Nous dirions : De l'hérédité
Montaigne parle de l'hérédité de tempérament, et il dit tenir de ses aïeux quelques maladies, mais aussi le mépris de la médecine et des médecins. Comme plusieurs détails permettent de le conjecturer, ce chapitre, daprés J.-V I^- Clerc, fut écrit par Montaigne quelque temps après son voyage en Suisse, en Allemagne et en Italie ; Monuigne avait été absent plus de dixsept mois.
lasche oisiveté me presse, et non ailleurs que chez nioy. Ainsin il s'est basty à diverses poses et intervalles, comme les occasions me détiennent ailleurs par fois plusieurs mois. Au demeurant, je ne corrige point mes premières imaginations par les secondes : je veux représenter le progrez de mes humeurs, et qu'on voye chaque pièce en sa naissance. Je voudrois avoir commencé plustost, et prendrois plaisir à reconnoistre le trein de mes mutations. Un valet qui me servoit à les escrire soubs moy, pensa fiiire un grand butin de m'en desrober plusieurs pièces choisies à sa poste >. Cela me console qu'il n'y fera pas plus de gain que j'y ai fait de perte. Je me suis envieilly de sept ou huict ans depuis que je commençay, ce n'a pas esté sans quelque nouvel acquest : j'y ay pratiqué la colique ^ par la libéralité des ans ; leur commerce et longue conversation 5 ne se passe aisément sans quelque tel fruit. Je voudroy bien, de plusieurs autres presens qu'ils ont à faire à ceux qui les hantent long temps, qu'ils en eussent choisi quelqu'un qui m'eust esté plus acceptable : car ils ne m'en eussent sceu faire que j'eusse en plus grande horreur, dés mon enfance ; c'estoit à point nommé, de tous les accidents de la vieillesse, celuy que je craignois le plus. J'avoy pensé mainte-fois à part moy que j'alloy trop avant, et qu'à faire un si long chemin, je ne faudroy pas de m'engager en fin en quelque malplaisant rencontre. Je sentois et protestois assez qu'il estoit heure de partir, et qu'il ialloit trencher la vie dans le vif et dans le sain, suyvant la règle des chirurgiens quand ils ont à couppcr quelque mennirc. Mais c'estoient vaines propositions : il s'en faloit tant qUe j'en fusse prest lors, que en dix-huict mois ou environ qu'il y a que je suis en ce malplaisant
i. A ia posle. Voir pngc 286, note 2, et paj^e 304, note 2.
2. fy flv pratiqué la colitjue. — C.-à-d. •.pyaigagnf... — Vax colique, il faut ciitiriulio ia gravelk, Jont Montaigne se plaint souvent et
dont il ressentit les premières atteintes vers r.i;;c de 45 ans.
5 . Commation, dans le sens, que nous avons vu souvent, de longs et fréquents rap/K^rts aiec{cum ivnari).
Voir page 219, note 6.
estât, j'ay des-jà appris à m'y accommoder. J'entre dcs-jà en composition de ce vivre coliqueux ; j'y trouve dcquoy me consoler et dequoy espérer : tant les hommes sont acoquinez à leur estre misérable, qu'il n'est si rude condition qu'ils n'acceptent pour s'y conserver.
Les souffrances qui nous touchent simplement par l'ame m'affligent beaucoup moins qu'elles ne font la luspart des autres hommes : partie par jugement, car e monde estime plusieurs choses horribles, ou evitables au pris de la vie, qui me sont à peu prés indifférentes ; partie par une complexion stupide et insensible que j'av aux accidents qui ne donnent à moy de droit ni ', laquelle complexion j'estime l'une des meilleures pièces de ma naturelle condition ; mais les souffrances vravement essentielles et corporelles, je les gouste ^ bien vifvement. Si est-ce pour tant que, les prévoyant autresfois d'une veuë foible, délicate et amollie par la jouyssance de cette longue et heureuse santé et repos que Dieu m'a preste, la meilleure part de mon aage, je les avoy conceuës par imagination si insupportables qu'à la vérité j'en avois plus de peur que je n'y ay trouvé de mal : par où j'augmente tousjours cette créance que la pluspart des tacultez de notre ame troublent plus le repos de nostre vie qu'elles ne nous y servent.
Je suis aux prises avec la pire de toutes les maladies, la plus soudaine, la plus douloureuse, la plus mortelle et la plus irrémédiable. J'en ay desjà essayé } cinq ou six bien longs accez et pénibles : toutes-fois, ou je me flatte, ou encores y a-il en cet estât dequoy se soustenir à qui a l'ame deschargée de la crainte de la mort, et deschargée des menasses, conclusions et conséquences dequov
I. De droit fil. — Le fil est pris ici dans le sens de fil (Tutu étoffe. On a, dit au propre, couper de droit fil, c'est-à-dire confier l'étoffe droit entre deux fils. D'où, par extension et au figuré : aller de droit
fil, c'est-i-dire aller en droite ligne.