‹ Extraits de MontaigneChapitre 66 sur 353 · lu Icii!: nlhr. — Xous avons · texte numérisé non relu

lu Icii!: nlhr. — Xous avons

ESSAIS DE MONTAIGNE 8l

voisc sans diuibtc : autrement, de ma pari je lusse en continuelle fraveur et frénésie, car jamais homme ne se défia tant de sa vie, jamais homme ne feit moins d'estat de sa durée. Nv la santé, que j'ay jouy ' jusques à présent trésvigoureuse et peu souvent interrompue, ne men alonge l'espérance, ny les maladies ne me l'acourcissent. A chaque minute il me semble que je m'eschape ^. De vray, les hazards et dangiers nous approchent peu ou rien 5 de nostre fin ; et, si nous pensons combien il reste, sans cet accident qui semble nous menasser le plus, de millions d'autres sur nos testes, nous trouverons que, gaillars et fievreus, en la mer et en nos maisons, en la battaille et en repos, elle nous est égallement prés ■». Ce que j'ay affaire avant mourir, pour l'achever tout loisir me semble court, fût ce d'un'heure.

encore ici l'emploi d'un inlinitif pris substantivement. Le sens est à la Iciigiu.

i. Jouir est traité le plus souvent comme un verbe actif, dans Montaigne.

2 .C'est là une de ces images courtes et nettes qu'on trouve si fréquemment dans les Essais. « Ce qu'il pense, il le voit » (Villemain), et il le fait voir.

3. Rien est mis ici jxjur en rien; c'est le nihil adverbial des Latins.

4. Tout ce passage des Essais peut paraître étrange. Il nous montre l'auteur préoccupé de graves pensées, de tristes songeries, alors que plus aisément on se le représenterait aimable, souriant, sceptique enfin et quelque peu indifférent. Cette insistance sur la mort, qui partout et toujours * nous est égallemcnt près », ne laisse plus croire .i l'impassibilité que .VIontaigne affecte quand il dit :

« Je veux que la mort me treuve 1

plantant mes chous, mais nonchalant d'elle. » Il doit se parler ainsi à lui-même pour s'enhardir. Il se i chargerait, du reste, de nous détromper, si nous le croyions trop sur parole. « Il m'advient souvent, écrit-il ailleurs, d'imaginer avecques quelque plaisir les dangiers mortels, et les attendre : je me plonge, la teste baissée, stupidement dans la mort, sans la considérer et recognoistre, comme dans une profondeur muette et obscure qui m'engloutit d'un sault, et m'estouffe en un instant d'un puissant sommeil, plein d'insipidité et insolence. » — Est-ce bien Montaigne qui parle ainsi ? n'est-ce pas plutôt tel désespéré moderne? <'Hémon).

Il ne faudrait pourtant pas trop vite travestir en pessimiste ce « songe creux » : car il sait « gémir sans brailler », et il s'ingénie à «aprivoiscr de telles imaginations >, qui, en vérité, lui font peur.

ESSAIS DE MONTAIGN'E

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