C'est parler fort éloquem
ment. Mais il y a un certain nombre de vérités qui sont admises depuis le commencement du monde, notamment dans les sciences; et le nombre s'augmente tous les jours, de celles que l'îivenir ne détruira point, parce qu'elles sont devenues évidentes.
natures et incliner l'humain genre à tel ou tel ply ; les espris des hommes tantost fertiles, tantost infertiles, comme nos chams ; que deviennent toutes ces belles preriigatifves dequoy nous nous allons flattant ' ? Puis qu'un homme saj^e se peut mesconter, et cent hommes, et plusieurs nations, voire et l'humaine nature selon nous se mesconte plusieurs siècles en cecy ou en cela, quelle seureté avons nous que par fois elle cesse de se mesconter ^ ?
Il me semble, entre autres tesmoignages de iiostre imbécillité, que celui-cy ne mérite pas d'estre oublié, que par désir mesmes l'homme ne sçache trouver ce qu'il luy faut ; que, non par jouyssance, mais par imagination et par souhait, nous ne puissions estre d'accord de ce dequoy nous avons besoing pour nous contenter?... C'est pourquov le chrestien , plus humble et plus sage, et mieux recognoissant que c'est de luy, se raporte à son Créateur de choisir et ordonner ce qu'il luy faut.
Disons de moy-mesme. Je requerois de la fortune, autant qu'autre chose, l'ordre sainct Michel 4, estant jeune, car c'estoit lors l'extrême marque d'honneur de la noblesse françoise et tresrare. Elle me l'a plaisamment accordé ; au lieu de me monter et hausser de ma
1. Montaigne, que nous avons vu devancer Pascal et Descartes, Semble devancer ici la théorie des positivistes sur l'influence des milieux. On lui icpondra, comme à eux, par l'aflirmation intuitive qui se fait de notre liberté dans le fond de la conscience psychologique.
Dans certaines détermin-itions réfl(.^chics, nous nous sentons libres de nous décider dans un sens ou dans l'autre, tout aussi clairement que nous nous sentons exister.
2. Ce raiioniiement revient à dire que nous trompons toujours
si nous nous trompons quelquefois. Au contraire, le fait que nous ayons conscience de nous tromper, même souvent, prouve que nous avons en nous un critérium pour distinguer le vrai du faux.
3. Nous répondrons à Montaigne : 1° que tous les hommes sont d'.iccord pour chercher le bonheur en général ; 2* qu'il est un certain nombre de choses regardées par tous comme des biens, et d'autres comme des maux.
4. Cet ordre avait été institué par Louis Xi le i" août 1469.
288 ESSAIS DE MOMTAIGME
place pour y avaindre, elle m'a bien plus gratieusement traité, elle Ta ravallé et rabaissé jusques à mes espaules et au dessoubs. Dieu pourroit nous ottroyer les richesses, les honneurs, la vie et la santé mcsme, quelquefois à nostre dommage : car tout ce qui nous est plaisant ne nous est pas tousjours salutaire. Si, au lieu de la guerison, il nous envoyé la mort ou l'empirement de nos maux, virga tua et haculus tuus ipsa me consolata sinit I, il le fait par les raisons de sa providence, qui regarde bien plus certainement ce qui nous est dcu, que nous ne pouvons faire ; et le devons prendre en bonne part, comme d'une main trés-sagc et trés-amie.
Combien je désire que, pendant que je vis, ou quelque autre, ou Justus Lipsius^, le plus sçavant homme qui nous reste, d'un esprit trespoly et judicieux, vrayement germain à mon Turnebus 5, eust et la volonté, et la santé et assez de repos pour ramasser en un registre, selon leurs divisions et leurs classes, sincèrement et curieusement autant que nous y puissions voir, les opinions de l'ancienne philosophie sur le subject de nostre estre et de noz meurs, leurs controverses, le crédit et suitte des pars, l'application de la vie des authcurs et sectateurs à leurs préceptes es accidens mémorables et exemplaires : le bel ouvrage et utile que ce seroit +.
1. (I Votre verge et votre bâton m'ont consolé. » Psaume XXII, 4.
2. Juste Lipse : l'un des plus gr.mds crudits et latinistes de la R'.naissance, né en 1547 à Isque (Brab.int), mort le 23 avril 1606.
3. Adrien Turnèbe, ou Tournebœuf, naquit aux Andelys en 15 12 et niourut en 1565. Ses remarques sur les écrivains anciens et ses notes pliilologiques font encore autorité. — Voir page to8, note 5.
4. Cet argument de la coiitraAkt:nn a été développe par tous les
ceptiques. Mais il est faux que la
contradiction entre les hommes soit tout à fait universelle. Aucune discussion, aucun échange de pensées ne serait possible si certaines données n'étaient pas admises également par tout le monde.
Au fond, la contradiction ne porte pas sur les principes mêmes de l'intelligence, mais sur les faits auxquels ils s'appliquent et sur les conséquences piu-i ou moins lointaines qu'on en veut tire*-. Aussi l'accord est-il universel et durable dans les sciences qui dépendent de la seule raison, par exemple en géométrie.
Au demeurant, si c'est de nous que nous tirons le repliement de nos meurs, à quelle confusion nous rejettoiis-nous?... Que nous dira donc en cette nécessité la philosophie ? Q.ue nous suyvions les loix de nostre pays? c'est-à-dire cette mer flotante des opinions d'un peuple ou d'un prince, qui me peindront la justice d'autant de couleurs et la reiormeront en autant de visages qu'il y aura en eux de changemens d'humeurs. Je ne puis pas avoir le jugement si flexible. Quelle bonté est-ce et auelle droiture, que je voyois hyer en crédit, qui en 1 espace d'un jour a peu recevoir un si estrange changement d'estre devenu vice ' ?
Mais ils sont plaisans quand, pour donner quelque certitude aux loix, ils disent qu'il y en a aucunes fermes, perpétuelles et immuables, qu'ils nomment naturelles,
3ui sont empreintes en l'humain genre par la condition e leur propre essence ; et de celles là, qui en lait le nombre de trois, qui de quatre, qui plus, qui moins : signe que c'est une marque aussi douteuse que le reste... Qu'ils m'en monstrent, pour voir, une de cette condition 2
Les sectes qui combatent la science de l'homme, elles la combatent principalement par l'incertitude et foiblesse de nos sens : car, puis que toute cognoissance vient en nous par leur entremise et moven, s'ils faillent au raport qu'ils nous font, s'ils corrompent ou altèrent ce qu'ils nous charrient du dehors, si la lumière qui par eux s'écoule en nostre ame est obscurcie au pas-
I. L'iaiérél, la passion, la routine peuvent nous égarer en morale comme dans le reste. Mais les hommes sont d'accord sur les principes fondamentaux de la morale, même lorsque, les données de fait venant i varier ou l'analyse restant insuffisante, ils en tirent des conséquences différentes. Par exemple, ib ont pu tantôt condamner et tantôt approuver le prêt à intérêt.
mais ils ont toujours admis qu'on n'a pas le droit de faire tort aux innocents.
2. En fait de justice, de dusteté, de respect filial, il se rencontre bien quelques devoirs généraux sur lesquels l'accord est universel, et dont on n'a jamais pu méconnaître le principe sans soulever la protestation de toutes les consciences.
BSSAIS DE MONTAIGMB
290 ESSAIS DE MONTAIGXE
sage, nous n'avons plus que tenir. De cette extrême difficulté sont nées toutes ces fantasies : que chaque subjet a en soy tout ce que nous y trouvons, qu'il n'a rien de ce que nous y pensons trouver ; et celle des épicuriens : que le soîeil n'est non plus grand que ce
que nostre veuë le j ugc '
Pour juger des apparences que nous recevons des subjets, il nous faudroit un instrument judicatoire ; pour vérifier cet instrument, il nous y fout de la démonstration ; pour vérifier la démonstration, un instrument : nous voilà au rouet. Puis que les sens ne peuvent arrester nostre dispute, estans plems eux-mesmes d'incertitude, il faut que ce soit la raison ; aucune raison ne s'establira sans une autre raison : nous voylà à reculons jusques à l'infiny ^
Nous n'avons aucune communication à l'estre, par ce que toute humaine nature est toujours au milieu entre le naistre et le mourir, ne baillant de soy qu'une obscure apparence et ombre, et une incertaine et débile opinion. Et si, de fortune, vous fichez vostre pensée à
I. Il y a longtemps que les sceptiques veulent tirer parti des « erreurs des sens » . Cet argument, que Montaigne développe tout au long, repose, en réalité, sur un malentendu. Les sens ne nous trompent jamais; les sensations qu'ils nous transmettent sont réellement celles qu'ils éprouvent.
C'est l'esprit qui se trompe, en interprétant mal les données des sens, soit parce qn'il passe trop aisément du signe .i la chose signifiée, soit parce qu'il niécounait les lois de la nature et applique ses jugements habituels à des cas tout différents, malgré les apparences, de ceux qu'il a précédemment rencontrés. L'argument que les •^ceptiques veulent tirer des soi-disant erreurs «les sens revient
donc à dire que très souvent nous raisonnons mal. Cela ne prouve pas que nous ne puissions jamais raisonner bien.
2. C'est le fameux argument du dialUU, le plus spécieux du scepticisme. Il est bien vrai que la raison ne peut, sans cercle vicieux, démontrer elle-même sa véracité.
Mais, pour que cet argument eût de la valeur, il faudmit admettre que tout ce qui n'est pas « démontré » est douteux. Or, c'est Ml un principe absurde, et qui va contre l'idée même de la démonstration :
démontrer une proposition, c'est, en effet, la ramener à des principes qui soient évidents par eux-mêmes et qui n'aient pas besoin de démonstration.
vouloir prendre son cstre, ce sera ne plus ne moins que qui voudroit enipoii;ner l'eau : car tant plus il serrera et pressera ce qui de sa nature coule par tout, tant plus il perdra ce qu'il vouloit tenir et empoigner. Ainsin, estant toutes choses subjectes à passer d'un chanj:;cment en autre, la raison, y cherchant une réelle subsistance, se trouve deceue, ne pouvant rien appréhender de subsistant et permanant, par ce que tout ou vient en cstre et n'est pas encore du tout, ou commence à mourir avant qu'il soil nav ".
Platon disoit que les corps n'avoient jamais existence, ouy bien naissance ; Pythagoras, que toute matière estoit fluide; les stoïciens, qu'il ny avoit point de temps présent, et que ce que nous appellions présent n'estoit que la jointure et assemblage du futur et du passé; Heraclitus, que jamais homme n'estoit deux fois entré en mesme rivière; Epicharmus, que celuv qui a pieça emprunté de l'argent ne le doit pas maintenant, et que celuy qui cette nuict à esté convié à venir ce matin disner vient aujourd'huy non convié, attendu que ce ne sont plus eux, ils sont devenus autres - : « et qu'il
I. « Toute humaine nature est toujours au milieu entre le naistre et le mourir... La raison se trouve deceue, ne pouvant rien appréhender de subsistant et permanant. »
Ne croirait-on pas entendre Condillac dire que le moi n'est qur la collection des sensations, ou M.
Taine, qu'une série d'états de conscience ? Mais, pas plus que les philosophes modernes, Montaigne n'.^ le droit d'affirmer que nous ne saisissons que des phénomènes fugitifs, ni de prétendre que rien de permanent n'est accessible â notre connaissance. Par la conscience psycholopjiquc, nous nous apercevons nous-méme directement
en ■■• • toujours identique de
Il -S toujours distincts;
H' Ms immédiatement la
permanence de notre personnalité sous la multiplicité des impressions qui se succèdent en elle.
2. Pythagore, philosophe grec du VI* siècle av. J.-C, né à Samos, fondateur de l'école italique, appelée aussi, de son nom, pytli.i£;oricienne (idéalisme mathém.itique).
— Heraclite, d'Ephèse, florissait vers la 49* olympi.ide, 504 av.
J.-C; il appartenait à l'école ionienne (panthéisme naturaliste).
— Epichab.me, de Cos, poète comique et philosophe p\Thagoricien, vécut au v* siècle avant J.-C à la cour d'Hiéron I", roi de Syracuse.
On trouvera dans la note précédente la réfutation des erreurs ici énoncées. D'ailleurs, elles ne résistent pas .i l'examen de cette simple vérité, que nous connais-
ne se pouvoit trouver une substance mortelle deux fois en mesme estât, car, par soudaineté et légèreté de changement, tantost elle dissipe, tantost elle rassemble... Par conséquent se trompent et mentent les sens de nature, prenans ce qui apparoit pour ce qui est, à faute de bien sçavoir que c'est qui est. Mais qu'est-ce donc qui est véritablement? Ce qui est éternel, c'est à dire qui n'a jamais eu de naissance n}' n'aura jamais fin ; à qui le temps n'apporte jamais aucune mutation : car c'est chose mobile que le temps, et qui apparoit comme en ombre, avec la matière coulante et fluante tousjours, sans jamais demeurer stable ny permanente ; à qui appartiennent ces mots : devant et après, et a esté ou sera, lesquels tout de prime face montrent évidemment que •ce n'est pas chose qui soit : car ce seroit grande sottise •et fauceté toute apparente de dire que cela soit qui n'est pas encore en estre, ou qui desjà a cessé d'estre. Et quant à ces mots : présent, instant, maintenant, par les- •quels il semble que principalement nous soustcnions et fondons l'intelligence du temps, la raison le descouvrant le destruit tout sur le champ; car elle le fend incontinent et le part ' en futur et en passé, comme le voulant voir nécessairement desparty en deux. Autant en advient-il à la nature qui est mesurée, comme au temps qui la mesure : car il n'y a non plus en elle rien qui demeure ne qui soit subsistant, ains y sont toutes choses ou nées, ou naissantes, ou mourantes. Au moven dequoy ce seroit péché de dire de Dieu, qui est le seul qui est, que il fut ou il sera : car ces termes là sont déclinaisons, passages ou vicissitudes de ce qui ne
sons avec évidence la permanence et l'identité de notre personne à travers tous les cliangemcnts accidentels qu'elle subit. Sans cette identité du moi, comment expliquer la mémoire? comment comprendre la possibilité de la comparaison entre deux idées ou deux
jugements qui, conçus d'abord par un certain sujet, seraient ensuite confrontés par un autre ?
I. Fart, du verbe partir (latin partirt), qui se retrouve dans les composés répartir, départir, équivaut à partage.
ESSAIS DE MONTAIGKE ^95
peut durer ny demeurer en estre. Parquoy il faut conclurrc que Dieu seul est, non poinct selon aucune mesure du temps, mais selon une éternité immuable et immobile, non mesurée par temps ny subjecte à aucune déclinaison ; devant lequel rien n'est, ny ne sera après, ny plus nouveau ou plus récent, ains un realement estant, qui par un seul maintenant emplit le tonsjours ; et n'y a rien qui véritablement soit que luy seul, sans qu'on puisse dire : // a esté, ou : // sera, sans commencement et sans fin '. »
A cette conclusion si religieuse d'un homme paycn je veux joindre seulement ce mot d'un tesmoing de mesme condition, pour la fin de ce long et ennuyeux discours, qui me fourniroit de matière sans fin : « O la vile chose, dict-il, et abjecte, que l'homme, s'il ne s'esleve au dessus de l'humanité ! ^ » Il n'est mot en toute sa secte stoique plus véritable que celuy-là. Mais de faire la poignée plus grande que le poing, la brassée plus grande que le bras, et d'espérer enjamber plus que de l'estanduë de nos jambes, cela est impossible et monstrueux, ny que l'homme se monte au dessus de soy et de l'humanité : car il ne peut voir que de ses veux, ny saisir que de ses prises. Il s'eslevera si Dieu luy preste la main ; il s'eslevera, abandonnant et renonçant à ses propres moyens, et se laissant hausser et soubslever par la grâce divine, mais non autrement 3,
1. Tout ce long passage entre guillemets (nous l'abrégeons de moitié) est copié textuellement dans le Flutarque d'Amyot : Traité sur le mot i".