‹ Extraits de MontaigneChapitre 28 sur 353 · AU LECTEUR · texte numérisé non relu

AU LECTEUR

Ot'st icy un livre de bonne foy \ lecteur. Il fadvertit, dès rentrée, que je ne ni y suis proposé aucune fin que domestique et privée ; je ny ay eu nulle considération de ton service ny de ma gloire : mes forces ne sont pas capables d'un tel dessein. Je l'ay voué à la commodité particulière de mes parens et amis : à ce que, ni ayant perdu (ce qu'ils ont à faire bien tost), ils y puissent retrouver aucuns traits de mes conditions et humeurs, et que, par ce moyen, ils nourrissent plus entière et plvs vifve la connoissance qu'ils ont eue de vioy. Si ceust esté pour rechercher la faveur du monde, je me fusse paré debeaute:;^ empruntées, ou me fusse teiuîu et bandé en ma meilleure démarche^. Je veux qu'on m'y

I. Un livre de bonne foy. — On ne saisira que par la suite le sens et la portée de cette déclaration célèbre. Seule, une lecture impartiale des Essais peut mettre dans tout son jour la « bonne foy » de Montaigne, faite de tant de candeur et de tant de malice, si ingénieuse et si sincère. Un des cléments essentiels de cette « bonne fcy », C'est que Montaigne énonce presque toujours ses pensées telles qu'elles lui viennent, sans trop se

préoccuper, ni de leur logique, ni de ce que le public en pensera, ni des conséquences qu'elles pourront entraîner.

2. « Ou me fusse tendu et bandé en ma meilleure démarche. » — Cette I fin de phrase ne se trouve que [dans l'édition de 1588 (celle que I l'on suit ici). Il n'en est pas fait mention dans l'édition de 1580, et celle de 1595 reproduit textuellement, avec sa date, VAvis au lecïteur de i;8o.

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voie en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans estude et artifice, car cest moy ^ que je peins. Mes défauts ='y liront au vif, mes imperfections et ma forme naïfve^, autant que la révérence publique me Va permis. Que si f eusse esté parmy ces nations qu'on dict vivre encore sous la douce liberté des premières loix de nature, je fasseure que je m'y fusse trés-volonticrs peint tout entier et tout nud^. Ainsi, lecteur, je suis moy-mcsnus* la matière de mon livre : ce n'est pas raison que tu employés ton loisir en un subject si frivole et si vain >. A Dieu donq, de Montaigne, ce 12 juin ijSS.

1. «Le sot projet qu'il a eu de se peindre ! » a dit Pascal (Ptiisà's sur l'èlcqiience el le style). Mais Voltaire de répondre : « Le charmant projet que Montaigne a eu de se peindre naïvement comme il l'a fait, car il a peint la nature humaine ! » Cette peinture individuelle est, en effet, une peinture générale. Puisque chaque homme, au dire de Montaigne lui-même, porte la forme entière de l'humaine condition, l'auteur des Essais, en se révélant à nous dans « un livre de bonne foy », nous fait deviner, à travers la libre allure de son humeur gasconne, les diversités « ondovantes » qui, pour lui, sont tout l'homme.

2. XatJ'ie. — Naturelle. Montaigne veut dire qu'il se fera connaitre tel qu'il est, avec ses dispositions innées.

}. On a pu reprocher à Montaigne de se peindre par trop « tout nud ». Huet, le savant évéque d'Avranches, trouvait qu'il s'était mis au-dessus des lois et de la pudeur. Et, en vérité, il est quelques détails trop intimes, quelques traits

trop crus qu'il aurait pu laisser dans l'ombre.

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