Deportemens, dans le sens général de actions, conduite
ESSAIS DE MOKTAIGN'E 319
autant sa vivacité, son éloquence, son zèle envers sa religion et service de son roy, et sa bonne fortune d'estre nay en un siècle où il fut si nouveau et si rare, et quant et quant si nécessaire pour le bien public, d'avoir un personnage ecclésiastique de telle noblesse et dignité, sutlisant et capable de sa charge, si est-ce qu'à confesser la vérité, je n'estime sa capacité de beaucoup prés telle, nv sa vertu si nette et entière ny si ferme que celle de Seneque.
Or ce livre de quoy je parle, pour venir à son but, faict une description de Seneque trés-injurieuse, ayant emprunté ces reproches de Dion l'historien, duquel je ne crois nullement le tcsmoignage : car, outre ce qu'il est inconstant, qui, après avoir appelle Seneque tressage tantost, et tantost ennemy mortel des vices de Néron, le fait ailleurs avaritieux, usurier, ambitieux, lâche, voluptueux et contrefaisant le philosophe à fauces enseignes, sa vertu paroist si vive et vigoureuse en ses escrits, et la defence y est si claire à aucunes de ces imputations, comme de sa richesse et despence excessive, que je n'en croiroy aucnn tesmoignage au contraire. Et d'avantage, il est bien plus raisonnable de croire en telles choses les historiens romains que les grecs et estrangers. Or Tacitus et les autres parlent trés-honorablement et de sa vie et de sa mort ', et nous le peignent en toutes choses personnage très-excellent et trés-vertueux. Et je ne veux alléguer autre reproche contre le jugement de Dion que cetuy-cv, qui est inévitable : c'est qu'il a le goust si malade aux affaires romaines qu'il ose soustenir la cause de Julius Gvsar contre Pompeius, et d'Antonius contre Cicero.
I. Tacite, Annal., XIII, 11; XIV, 55, 54. $5; XV, 60-64. — Scticque est surtout attaqué par l'historien Dion, LXI, ro, 12, 20, etc. Il faut avouer cependant qu'il y 3 dans Tacite même de terribles imputations contre lui, lorsqu'il le représente (.-/n»iii/., XIV. 7) deman-
dant à Burrhus s'il faut ordonner aux soldats le meurtre d'Ag);rippine, an milili imperanda acdes esset, ^t se charfjeant ensuite(.-f//H.j/., XI) de l'apologie de ce parricide.
On connaît, sur tout ce qui regarde Sénéque, l.i longue controverse de Laharpe contre Diderot. (J.-\'. L.)
Venons à Plutarque. Jean Bodin ■ est un bon autneur de nostre temps, et accompagné de beaucoup plus de jugement que la tourbe des escrivailleurs de son siècle, et mérite qu'on le juge et considère. Je le trouve un peu hardy en ce passage de sa Méthode de l'histoire, où il accuse Plutarque non seulement d'ignorance (sur quoy je ne me fusse pas mis en peine de le défendre, car cela n'est pas de mon gibier), mais aussi en ce que cest autheur escrit souvent « des choses incroyables et entièrement fabuleuses » (ce sont ses mots). S'il eust dit simplement : « les choses autrement qu'elles ne sont », ce n'estoit pas grande reprehension ^ : car ce que nous n'avons pas veu, nous le prenons des mains d'autruy et à crédit, et je voy que à escient il recite par fois diversement mesme histoire; comme le jugement des trois meilleurs capitaines qui eussent onques esté, faict par Hannibal, il est autrement recité en la vie de Flaminius, autrement en celle de Pyrrhus. Mais de le charger d'avoir pris pour argent content 3 des choses incroyables et impossibles, c'est accuser de faute de jugement le plus judicieux autheur du monde. Et voicy son exemple : « Comme, ce dit-il, quand il recite qu'un enfant de Lacedemone se laissa deschirer tout le ventre à un renardeau qu'il avoit desrobé, et le tenoit caché soubs sa robe, jusques à mourir plustost que de descouvrir son larecin 4. » Je trouve, en premier lieu, cet e.vemple mal choisi, d'autant qu'il est tien mal-aisé de borner les efforts des facultez de l'ame, là où des forces corporelles nous avons plus de loy 5 de les limiter et cognoistre : et à cette cause, si c'eust esté à moy à faire, j'eusse plustost choisi un exemple de cette seconde sorte; et il y en a de moins croyables, comme entre autres ce qu'il recite de Pyrrhus ^, que, « tout blessé qu'il