode. Cicéron est considéré :

1° comme moraliste, et Montaigne ne l'aime pas pour « sa façon d'escrire lasclie et ennuyeuse », pour <i la longueur de ses apprests », pour ce que « ses discours languissent autour du pot » ; — 2'' comme écrhiiin èpistolaiie, particulièrement comme auteur des lettres à Atticus, et Montaigne le 0 voit volontiers », parce que sa correspondance a un intérêt historique, et parce qu'elle « découvre ses humeurs privées » ; mais il se fait de l'ami d'.'Xtticus une idée étrangement défavorable, quand il le juge tout juste bon citoyen, « débonnaire » par embonpoint, vain et I.iciie; — 3' comme orateur, et Montaigne est bien forcé d'avouer que « son éloquence est du tout hor.î de comparaison, que jamais homme ne l'égalera » ; pourtant il ne serait pas loin de lui reprocher le manque de nerf, le souci de la cadence dans les périodes. — Cette rigueur avec laquelle Cicéron , surtout Cicéron^ moraliste, est ainsi jugé ne peu^ s'expliquer que : x" par la répugnance que l'auteur des Essais éprouvait à suivre, en lisant tout comme en écrivant, une composition régulière et savamment méthodique : il préférait la lecture « à pièces décousues » ; 2° parce qu'il

aimait la morale en action, pourrait-on dire, la morale en récits, ou du moins avec récits : Cicéron n'est pas, comme Plutarque, prodigue d'anecdotes ; 5° surtout par l'horreur qu'il avait de la « parlerie » et de la pure rhétorique :

le ton et le style oratoires de Cicéron lui ont paru un long et inutile fatras.

1. Variante (1595) qui est ordinairement citée : « Les historiens sont ma droicte baie », c. à-d. les auteurs que j'ai)ne le mieux avoir en main. La droicte haie, en tenues du jeu de paume, était la balle reçue du côté droit, et que le joueur, par suite, avait le mieux en main pour le renvoi.

2. Le pissage a été ainsi modifié (1595) : « Les historiens sont ma droicte balle ; car ils sont plaisants et aysez ; et quand et quand l'homme en gênerai, de qui je cherche la cognoissance, y paroist plus vif et plus entier qu'en nul auhre lieu ; la variété et vérité de SCS conditions internes, en gros et en détail ; la diversité des moyens de son assemblage, et des accidens qui le menacent. Or ceulx qui... »

— Four Montaigne donc, les historiens sont d'abord « plaisans et aysez », et, d'autre part, ils font connaître le « vray suject de la science mor.ile » : ils sont d'agréables conteurs et des moralistes utiles. Tel est le- double mérite qu'il croit trouver en eux, et le double motif de ses préférences.

vies, d'autant qu'ils s'amusent plus aux conseils qu'aux evenemcns, plus à ce qui part du dedans qu'à ce qui arrive au dehors, ceux là me sont plus propres ' : vovlà pourquov, en toutes sortes, c'est mon homme que Plutarque. Je recherche bien curieusement non seulement les opinions et les raisons diverses des philosophes anciens sur le suject de mon entreprinse, et de toutes sectes, mais aussi leurs meurs, leurs fortunes et leur vie. Je suis bien marry que nous n'ayons une douzaine de Laertius 2, ou qu'il ne se soit plus estandu 3. En ce genre d'estude des histoires, il faut feuilleter sans distinction toutes sortes d'autheurs et vieils et nouveaux, et barragouins 4 et françois, pour y apprendre les choses dequoy diversement ils traictent. Mais Qesar seul me semble mériter qu'on l'estudie, non pour la science de l'histoire seulement, mais pour luy mesme : tant il a de perfection et d'excellence par dessus tous les autres, quoy que Saluste soit du nombre. Certes, je lis cet autheur avec un peu plus de révérence et de respect qu'on ne list les humains ouvrages ; tantost le considérant luy mesme par ses actions et le miracle de sa grandeur, tantost la pureté et inimitable polissure de

1. C'est donc les biogmphies, ou les histoires biogniphiques, que l'auteur des Essais jugera lui être « le plus propres ». La raison en est que d.ins l'histoire il cherche surtout des exemples moraux et des renseignements sur rhomme en général : là est le profit ; et qu'il s'intéresse moins aux grands événements, .lux grandes causes, aux grandes vues d'ensemble, où se concentre toute une philosophie, qu'aux menus faits et aux anecdotes : là est l'agrément.

2. Diogcne Laérce, de Laërte, tu Cilicie, ii* siècle ap. J.-C. Il a ):iissé un ouvrage en dix livres, fort curieux et rempli de documents ainsi sauvés de la destruct\'^"^, le De vitii, dogmatihus et apo-

phthegnuitihus clarortim philosophortim.

3. Add. (1595) : « ou plus entendu », c.-à-d. plus intelligent ou judicieux. — Et suit encore cette phrase : « ou plus entendu : car je suis pareillement curieux de cognoistre les tortunes et la vie de ces grands précepteurs du monde, comme de cognoistre la diversité de leurs dogmes et fantasies. En ce genre... »

4. Baragouin signifie toute espèce de langage inintelligible. Les liretons disaient bara, pain, gwin, vin, et, comme les Français n'entendaient rien à ces mots, ils les réunirent pour désigner tonte manière de parler qu'ils ne comprenaient pas.

ESSAIS DE MO>rrAIG\E

son langage, qui a surpassé non seulement tous les historiens, comme dit Cicero ', mais à mon advis Cicero mesme et toute la parlerie qui fust oncques : avec tant de svncerité en ses jugemens, parlant ue ses ennemis mesmes, et tant de vcrité, que, sauf les fauces couleurs dequoy il veut couvrir sa mauvaise cause et l'ordure de sa pcstilente ambition, je pense qu'en cela seul on y puisse trouver à redire qu'il a esté trop espargnant à parler de sov : car tant ae choses ne peuvent pas avoir esté exécutées par luy, qu'il n'y soit aie beaucoup plus du sien qu'il n'y en met ^.

J'avme les historiens ou fort simples ou excellens '. Les simples, qui n'ont point dequov y mcsler quelque chose du leur, et qui n'v apportent que le soin et la diligence de r'amasser tout ce qui vient à leur notice •»,

Page 1