‹ Extraits de ses lettresChapitre 102 sur 146 · SUR LA DOUCEUR · texte numérisé non relu

SUR LA DOUCEUR

ROSALIE

Je sors d'un lieu où l'on a bien disputé; les uns soutenaient que Mme de Barcelieu était douce, et les autres soutenaient qu'elle ne l'était pas du tout.

ALEXANDRINE

11 me semble que c'est une des qualités qui paraissent le plus vite, et qui est la moins douteuse.

ANASTASIE

Je suis d'un avis bien opposé au vôtre, mademoiselle, et je ne sache rien où l'on soit si souvent trompé.

AUGUSTINE

Mais, par exemple, mademoiselle, doutez-vons que Mme de Barcelieu soit douce, et que Mme de Montanier soit prompte et rude?

ANASTASIE

Je mets une grande différence entre la promptitude et la rudesse, et si je ne craignais de vous paraître trop contrariante, je vous dirais que je crois Mme de Montanier plus douce que Mme de Barcelieu.

ALPII0^'SINE.

Ah I mademoiselle, vous n'y pensez pas ; il ne faut que les voir pour en juger tout autrement.

HENRIETTE

Mme de Barcelieu est douce jusque dans les choses extérieures ; sa langueur, la douceur de sa voix, ses manières, tout est opposé en elle à la brusquerie.

ANASTASIE

Voilà en effet sur quoi on juge une personne douce; mais que dit-elle avec ce ton de voix languissant? comment s'en accommode M. son mari, ses amis, ses domestiques et ses voisins?

AUGUSTINE;

Elle n'est pas trop aimée ; je n'en comprends pas la raison.

ANASTASIE

Et cet autre brutale, Mme de Montanier?

ALEXANDRINE

On l'aime sans qu'on sache pourquoi.

ANASTASIE

Voilà déjà un grand préjugé en sa faveur.

AUGUSTINE

Elle peut être aimée et aimable sans être douce.

ANASTASIE

Il est vrai qu'on peut avoir mille bonnes qualités qui font aimer sans être douce; mais je crois qu'il est difficile d'être aimée généralement sans avoir de la douceur de quelque espèce.

230 LETTRES, AYIS ET ENTRETIEiNS

ROSALIE

Est-ce qu'il y en a de différentes espèces?

AUGUSTLXE.

Je le crois; il y a des personnes moins sensibles, moin'vives, et la douceur est presque naturelle à celles-là.

ANASTASIE

11 y en a dont le premier mouvement est vif et dont le cœur ne laisse pas d'être doux.

ROSALIE

Mais enfin en quoi consiste la véritable douceur?

AiNASîASJE.

Je crois que c'est de souffrir sans aigreur et sans colère tout ce qui s'oppose à nous.

ALniONSlNE.

Je ne suis donc pas douce, car je me fâche quand on me contrarie.

ALEXANDRINE

Et moi j'ai un profond mépris pour ceux qui ne sont pas de mon avis ; mais jamais je ne m'en fâche.

ANASTASIE

Appelez-vous cela être douce ?

ALEXANDRINE

C'est toujours l'être plus queMUe Alphonsine, puisqu'elle se fâche quand on la contrarie.

AUGUSTINE

Et moi je prétends que mademoiselle est plus douce, et qu'il y a plus d'aigreur au mépris qu'à la contestation.

ANASTASIE

Vous voyez déjà, mademoiselle, qu'il y a plus d'une espèce de douceur.

HENRIETTE

Je voudrais bannir la contestation du commerce.

ANASTASIE

11 en serait moins agréable, mademoiselle, et ce désir-là n'est pas d'une personne aussi douce que vous le paraissez; car il faut disputer, mais disputer avec douceur.

HENRIETTE

J'avoue que je ne comprends pas cela.

ANASTASIE

Et pourquoi ne pouvez-vous comprendre qu'on pense autrement que vous! Ne voulez-vous pas bien être persuadée si vous avez tort, et persuader les autres si vous avez raison?

ALPHONSINE

J'aurais beau être persuadée de l'opinion des autres, je ne me rendrais jamais, si j'avais tant fait que de disputer.

ANATASIE.

Voilà justement ce qu'on appelle n'êlre pas douce, car il faut se rendre à la raison aussitôt qu'on la connaît, et ne jamais disputer de mauvaise foi, du moins dans les choses de conséquence.

HENRIETTE

J'avoue que j'aurais de la peine à faire ce que vous dites.

ANASTASIE

Je l'ai vu faire à une personne de beaucoup d'esprit, très prévenue de l'opinion qu'elle soutenait: elle disputait avec une vivacité qui lui était naturelle, avec un peu d'orgeuil,. et l'on voyait qu'elle était persuadée qu'elle allait convaincre; cependant elle s'arrêta tout à coup à une raison qui la convainquit elle-même, et elle avoua qu'elle avait eu tort.

ALEXANDRINE

Je trouve quelque lâcheté à cela.

ANASTASIE

Dieu vous préserve, mademoiselle, de confondre le courage avec l'opiniâtreté! On fut charmé de ce que je viens de vous dire, et cette personne fut plus admirée par là que par mille bonnes qualités qu'elle a. i

AUGUSTINE

Bien loin qu'il y ait de la lâcheté dans ce procédé, il y a, ce me semble, de la grandeur.

ANASTASIE

Vous avez raison, mademoiselle, rien n'est si grand que, de se rendre à la raison et à la vérité.

ALPIIONSINE.

J'ai toujours ouï dire qu'il y avait du courage à soutenir ce que l'on avait commencé.

ANASTASIE

Il y a du courage à ne point se rebuter des difficultés; à surmonter tous les obstacles qui se trouvent dans les autres ou dans nous-même, à souffrir toutes les peines qui se rencontrent dans les choses que nous entreprenons; mais il faut qu'elles soient fondées sur la justice et sur la raison.

ROSALIE

Nous avons oublié la douceur, et il me semble que ce que nous disons n'y a plus de rapport.

ANASTASIE

Tout y en a, mademoiselle : il y a une douceur d'humeur qui nous fait tout recevoir sans peine et sans aigreur, et il y en a une de conduite qui nous fait rendre à la raison ; il y en a une de cœur qui nous fait aimer la paix avec les personnes avec qui nous vivons, et c'est une des plus nécessaires.

HENRIETTE

Et une des plus rares.

ANASTASIE

Elle le peut être dans toute son étendue; mais il y a beaucoup de personnes qui paraissent rudes et dont le cœur ne l'est pas.

ADGUSTINE.

On juge de la douceur sur les apparences extérieures qui cachent quelquefois beaucoup d'aigreur.

ALEXANDRINE

Quelque opposition qu'on ait à cette vertu par son naturel, ne peut-on pas l'acquérir?

ANASTASIE

Toutes les vertus peuvent s'acquérir par le secours de la

grâce, et je crois qu'en faisant souvent des actions de douceur, on deviendrait bientôt plus douce que celles qui le sont naturellement.

ROSALIE

Je crois cette vertu inséparable de l'humilité.

AUGUSTINE

Il est vrai, et je crois qu'elle l'est aussi de la patience.

ALEXANDRINE

Yoilà une conversation qui nous peut être fort utile.

ANASTASIE

Oui, si elle nous fait entreprendre la pratique des vertus dont nous venons de parler.

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