‹ Extraits de MontaigneChapitre 266 sur 353 · Croler. — C.-à-d. : heurter · texte numérisé non relu

Croler. — C.-à-d. : heurter

peine... Chacun à peu près en diroit iiutant de soy, s'il

se regardoit bien

Or, de la cognoissance de cette mienne volubilité et imperfection, j'av par accident engendré en mov quelque constance et fermeté d'opinions, et n'ay guiere altéré les miennes premières et naturelles : car, quelque apparence qu'il y avt en la nouvelleté, je ne change pas aisément, de peur que j'ay de perdre au change ; et puis 3ue je ne suis pas capable de choisir, je pren le chois 'autruy et me tien en l'assiette où Dieu m'a mis : autrement je ne me sçauroy pas garder de rouler sans cesse. Ainsi me suis-je, par la grâce de Dieu, conservé pur et entier, sans agitation et trouble de conscience, aux anciennes créances de nostre religion, au travers de tant de sectes et de divisions que nostre siècle a produittes. Les escrits des anciens, je dis les bons escrits. pleins et solides, me tentent et me remuent quasi où ils veulent; celuy que j'oy me semble tousjours le plus roide ; je les trouve avoir raison chacun à son tour, quoy qu'ils se contrarient. Cette aisance que les bons esprits ont de rendre ce qu'ils veulent vraysemblable, et qu'il n'est rien si estrange à quoy ils n'entreprennent de donner assez de couleur pour tromper une simplicité pareille à la mienne, cela montre évidemment la foiblesse de leur preuve. Le ciel et les estoilles ont branlé trois mille ans; tout le monde l'avoit ainsi creu, jusques à ce qu'il y a environ i8. cens ans que quelqu'un s avisa de maintenir que c'estoit la terre qui se mouvoit; et de nostre temps Copernicus a si bien fondé cette doctrine, qu'il s'en sert trés-regléement à toutes les conséquences astrologiennes. Que prendrons nous de là, sinon qu'il n'y a guiere d'asseurance nv en l'un, ny en l'autre ? et qui sçait qu'une tierce opinion, d'icy à mille ans, ne renverse

les deux précédentes ■ ?

Ainsi, quand il se présente à nous quelque doctrine

I. Sor un petit nombre de points, les sciences sont arrivées, quoi qu'en dise MontJigne, k une

telle évidence de démonstration qu'on est sûr de ne plus les voir changer.

nouvelle, nous avons grande occasion de nous en defrier, et de considérer qu'avant qu'elle fut produite sa contraire estoit en crédit et authorité ; et, comme elle a esté renversée par cette-cy, il pourra à l'advenir naistre une tierce invention qui choquera de mesme la seconde "... Mais suyvons. Si nature enserre dans les ternies de son progrez ordinaire, comme toutes autres choses, aussi les créances, les jugemens et opinions des hommes; si elles ont leur révolution, leur saison, leur naissance, leur mort, comme les cinous ; si le ciel les agite et les roule à sa poste -, quelle magistrale authorité et permanante leur allons nous attribuant 5 ? Si par expérience nous touchons à la main que la forme de nostre estre despénd de l'air, du climat et du terroir où nous naissons ; non seulement le tainct, la taille, la complexion et les contenances, mais encore les lacultez de î'ame ; en manière que, comme les fruicts naissent divers et les animaux, les hommes naissent aussi plus et moins belliqueux, justes, temperans et dociles : icy subjects au vin, ailleurs au larccin ou à la paillardise; icy enclins à superstition, ailleurs à la mescreance ; capables d'une science ou d'un art, grossiers ou ingénieux, obeissans ou rebelles, bons ou mauvais, selon que porte l'inclination du lieu où ils sont assis, et prennent nouvelle coniplexion si on les change de place, comme les arbres : qui fut la raison pour laquelle Cyrus ne voulut accorder aux Perses de changer leur pais aspre et bossu pour se transporter en un autre doux et plain ; bi nous voyons tantost fleurir un art, une opinion, tantost une autre, par quelque influance céleste ; tel siècle produire telles

1. Sans doute il faut y regarder de très près avant d'abandonner une opinion traditionnelle; mais, s'il arrive quelle soit démontrée fausse, on ne peut pourtant pas continuer de s'y tenir.

Page 1