‹ Extraits de MontaigneChapitre 334 sur 353 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

De mcstiagcr sa volonté.

Scmmairt : Montaigne maire <le Bordeaux : comment et i quelles conditions il accepta cette charge. — Il s'explique sur la manicrc dont il Vexerya.

Messieurs de Bordeaux m'esleurent maire de leur ville, estant esloigné de France et encore plus esloigné d'un tel pensement. Je m'en excusav ; mais on m'aprint que j'avois tort, le commandement du roy aussi s'y interposant '. C'est une charge aui en doibt sembler d'autant plus belle qu'elle n'a ny loyer ny guain, autre que l'honneur de son exécution. Elle dure deux ans, mais elle peut estre continuée par seconde élection : ce qui advient très-rarement. Elle le fut à moy, et ne l'avoit esté que deux fois auparavant, quelques années y avoit, à monsieur de Lanssac, et freschcment à monsieur de Biron, mareschal de France, en la place duquel je succeday ; et laissay la mienne à monsieur de Matignon, aussi mareschal de France : glorieux de si noble assistance ;

Pacisque bonus hellique minister uterque.

I. C'est en 1581 que Montaigne accepta la mairie de Bordeaux, non pas sans s'en être < excusé >. Mais Henri III lui avait écrit qu'il apprenait son élection « d'autant plus volontiers qu'elle a esté sans bripuc » ; et il avait ajouté : « A l'occasion de quoy mon intention est, et vous enjoins et ordonne bien empressement que sans délai ny excuse reveniez faire le dû et service de la charge où vous avez esté si légitimement appelé. »

L'ordre royal, sans doute, décida Montaigne. Pourtant la charge

avait été exercée par son père. Elle paraissait « d'autant plus belle qu'elle n'a ny loyer ny guain, autre que l'honneur de son exécution ». Au bout de deux ans, il y avait l'honneurextraordinaire d'une seconde élection, et parce que cet honneur n'était accordé qu'à un « monsieur de Lanssac » ou à • monsieur de Biron, mareschal de France », il flatta beaucoup Mont.nigne quand la « seconde élection lui advint » ï lui-mcme.

Pourquoi la première déjà ne l'auraitellc pas touché ?

^6o ESSAIS DE MONTAIGNE

La fortune voulut part à ma promotion, par cette particulière circonstance qu'elle y mit du sien, non vaine du tout : car Alexandre hocha du nez les ambassadeurs corinthiens qui luy oftVoyent la bourgeoisie de leur ville; mais quand ils vindrent à luy déduire comment Bacchus et Hercules estoyent aussi en ce registre, il les en remercia gratieusement.

A mon arrivée, je me deschifFray ' fidèlement et conscientieuscment tout tel que je me sens estre ; sans mémoire, sans vigilance, sans expérience et sans vigueur; sans hayne aussi, sans ambition, sans avarice et sans violence : à ce qu'ils fussent informez et instruicts de ce qu'ils avoyent à attendre de mon service. Et par ce que la cognoissance de feu mon père ^ les avoit seule incitez à cela, et l'honneur de sa mémoire, je leur adjoustay bien clairement que je serois trés-marry que quelque chose quelconque fit autant d'impression en ma volonté, comme avoyent faict autrefois en la sienne leurs afiaires et leur ville, pendant qu'il l'avoit en gouvernement, en ce mesme lieu auquel ils m'avoient appelle. Il me souvenoit de l'avoir veu vieil, en mon enfance, l'ame cruellement agitée de cette tracasserie publique, oubliant le doux air de sa maison, où la foiblesse des ans l'avoit attaché long temps avant, et son mesnage, et sa santé, et en mesprisant certes sa vie, qu'il y cuida perdre, engagé pour eux à des longs et penitîles voyages. Il estoit tel ; et luy partoit cette humeur d'une grande bonté de nature : il ne fut jamais ame plus charitable et populaire. Ce train que je loue en autruy, je

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