‹ Extraits de MontaigneChapitre 249 sur 353 · C.-à-d. : à leur place, à leur Nerva, ont sur Tite-Live · texte numérisé non relu

C.-à-d. : à leur place, à leur Nerva, ont sur Tite-Live

un

point de vue. I homme de lettres, l'avantage d"a-

). C'est ainsi que César, à la j voir manié et partant mieux pénéfbis grand politique et grand gêné- | tré la t.nctiquc ou les affaires.

chions d'y apprendre la grammaire : et eux ont raison, n'avans esté gagez que pour cela et n'avans mis en vente que le babil, de ne se soucier aussi principalement que de cette partie. Ainsin, à force beaux mots, ils nous vont pâtissant ' une belle contexture des bruits qu'ils ramassent es carrefours des villes. \'oylà pourquoy les seules certaines histoires sont celles qui ont esté cscrites par ceux mesmes qui comniandoient aux afîaires, ou qui esioicnt participans à les conduire, comme sont quasi toutes les grecques et les romaines ^. Car plusieurs tesmoings oculaires ayant escrit de mesme subject (comme il advenoit en ce temps là, que la grandeur de la fortune estoit tousjours accompagnée du sçavoir), s'il y a de la faute, elle doit estre merveilleusement legiere, et sur un accident fort doubteux. S'ils n'escrivoient de ce qu'ils avoient veu, ils avoient au moins cela, que l'expérience au maniement de pareils affaires leur rendoit le jugement plus sain. Car que peut-on espérer d'un médecin escrivant de la guerre, ou d'un escholiertraictant les desseins des princes? Si nous voulons remerquer la religion que les Romains avoient en cela, il n'en faut que cet exemple : Asinius Pollio trouvoit es histoires mesme de Caesar quelque mesconte, en quoy il estoit tombé, pour n'avoir peu jetter les yeux en tous les endroits de son armée, et en avoir creu les particuliers qui luy rapportpient souvent des choses non assez vérifiées; ou bien pour n'avoir esté assez curieusement adverty par ses lieutenans des choses qu'ils avoient conduites en son absence. On peut voir, par cet exemple, si cette recherche de la vérité est délicate, qu'on ne se puisse pas fier d'un combat à la science de celuy qui v a commandé, ny aux soldats, de ce qui s'est passé pré d'eux, si, à la mode d'une information judiciaire, on m.

1. l'iillsiiint. — De pâlir. Jiiire de la piitisserie, pétrir. — Voir pnm: 75 noie i.

2. P.ir cxcmpie, Thucydide, gênerai dans la guerre du Pclopouèse ;

Xciiophon {Retraite (ici Dix tnilU) :

Polvbe, l'un des dicfs de l.i li^'in.

acliccnne et plus urd l'ami ci.

Scipion IZmilien ; Ccs.ir, Sallustc, Tacite (voir plus haut).

ESSAIS DE MOXTAIGN'E 253

confronte les tesmoins et reçoit les objects sur la preuve des pontilles de chaque accident '. Vrayement, la connoissance que nous avons de nos affaires est bien plus lâche. Mais cecy a esté suffisamment traicté par Bodin^, et selon ma conception.

Pour subvenir un peu à la trahison de ma mémoire, et à son défaut, si extrême qu'il m'est advenu plus d'une fois de reprendre en main des livres comme nouveaux du tout et à moy inconnus, que j'avoy leu curieusement quelques années au paravant 5 et barbouillé de mes notes, j'ay pris en coustume, depuis quelque temps, d'adjouster au bout de chasque livre (je dis de ceux desquels je ne me veux servir qu'une fois) le temps auquel j ai achevé de le lire et le jugement que j'en ay retiré en gros, afin que cela me représente au moins l'air et idée générale que j'avois conceu de l'autheur en le lisant. Je veux icy transcrire aucunes de ces annotations.

\'orcy ce que je mis, il y a environ dix ans, en mon Guicciardin 4 (car, quelque langue que parlent mes livres, je leur parle en la mienne) : « Il est historiographe diligent, et duquel, à mon advis, autant exactement que de nul autre, on peut apprendre la vérité des affaires de son temps : aussi en la pluspart en a-il esté acteur luy mesme, et en rang honnorable. Il n'y a aucune

1. Le sens de la phrase est : Si ton ne confronte les témoignages et si l'on ne reçoit les objections lorsqu'il s'agit de prouver Us moindres détails de chaque fait (J.-V. L.). — Pcntilles, de punctilla, les menus détails.

2. Jean Bodin, d'Angers, 1550- 1 596, auteur du Mi hoius ad facilem historiarum cognitionan (c'est l'ouvrage auquel il est fait allusion; et de la République (Ra publii-a, état.)

5. Auparaiant peut se décomposer ainsi : au, par et avant {ah.

ante). On voit donc par quelle accumulation de prépositions latines cet adverbe, qui dans l'ancienne 'langue était aussi employé comme préposition, a été formé. Cf. dorénavant. Voir page 44, note 5.

4. Guichardin, né h Florence en 1482, mort en 1540, a écrit une Histoire de l'Italie en vingt livres, pour la période comprise entre 1494 et IS52- La vigueur du style et la profondeur des jugements y sont remarquables, mais il a aussi quelque prolixité : « il s'est trop plu » en ses discours.

BSSAIS DE MONTAIGNE 8

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apparente que par haine, faveur ou vanité, il ayt déguisé les choses : de quoy font foy les libres jugements qu'il donne des grands, et notamment de ceux par lesquels il avoit esté avancé et emplové aux charges, comme du pape Clément septicsme '. Q.uant à la partie de quoy il semble se vouloir prévaloir le plus, qui sont ses digressions et discours, il y en a de bons et enrichis de beaux traits; mais il s'y est trop pieu : car, pour ne vouloir rien laisser à dire, ayant un subject si plain et ample, et à peu prés infiny, il en devient lasche, ennuyeux, et sentant un peu au caquet scholastique. J'ai aussi remerqué cecy, que de tant d'ames et effccts qu'il juge, de tant de mouvemens et conseils, il n'en rapporte jamais un seul à la vertu, religion et conscience, comme si ces parties là esto5'ent du tout esteintes au monde ^ ; et de toutes les actions, pour belles par apparence qu'elles soient d'elles mesmes, il en rejecte la cause à quelque occasion vitieuse ou à quelque profit. Il est impossible d'imaginer que, parmi cet inhny nombre d'actions dequoy il juge, il n'y en ait eu quelqu'une produite par la voye de la raison. Nulle corruption peut avoir sarsi les hommes si universellement, que quelqu'un n'eschappe de la contagion : cela me faict craindre qu'il y aye un peu du vice de son goust, et que cela soit advenu de ce qu'il ait estimé d'autruy selon soy ^ »

Hn mon Philippe de Comines-», il v a cecy : « Vous y trouverez le langage doux et aggreable, d'une naïi've

1. Clcnient VII, pape de 1523 .i 1534. II fut mêle à la lutte de François I" et de Charles-duim.

2. On voit que Montaigne n'ai- •-Ct.iit pas le scepticisme en ce qui

•nccrne les idées religieuses et morales.

}. C^e jugement sur le caractère ■ ■■: CSuicli.iidin est sévère. Et, en cllet,riu)mme ne valait guère mieux que Machiavel dans sa morale, et beaucoup moins par le talent.

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