‹ Extraits de ses lettresChapitre 2 sur 146 · VI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

VI INTRODUCTION

Ja chargea donc de la clef de son grenier pour donner le foin et l'avoine par compte, et l'aller voir manger à ses chevaux ». Mme de iMaiiitenon raconte elle-même qu'elle portait des sabots et qu'on ne lui donnait des souliers que lorsqu'il venait tompagnie. Mme de NeulUant avait d'ailleurs son dessein : elle voulait, par les mauvais traitements et les humiliations, réduire la jeune lille à abjurer. Aucun moyen ne triomphant d'une obstination que la lutte ne faisait qu'affermir, et mécontente de s'être chargée d'une demoiselle sans bien, elle chercha bientôt à s'en défaire à quelque prix que ce fût. Françoise fut placée au couvent de Niort; puis, — Mme de Neuillant se refusant à payer pour elle aucune pension, — renvoyée à Paris près de sa mère, qui la plaça comme elle put, chez les Utsulines de la rue Saint-Jacques, A Niort, on avait mis en œuvre toutes les séductions pour la ramener; elle plaisait par son esprit et elle s'était altachée à une des sœurs du couvent, la Mère Céleste, qui lui rendait sa tendresse. Les séductions, chez les Ursulines, « devinrent rudoiements, duretés et façons cruelles ». La supérieure était soutenue, excitée par Mme d'Aubigné, que le malheur avait aigrie. Épuisée par près de deux ans de résistance, mais non domptée, Françoise poussa vers Mme de Villette un cri de détresse, la suppliant d'employer son crédit et ses soins à la tirer du couvent. (( Ah! Madame et tante, s'écriait-elle, vcus n'imaginez l'enfer que m'est celte maison soi-disant de Dieu. La vie m'est pire que la mort. » (1648) Mme de Villette ne pouvait répondre et ne répondit pas. On en revint au système de la persuasion. Françoise lutta longtemps encore, se défendant pied à pied, discutant les textes, fatiguant les ministres et les abbés la Bible à la main, et « ne consentit à se rendre que lorsqu'elle crut reconnaître de quel côté était la droiture ».

Sortie du couvent, elle vint rejoindre, dans une petite chambre de la rue des Tournelles, sa mère, qui vivait du produit de son travail et d'une rente de deux cents livres que la famille de son mari avait consenti à lui faire (1G49). Dès ce moment, elle avait unevéritable réputation de beauté, d'esprit et de raison. On l'appelait la jeune Indienne, à cause de son voyage en Amérique; et ce nom avait fait fortune dans le monde qui fréquentait l'hôtel de Scarron. Le vieux poète avait besoin de renseignements sur la Martinique, où il avait conçu le projet d'aller s'établir. Mme de Neuillant, qu'il voyait, lui amena Mme d'Aubigné et sa fille. Françoise apparut dans le salon rempli comme de coutume, avec une robe si courte et une toilette si pauvre qu'elle en rougit et se

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mit à pleurer. Scarron ayant voulu lui faire remettre une somme d'argent, elle la refusa avec hauteur. Commencées sous ces auspices, les relations furent presque aussitôt brisées. Mais, peu de mois après, Mme d'Aubigné était contrainte par la misère de quitter Paris. A peine arrivée à Niort, où elle voulait se retirer, elle mourait (1650), léguant à sa fille pour dernier conseil de « se conduire comme craignant "tout des hommes et comme espérant tout de Dieu ».

Françoise ne pouvait plus retourner chez Mme de Villette. Son frère était attaché comme page au service de M. de Neuillant, gouverneur de Niort; elle n'avait pas d'autre asile. Mais Mme de Neuillant n'était pas d'humeur à soutenir longtemps la charge d'un patronage onéreux. S'il faut en croire Tallemant, elle « la laissait toute nue par lésinerie ». Moins d'un an après, elle la ramena à Paris, résolue à la faire épouser par Scarron. « Le pauvre estropié » lui offrit en effet de la prendre pour femme ou do payer sa dot dans un couvent. Le mariage fut conclu au mois de mai 1652. Mile d'Aubigné avait seize ans et demi.

(( La maison de Scarron était le rendez-vous, dit Segrais, de tout ce qu'il y avait de plus poli à la cour et de tous les beaux esprits de Paris. » Le maréchal d'Albret, le comte de Grammont, Jlénage, Pellisson, les Scudéry,MMmes delà Suze et de la Sablière en étaient les hôtes familiers, et l'on ne s'y interdisait pas les propos galants ni les conversations libertines. Mme Scarron était alors dans tout l'éclat de la jeunesse. On peut en juger par le portrait que, sept ans plus tard (1659), Mlle de Scudéry en traçait dans la Clélie. « Lyrianne — c'est le nom qu'elle lui donne — était grande et de belle taille, mais de cette grandeur qui n'épouvante point et qui sert seulement à la bonne mine. Elle avait le teint fort uni et fort beau, les cheveux d'un châtain clair et très agréables, le nez très bien fait, la bouche bien taillée, l'air noble, doux, enjoué et modeste; et pour rendre sa beauté plus parfaite et plus éclatante, — elle avait les plus beaux yeux du monde. Ils étaient noirs, brillants, doux, passionnés et pleins d'esprit; leur éclat avait je ne sais quoi qu'on ne saurait exprimer : la mélancolie douce y paraissait quelquefois avec tous les charmes qui la suivent presque toujours; l'enjouement s'y faisait voir à son tour avec tous les

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attraits que la joie peut inspirer, et l'on peut assurer après sans mensonge que Lyrianne avait mille appas inévitables. Au reste son esprit était fait exprès pour sa beauté, c'est-à-dire qu'il était grand, agréable et bien tourné; elle parlait juste et naturellement de bonne grâce et sans affectation : elle savait le monde et mille choses dont elle ne souciait pas de faire vanité. Elle ne faisait pas la belle, quoiqu'elle le lût infiniment, de sorte que, joignant les charmes de sa vertu à ceux de sa beauté et de son esprit, on pouvait dire qu'elle méritait sa fortune. » Il était difficile d'apporter plus de séductions dans une société plus disposée à en abuser. Mme Scarron se fit un rempart de tout ce que la sagesse pouvait trouver de plus fermes et de plus aimables ressources ; elle se maintint dans une mesure très étudiée et très attentive de gravité charmante, tout à la fois gracieuse et contenue, naturelle et prudente, irrésistible dès qu'elle se prêtait à la compagnie, mais ne prenant des fêtes et des entretiens que la part qu'elle en voulait prendre. « Elle passait ses carêmes, dit Mme de Gaylus, à manger un hareng au bout de la table et se retirait aussitôt dans sa chambre, parce qu'elle avait compris qu'une conduite moins exacte à ïé^^e où elle était, ferait que la licence de cette jeunesse n'aurait plus de frein et deviendrait préjudiciable à sa bonne réputation. » Scarron le premier avait subi le joug de cette attrayante et imposante vertu : « au bout de trois mois, elle l'avait corrigé de bien des choses. » « S'il fallait manquer à la reine ou bien à elle, disait lun de ses plus jeunes compagnons de table, j'aimerais mieux le faire à l'égard de la reine. »

Celte vie, tout à la fois brillante et discrète, d'une austérité riante et d'un éclat voilé, si différente de celle qu'elle avait menée jusque-là et par laqueUe elle semblait préluder à l'avenir qui l'attendait, dura huit ans à peine. Scarron mourut le 6 octobre 1C00. Il laissait dix mille livres de biens et vingt-deux mille hvres de dettes. Il est vrai que, par son contrat de mariage, il avait reconnu vingt-trois mille hvres de dot à sa veuve. Tout compte lait, Mme de Maintenon, qui sut toujours calculer, aurait pu, après avoir bien plaidé, retirer de la succession quatre à cinq mille livres. Elle préféra renoncer au procès et à la succession. « Je ne suis pas destinée à être heureuse, écrivait-elle alors à son frère; voilà l'état où me laisse ce pauvre homme qui avait toujours quelque chimère dans la tête et qui mangeait tout ce qu'il avait de liquide sur l'espérance de la pierre philosophale ou de quelque autre chose aussi bien fondée. »

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Elle se retira au couvent des Hospitalières de la place Royale, qu'on appelait la Charité de Notre-Dame ou la petite Charité. Une parente de Scarron, la maréchale d'Aumont, qui y avait une chambre, la lui prêta; et, pendant quelque temps, elle lui donna tout ce qui lui était nécessaire, jusqu'à des habits; « mais elle le lit savoir à tant de gens, qu'enfin la veuve s'en lassa, et, un jour, elle lui renvoya par une charrette le bois que la maréchale avait fait décharger dans la cour du couvent ». Sa bonne réputation la sauva de cette détresse. La malignité ne l'avait pas épargnée durant qu'elle tenait le salon de Scarron, ni depuis sa mort; et l'on sait que la princesse palatine et Saint-Simon recueillirent plus tard, sans en laisser tomber aucun, les propos qui coururent alors sur sa galanterie. « Ceux qui me déchirent, disait-elle aux Dames de Saint-Cyr, ne m'ont point connue, et ceux qui m'ont connue savent que j'ai vécu sans reproche avec ce monde aimable qu'il est dil'ficile de voir sans danger. » C'est le témoignage que lui rendaient « les honnêtes gens », et Bussy-Rabutin lui-même, qui exallait « sa glorieuse et irréprochable pauvreté ». Les mieux laits de la cour, disait le chevalirr de Méré, et les plus puissants dans les finances l'attaquaient de tous les côtés; elle n'aurait eu qu'un mot à dire pour sortir de la misère : on l'avait engagée à voir Fouquet, et elle le vit en effet, « mais elle afficha d'aller dans une si grande négligence, que ses amis étaient honteux de l'y mener ». Ne s'évitant aucune démarche, n'en faisant aucune qui pût compromettre sa « gloire », elle attendit que ses amis, le maréchal de Villeroy, le maréchal d'Albret, le baron de la Garde lui vinssent en aide. On parla à la reine de a celte jeune femme belle, vertueuse et de beaucoup d'esprit, que la pauvreté pouvait réduire à de grandes extrémités ». « Touchée de cette bonne conduite », — le mut est des Dames de Saint-Cyr, — Anne d'Autriche lui accorda une pension de deux mille livres (1661).

Mme Scarron quitta aussitôt la petite Charité pour entrer aux Ursulines du faubourg Saint-Jacques; c'était le couvent où elle avait prononcé son abjuration. Jamais peut-être elle ne fut plus heureuse. Mme de Caylus a merveilleusement saisi et fixé cette éclaircie de la première partie de sa vie. « Avec cette modique pension, dit-elle, on la vit toujours honnêtement et simplement vêtue; ses habits n'étaient que d'étamine de Lude, du linge uni, mais bien chaussée et de beaux jupons; et sa pension avec celle de sa femme de chambre et ses gages suITLsaient à sa dépense; elle avait même encore de l'argent de reste. Elle ne

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