‹ Extraits de ses lettresChapitre 1 sur 146 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

On lit dans l'acte de décès de Mme de Maintenon : « Le 17° jour du mois d'avril 1719, a été inhumée.... très haute et très puissante dame Mme Françoise d'Aubigné, marquise de Maintenon, institutrice de la Maison Royale de Saint-Louis... » Il semble que ce titre d'institutrice soit le seul que Mme de Maintenon ait voulu prendre devant la postérité; et ce n'est pas celui qui aujourd'hui nous intéresse le moins. Pour préparer à la lecture des Extraits de ses Lettres et Entretiens sur Véducaiion, Conversations et Proverbes, nous ne croyons pouvoir mieux faire que d'essayer de rassembler ici, d'après sa correspondance générale, complétée et éclairée par les témoignages contemporains, tous les éléments qui contribuèrent à former ou à développer ce qu'elle appelait elle-même sa vocation.

Françoise d'Aubigné naquit à Niort le 27 novembre 1655, de Constant d'Aubigné et de Jeanne deCardilhac. Constant d'Aubigné n'avait pas hérité des fières vertus et de la rude probité de son père Agrippa. Changeant de religion et de parti selon l'intérêt du moment, toujours criblé de dettes, vivant d'expédients, et ne reculant môme pas devant le crime, impliqué dans une affaire de faux-monnayage, meurtrier de sa première femme, il avait passé (( la moitié de sa jeunesse dans les prisons de la Rochelle, d'Angers, de Paris, de Bordeaux, ou hors du royaume ». Il était interné au fort de Château-Trompette, « à cause de ses commerces avec les Anglais » (1627), lorsqu'il épousa la fille du gouverneur, Jeanne de Cardilhac, en quatrièmes noces. Mis en liberté à la suite de ce mariage, il avait été moins de

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quatre ans après ressaisi par ses créanciers. On l'accusait en outre d'avoir conspiré avec'Gaston et ses partisans contre le cardinal de Richelieu (1652). Jeanne de Cardilhac l'avait suivi dans sa captivité : le cadet de ses fils, Charles, était né en prison, et c'est en prison, comme son frère, que Françoise avait vu le jour. Les parents de Constant, indignés et humiliés de sa conduite, l'avaient tous abandonné. Mme de A^illette, sa sœur, était la seule qui vînt le visiter. Elle trouva la nouveau-née dans un tel état de dénûment, qu'émue de pilié, elle l'emporta au chàleau de Murçay, où elle la remit à la nourrice qui avait allaité sa propre fille.

Cependant Mme d'Aubigné, dont le dévouement ne faiblissait pas devant les épreuves, n'épargnait rien, ni sacrifices, ni démarches, ni prières, pour obtenir la grâce de son mari. « Vous seriez bien heuteube, si je vous la refusais », avait répondu Richelieu; et il la lui avait refusée. Ce n'est qu'en lt)4;2, à la mort du cardinal, et quand les prisons d'État furent ouvertes i ar Mazarin, que Constant fut définitivement libéré. Il alla chercher la fortune à la Martinique. « Au cours de la traversée, raconte Mlle d'Aumale, Françoise fut si mal qu'on la crut morte. Mme d'Aubigné, par un mouvement de tendresse naturelle, la voulut voir avant qu'on la jetât. Elle sentit quelque artère qui battait encore et dit : Ma fille n'est pas morte. Ce qui la sauva. On doutait si peu de sa mort que le canon était prêt à tirer pour quand on la jetterait à la mer ». Au retour, « le vaisseau dans lequel elle rtait pensa être pris par des corsaires ». Mme de Maint enon racontant dans la suite ces aventures, un courtisan, M. Févê- ((ue de Metz, qui était présent, dit : « Madame, on ne revient pas de là pour rien. »

L'esprit d'aventure ne devait pas mieux réussir à d'Aubigné en Amérique qu'en France. En 1647, il mourait, ne laissant à sa famille que des charges, accrues par de nouveaux dérèglements. Dans sa folie de dépenses, tandis qu'autour de lui on manquait du nécessaire, il se faisait un jeu d'acheter à sa femme vingtquatre esclaves pour la servir. « Ce vaurien a gâté sa vie », disait Agrippa. Tout autre en effet aurait pu être sa destinée. Il n'avait pas que des défauts ou des vices. C'était un homme d'esprit, de grande mine, d'humeur enjouée et séduisante. Son père a l'avait nourri avec tout le soin et dépense qu'on eût pu employer au fils d'un prince et instruit par les plus excellents précepteurs qui fussent en France ». 11 jouait du luth et de la viole, faisait des vers, et s'il ne se fût « détraqué des lettres, il eût clé un esprit sublime sur les meilleurs de son siècle ». Tous ceux

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qui n'avaient pas à se plaindre de ses déportements se plaisaient dans son commerce. Mme de Villelle l'aimait avec passion, jusqu'à imputer injustement à Jeanne de Cardilhac une partie des malheurs où l'avaient précipité ses désordres. 11 avait luimême une vive affection pour sa fille, que Mme de Villette lui amenait dans sa prison. « Je n'ai d'autre consolation, disait-il, que de ma petite innocente. » Mme de Maintenon ne paniît pas avoir été touchée de celte tendresse. Dans sa correspondance avec son frère Charles, qu'entraînait, lui aussi, le goût de la vie aisée et de la dépense, elle ne prononce pas une seule fois le nom de son père. On s'ex[»lique sans trop de peine la réserve que le respect lui impose : ce qu'elle put connaître de sa vie ne dut certainement pas contribuer à la guérir de la méfiance qu'elle professait à l'égard des honnnes.

C'est sous des traits bien différents que nous apparaît sa mère à travers les documents, d'ailleurs fort restreints, que nous possédons sur son compte. Jeanne de Cardilhac avait l'esprit ferme, le sens droit, le cœur haut. Aucune souffrance morale, aucune privation ne lui avait été ménagée. A peine mariée, elle avait dû provoquer, entre e'.le et Constant, une séparation de biens; mais elle n'en était pas moins restée attachée au sort de son mari, et pendant dix ans elle n'avait guère fait que changer de prison avec lui. Cependant la nécessité lui avait imposé le devoir, pour elle et pour ses enfants, de disputer le peu de bien auquel elle croyait avoir droit du chef de Constant : elle était allée s'établir à Paris, dans uii petit logement au fond de la cour de la Sainte- Chapelle, afin d'être plus à portée des gens de loi à qui elle avait affaire. Ses démarches n'aboutissant pas, Mme de Villette lui reprochait son séjour, ses dépenses, presqiie sa conduite; et elle lui répondait, dans une lettre pénétrée de l'amertume de sa situation : « Vous saurez donc qu'il y a plus de dix-huit mois que je vis ici par la Providence seule de Dieu et roule de si peu que cela n'est pas croyable. Je vous en donnerai de bons témoignages, n'ayant pas reçu depuis ce temps-là cinq cents livres, tellement que je me suis trouvée sans un sol, devant à tout le monde, trois quartiers de la maison où j'étais, à boulanger et autres gens. Je vous laisse à penser ce que je pouvais faire; mais comme j'ai appris de longue main que de deux maux il faut choisir le moindre, et qu'encore de ce moindre, il en faut tirer tout l'avantage qu'on peut, voici ce que j'ai fait : sous prétexte de n'avoir que faire de meubles, me retirant dans un couvent, j'ai vendu tous mes meubles, à

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la vérité très peu, l'hôte du logis n'ayant rien laissé sortir

qu'au préalable on ne l'eût payé Après cela, jugez, s'il vous

plaît, si j'aurai de la peine à me justifier, comme vous dites : vous appelez cela de légers désordres de la part de votre frère, de mettre par un mauvais ménage sa femme et ses enfants en tel état tous les jours, etvousvoudriezqueje n'ymissepas ordre?» Constant rentré en liberté, elle l'avait accompagné en Amérique, et après sa mort, lorsqu'elle débarqua en France, telle était sa détresse, que pendant quelques jours elle dut aller demander la charité à la porte d'un couvent de la Rochelle. Mme de Villette lui olfrit un asile à Mursay, à elle et à ses trois enfanls. Elle y était à peine qu'elle vit son tils aîné, âgé de seize à dix-sept ans, sur qui elle semblait pouvoir faire quelque fond, se noyer dans un étang. Ces épreuves prolongées, ces luttes où elle retombait toujours sur elle-même vaincue et brisée, avaient donné à sa dignité naturelle une sorte de raideur et de sécheresse. Elle était sévère, presque dure pour ses enfants, surtout pour Françoise qui ne la regardait qu'en tremblant. Mme de Maintenon, chez qui les impressions d'enfance étaient restées si profondes, ne se souvenait, dit Mlle d'Aumale, d'avoir été embrassée de sa mère que deux fois et seulement au front, après une séparation assez longue, et elle rappelle elle-même qu'elle n'avait en tout vécu avec elle que trois années. Mais ni son exemple, ni ses leçons ne lui furent inutiles. Mme d'Aubigné « enseignait à ses enfants en toute occasion à soutenir avec fermeté les maux de la vie ». Ses deux maximes favorites étaient : la première, de ne jamais faire en particulier ce qu'on n'oserait faire devant des gens de respect; la seconde, de regarder toujours, pour mesurer son bonheur, au-dessous et non au-dessus de soi; maximes de dignité et de sagesse qui, sur plus d'un point, résument, nous le verrons, la morale pratique de Mme de Mîiintenon.

A ne considérer que ses affections, sa vraie mère fut Mme de Villette. Elle avait passé ses premières années à Mursay. Pendant que Mme d'Aubigné étnit à Paris, soit à demander la grâce de Constant, soit à poursuivre ses revendications, c'est Mme de Villette qui l'avait recueillie, quelquefois avec ses deux frères, le plus souvent seule. Eli?, y resta seule encore, lorsqu'au retour de la Martinique, Mme d'Aubigné reprit ses instances contre les membres de sa famille par qui elle était « persécutée et dépouillée ». Mme de Villette avait été l'enfant privilégiée d'Agrippa, qui l'appelait sa fillette, son unique; elle était pénétrée de ses croyances, imbue de son esprit. Bien que Françoise, sur le vœu

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de sa mère, eût été vouée à la religion catholique dès sa naissance, en l'adoptant, elle l'avait fait élever dans TÉglise réformée. Constant n'y trouvait rien qui lui déplût et il n'était pas au pouvoir de Mme d'Aubigné de l'empêcher : comment eût-elle élevé sa fille? elle se résignait donc, non sans tristesse, mais elle se résignait. L'enfant était d'ailleurs délicate et maladive, a Je crains bien, écrivait elle à Mme de Villette, que cette pauvre galeuse — Françoise avait pris la teigne — ne vous donne bien de la peine. Dieu lui fasse la grâce de s'en pouvoir revancher ! » La revmche fut et sincère et durable. Françoise s'était donnée à sa tante de toute son âme. Bignette, c'était le petit nom qu'elle portait à Mursay, n'avait de joie, quand elle était chez sa mère, que lorsqu'elle recevait des nouvelles de sa tante; c'est Mme d'Aubigné qui en témoigne. Tous les souvenirs qui la reportent à Mursay lui sont doux : ses premiers entretiens raisonnables que Mme de Villette dirigeait avec beaucoup de sens, ses premières aumônes qu'elle lui faisait faire au bout du pont-levis, les conseils et les soins de sa gouvernante, qu'elle devait appeler trente ans plus tard à la cour, elle et son fils, pour les attacher à son service. Au moment de sa conversion, forcée dans ses derniers retranchements, à bout d'arguments, elle ne consentit à se rendre qu'à la condition qu'on l'obligeât de ne pas croire que cette tante, qu'elle avait vue vivre comme une sainte, fût damnée. Même dans sa vieillesse, elle n'en parlait que les larmes aux yeux; le jour anniversaire de sa mort, elle s'enfermait dans son oratoire pour le lui consacrer tout entier.

Quelle aurait été sa destinée, si elle était restée aussi fidèle à la foi de Mme de Villette qu'elle était attachée à son souvenir? C'est une question qui ouvre le champ aux conjectures. Mme de Maintenon n'aurait pas été embariassée d'y répondre plus tard, alorsqu'elle était habituée à chercher et à trouver la main de Dieu dans les moindres incidenîs de sa vie. Mais, au moment où le sacrifice s'accomplit, elle en éprouva un véritable déchirement : bien qu'à peine âgée de douze ans, c'était déjà le trait particulier de son caractère de ne savoir rien faire, rien aimer à demi. Une vieille parente dont la fille l'avait tenue sur les fonts du baptême, — Mme de Neuillanf, — voulant faire sa cour à la reine mère, Anne d'Autriche, l'avait fait enlever à Mme de Villette et lecueiUie chez elle. Mme de Maintenon n'a jamais oublié ce qu'elle eut à y souffrir. Mme de JVeuillant était, au témoignage de Saint-Simon, « l'avarice même : elle ne put se résoudre à donner du pain à l'enfant sans en tirer quelques services ; elle

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