I. lafiuci, liliides sur le XVl', siècle
n a tait voir sa puisée intime avec autant de suite et Je gravité. C'est pourquoi, le moment venu, nous reproduironsde ce chapitre tous les passages essentiels, en les accompagnant de certaines notes où il sera tenu beaucoup plus compte de la pensée que de la bngue et du style.
Mais, tout en reléguant à cette place les discussions systématiques, nous convenons bien que, pour comprendre n'inipcrte quel chapitre des Essiiis, il faut posséder certaines vues d'ensemble sur la philosophie de Montaigne, c'est-à-dire sur sa psychologie et sur s;i morale, sur son scepticisme, sur son attitude vis-à-vis de la religion.
La philosophie, telle que Montaigne l'entend , n'a rien d'abstrait ni de technique ; elle se confond, en somme, avec ce qu'on appelle la sagesse pratique. Il nous le fait voir avec netteté dans le chapitre de l'Institution des Enfants. Apresavoir dit que « les plus profitables discours de la philosophie ■> se pourront « assortir aux exemples » tirés de la vue du monde et du commerce des hommes", il explique en ces termes le contenu de ces discours : « On luy dira que c'est que sçavoiret ignorer, qui doit estre le but de l'estude; que c'est que vaillance, tempérance et justice ; ce qu'il y a à dire entre l'ambition et l'avarice, la servitude et la subjection, la licence et la liberté ; à quelles marques on connoit le vray et solide contentement; jusques où il faut craindre la mort, la douleur et la honte, quels ressors nous meuvent, et le moyen de tant divers branles en nous. Gir il me semble que les premiers discours dequov on lui doit abreuver l'entendement, ce doivent estre ceux qui règlent ses meurs et son sens, qui luy apprendront à se connoistre et à sçavoir bien mourir et bien vivre. »
Pour Montaigne donc, la philosophie se réduit à l'observation comme méthode, à la morale comme but ; point de place, chez lui, pour le raisonnement ni pour la métaphysique. Les n discours » de la philosophie seront << assortis aux exemples » ; ils instruiront le disciple « à se connaître et à savoir bien mourir et bien vivre ».
Les exemples, c'est-à-dire les faits d'observation, sont nécessairement de deux sortes, suivant qu'ils se rapportent aux
I. On lit, dans les développements qui précèdent ce passage : « Il se tire une merveilleuse clarté, pour le jugement humain, de ce commerce des hommes Ce grand monde, c'est le miroiier où il nous
faut regarder pour nous connoistre de bon biais. Somme, je veux que ce soit le livre de mon escholier. * ^
lO INTRODUCTION
autres hommes ou à nous-mêmes. Montaigne aime et conseille l'étude des autres hommes : il veut qu'on apprenne l'histoire, pour connaître les ancêtres et tirer de leur vie des leçons utiles; il veut qu'on regarde autour de soi et qu'on voyage le plus possible, pour connaître les contemporains et pour s'élargir les idées au contact d'esprits inconnus. Mais ce qu il préfère à tout, ce dont son livre est plein et débordant, c'est l'observation intérieure, c'est l'étude de soi-même : « Moy qui m'espie de plus prez, qui ay les yeux incessamment tendus sur moy, comme celuy <iui n'ay pas fort à faire ailleurs... », voilà comme il parle, et à bon droit, dans un passage fort sérieux de V Apologie. Ainsi sa psychologie, pour employer des termes techniques dont on ne trouve pas trace dans les Essais, sa psychologie est purement expérimentale, dépourvue de presque tout ce qu'un raisonnement, même légitime, peut ajouter de lumière et d'étendue à la simple constatation des faits.
De là découle naturellement une morale tout empirique, et -qui se borne à chercher, d'après les leçons de l'histoire et de la vie quotidienne, quel est le meilleur moyen de couler ses jours avec le moins d'ennui possible et le plus d'agrément. C'est la vraie clé de son système d'éducation.
Rendons-lui cette justice qu'il est vraiment passé maître dans l'art d'exposer une telle morale et surtout de la pratiquer luimême. Au milieu du siècle le plus agité, s'être fait une retraite aussi tranquille et abritée qu'on pouvait l'avoir; s'être éloigné de tout ce qui absorbe et passionne la vie, désintéressé de toutes les causes, même du bien public et de la foi en péril, détaché de tous les soucis, même à l'égard de ses proches parents; avoir poussé la modération et le nonchaloir jusqu'à l'indifférence en présence des plus graves problèmes ; même en son acte de croyance religieuse s'en être remis à l'habitude et à la tradition de savoir si cet acte était raisonnable ou non ; enfin n'avoir guère gouverné ses pensées et sa vie qu'en vue de son repos, de son indépendance et de la stérile jouissance de soimême : certes, si c'est en cela que consiste la morale, Montaigne fut un grand moraliste, et, si c'est là être vraiment sage, il lut, comme on l'a dit, le plus sage des Français. Mais quoi ? une telle morale, ne suffit-il pas, pour la réfuter, de l'exposer dans *-nn froid cynisme, en la dépouillant des charmes d'un style ■jducteur, en laissant apparaître tout ce qu'elle a de contraire .lUX devoirs que nous imposent le développement de notre perlection propre, notre solidarité à l'égard du prochain, le respect et l'amour de Ditu ? On trouve dans les Essais bien des
Avis Utiles pour augmenter les charmes de l'existence ou en adoucir les épreuves, et plus d'une fois il y aura lieu d'en faire son profit ; mais ce qu'on y chercherait en vain, ce seraient des conseils généreux, des exemples d'héroïsme, des leçons de vertu et de désintéressement.
Si Montaigne ne sait pas s'élever au-dessus d'une morale vulgaire, c'est qu'il est dépourN-u de ces grandes convictions qui élèvent l'àme et la fortifient. Comment la volonté suivraitelle une voie droite quand l'esprit, qui doit la guider, ne sait pas lui-même où il va?
Montaigne n'est pas sceptique dans le sens absolu de ce mot, nous verrons tout à l'heure pourquoi ; mais c'est un dilettante. Il ressemble aux anciens dont il parle dans ['Apologie, et qui, ne faisant nul cas de la philosophie, philosophaient cependant s.ms croire à leurs propres idées : « Ils ont voulu considérer tout, balancer tout, et ont trouvé cette occupation propre à la naturelle curiosité qui est en nous. » Sur presque aucune question il n'a d'idée fixe ; pour civique problème il indique des solutions diverses et contradictoires, qui varient au gré de son humeur fantasque. Et, comme c'est surtout en lui-même qu'il étudie le genre humain , il en conclut naturellement que nous sommes tous incapables de nous fixer à quoi que ce soit et de rien connaître de certain. Tantôt avec éloquence, tantôt en se moquant des autres et de lui-même, il insiste sur nos misères et sur nos faiblesses d'esprit, il rappelle les contradictions des sages et la différence des législations, il compare l'homme aux animaux et il prouve- que nous leur sommes inférieurs, il démontre l'incapacité où se trouve la raison de justifier sans cercle vicieux ses prétentions à la certitude. Et si on lui demande où donc enfin il en veut parvenir avec cette critique aussi redoutable qu'insouciante, ou bien si on lui objecte qu'en dernière analyse douter de tout c'est au moins affirmer cela de sur que rien n'est assuré, il se dérobe d'un même coup à la responsabilité de sa doctrine et aux réfutations qu'elle soulève, il s'y dérobe en répondant avec un sourire : Que s.ms-je?
Que sais-je? que peut-on savoir? Mais c'est précisément la plus habile et la plus insaisissable formule où le doute se soit jamais exprimé. NIontaigne, dès lors, devrait donc être absolument sceptique.
Eh bien, il ne l'est pas, quoi qu'on en ait pensé. Tout ce qu'il a dit contre la raison humaine aurait dû logiquement le conduire jusque-là; mais, en fait, il n'est pas allé au bout
de sa doctrine. Il est pernlis de soutenir qu'il a été, en une certaine mesure, dogmatique au point de vue purement rationnel ; il est certain et même évident, pour qui l'a lu tout entier et sans parti pris, qu'il est resté croyant au point de vue religieux. Sans doute ce n'est pas logique, mais enfin c'-st ainsi, et les textes en témoignent.
En tait de textes, il n'en est pas, là-dessus, de plus important que celui qu'on lit vers la fin de V Apologie, il n'en est pas où Montaigne découvre plus à nu le fond de sa pensée philosophique. « La raison, dit-il, va tousjours, et torte, et boiteuse et deshanchée. Elle va et de tort et de travers, et avec le mensonge comme avec la vérité:par ainsin il est malaisé de descouvrir son mesconte et desreglement. » Voilà bien, n'est-ce pas, le Montaigne sceptique, affirmant que la raison va toujours torte et boiteuse? 11 est vrai que, dans son langage fuvant et imprécis, il dit seulement qu'il est »ui!aùé de découvrir ses erreurs, alors qu'il faudrait dire impossible, s'il est vrai qu'elle se trompe toujours. Mais ne cherchons pas à restreindre la portée de ses paroles, et admettons que d'après lui la raison va toujours torte. Cela même ne le convaincrait pas de vrai scepticisme, comme on le verra par les lignes suivantes, les plus significatives peut-être qui soient sorties de sa plume :
« J'appelle toujours raison celte apparence de discours qiu: chacun forge en soi : cette raison, de la condition de laquelle il y en peut avoir cent contraires autour d'un mesme subject, c'est un instrument de plomb et de cire, alongeable, ployable et accommodable à tous biais et à toutes mesures ; il ne reste que la suffisance de le sçavoir contourner. »
V'oilà exactement le point décisif de la philosophie de Montaigne. Il ne croit pas, et c'est son tort, il ne croit pas à la puissance de la raison discursive ou raisonnante, « cette apparence de discours que chacun porte en soi » ; mais il a foi en la raison intuitive, c'est-à-dire dans la perception directe de la vérité à l'aide du bon sens naturel et de nos puissances spontanées. Montaigne, à dire le vrai, c'est déjà un Pascal, oh f certes dépourvu d'angoisse, mais pour qui aussi « le cœur a ses raisons que la raison ne peut comprendre » ; c'est même un précurseur de Kant, oh I certes sans pédanterie, mais pour qui aussi la raison pure ne produit que d'insolubles antinomies, tandis que la raison pratique est seule capable de nous diriger. "^Pour découvrir en Montaigne, au seul point de vue de la philosophie, ce dogmatisme inconséquent mais pourtant réel, je veux bien qu'il soit nécessaire d'y regarder de très près et
ITicme d'étudier les Essais presque tout entiers. Mais en ce qui concerne la religion, il fairt vraiment, pour le croire sceptique, ne connaître ni sa vie ni son oeuvre.
Qu'on lise donc le récit qu'il fait à son père des derniers jours de la Boé'tie. On ne peut mettre en doute que sur un sujet si douloureux pour lui il ne parle très sincèrement. Or, il n'est guère de pages aussi édifiantes dans notre littérature. Une heure avant sa mort, la Boétie dit à son ami qui ne le quittait plus : « Quand tout est dict, je n'ay plus d'estre. — Dieu vous en donnera un meilleur bientost, luy feis-je. — Y feussé-je déjà, mon frère ! me respondit-il ; il y a trois jours que j'ananne pour partir. » Lui-même, ainsi que nous l'avons vu précédemment', ne termina-t-il pas sa vie dans les sentiments d'une foi profonde, ne rendit-il pas son âme à Dieu dans le pieux effort qu'il voulut ùire pour se soulever, mains jointes, sur son lit d'agonie et s'élancer au devant de l'Hostie sainte ?
Pas une seule ligne de ses écrits n'autorise à croire qu'il ait jamais cessé de croire à la vérité de la religion ; et, sans parler de la peine qu'il prit de traduire lui-même une démonstration du christianisme, on trouve dans les Essais des professions de foi aussi nombreuses que catégoriques. Lorsqu'il se rend compte que sa défiance de la raison humaine crée un danger pour la crovance, il donne le conseil de n'en user qu'avec précaution : « C'est, dit-il, un tour secret, duquel il se faut servir rarement et réservéement. » S'il en use lui-même, s'il se complaît, comme son théolcgien Sebond, à convaincre notre raison d'impuissance, c'est pour nous rejeter de force dans la Révélation en nous fermant, pour ainsi dire, toutes les autres issues : « Le moyen que je prens, c'est de froisser et fouler aux pieds l'orgueil et humaine fierté ; leur faire sentir l'inanité, la vanité et deneantise de l'hcmme; leur arracher des poings les chetives armes de leur raison ; leur faire baisser la teste et mordre la terre soubs l'authorité et reverance de la majesté divine. » N'est-ce pas déjà le fond des idées de Pascal : « Humiliezvous, raison impuissante ; taisez-vous, nature imbécile : apprenez que l'homme passe infiniment l'hcnmie, et entendez de votre maître votre condition véritable que vous ignorez. Ecoutez Dieu, n
Ainsi Montaigne, bien loin d'être sceptique, est, en somme, un chrétien. Mais il n'est pas de ces chrétiens qui font hon-