ENTRETIEN AVEC LES MAITRESSES
Sur la conduite à tenu' à l'ég-ard des demoiselles 2.
31 décembre lG9î.
Dans un chapitre du dernier jour de l'année, où Mme de Mainlenon se trouva, elle laissa parler la mère supérieure,
1. « Accoutumez-les à être ménagères, agissantes, adroites, fidèles dans les plus petites choses comme dans les plus grandes, exactes, véritables jusqu'à s'accuser elles-mêmes quand il convient, remplies d'honneur, de bonne foi, de probité, mais de cet honneur chrétien qui n'a rien de superbe ni de païen. » [Avis aux mailresses des classes, 1092.)
2. Les Entretiens sont un des moyens d'éducation que Mme de Maintenon aimait à appliquer tant aux Dames qu'aux élèves. Elle s'en était toujours servie • elle s'en servit surtout après la réforme. (Voir notre Introduclion.)
n LETTRES, AYIS ET ENTRETIENS
comme elle faisait ordinairement quand elle y venait, et quand la supérieure eut fini, Mme de Maintenon ajouta : « Votre mère a passé légèrement un article bien essentiel, c'est la nécessité de vous faire estimer des demoiselles par une conduite toute religieuse et régulière ; comptez que l'empressement que vous avez à vous instruire, et toutes vos questions qui partent d'un si bon fonds, mes bonnes intentions, mes misérables discours, et tous les moyens que nous pourrions prendre pour établir une vraie piété, une vertu solide et un bon esprit dans vos classes, seront sans fruit si vos demoiselles ne vous estiment pas, et elles ne vous estimeront qu'autant qu'elles vous verront vraiment vertueuses et régulières. Vous ne sauriez croire comme elles sont clairvoyantes sur vos moindres défauts, tout ce qu'elles en diraient, les comparaisons qu'elles feraient de vous autres, comme elles sauraient démêler celles qui sont les plus exactes de celles qui le seraient moins, comme elles diraient : C'est une telle qui nous garde, nous pourrons l'entretenir; c'est cette autre, nous n'aurons pas un mot d'elle. Qu'est-ce à dire cela? sinon une telle est régulière, et l'autre ne l'est pas.
« Évitez la familiarité avec les demoiselles, surtout avec les grandes ; elle serait très contraire au bon ordre et à la régularité de la maison. Il ne faut pas traiter les novices comme des compagnes avec qui l'on est but à but, quoique vous les ayez pour aider dans vos charges; et si vous leur parlez aussi librement et familièrement que vous le faites entre vous, vous n'en serez jamais respectées. Vous devez toujours vous regarder comme leurs mères.
« 11 m'est revenu que, dans vos récréations, vous parlez des défauts de vos demoiselles, sous prétexte, dites-vous, que vous êtes leurs mères; mais ce n'est pas une raison pour divulguer dans une communauté des fautes et des défauts qui peuvent prévenir contre elles et leur nuire beaucoup, surtout si dans la suite elles voulaient être religieuses ici. Ce sont des filles de seize à dix-huit ans, leur
réputation commence à n'être plus indifférente, et vous devez la ménager aussi soigneusement que le christianisme vous oblige à conserver délicatement la réputation de noire prochain; autrement vous pourriez bien tout bonnement, et sans y penser, être aussi médisantes que nous autres dans le monde. Soyez circonspectes dans vos paroles, soyez délicates sur la charité; vous savez mieux que moi combien il est aisé de pécher considérablement en cette matière : vous en instruisez les autres. Considérez toujours, avant que de parler, si ce que vous allez dire a quelque nécessité ou utilité, ou du moins s'il est innocent. Je ne vois pas à quoi peut servir de parler des défauts de vos demoiselles; je vous ai dit quelquefois en riant que je vous abandonnais le prochain rouge; c'est une raillerie. Il est vrai que dans le fond il y a moins de précautions à prendre à l'égard de ces enfants, parce qu'elles sont dans un âge où leurs défauts ne font pas grande impression, surtout lorsqu'ils sont légers; je ferais cependant scrupule de parler de ceux qui sont considérables.
« Si vous étiez frappées de ce que quelques défauts s'établiraient parmi vos demoiselles, ou quelque mauvaise coutume ou manière, je ne trouverais pas mal que vous dissiez en général que vous craignez qu'un tel défaut ne se glisse dans les classes, ni qu'on en cite même des exemples; cela vous instruit les unes et les autres, vous précautionne ou vous relève; mais je ne voudrais jamais que l'on nommât les demoiselles qui ont ces défauts ; je trouverais même moins d'inconvénient à marquer positivement quelle sorte de faute quelqu'une aurait faite que de dire : C'est une humeur difficile, c'est un esprit mal fait, c'est un mauvais caractère; car ces choses-là notent toujours d'une manière très lâcheuse, et ne manquent point de laisser une mauvaise impression. ^)
Quand Mme de Maintenon eut cessé de parler, la mère supérieure lui demanda pardon, au nom de la communauté, des fautes qu'on avait faites pendant toute l'année; elle
répondit : « Je vous l'accorde de bon cœur, mes chères enfants, et je suis pleine d'espérance que nous allons faire merveille à l'avenir ; je suis résolue de me livrer tout entière, et de vous aider de tout mon pouvoir à établir dans nos classes ce bon esprit et cette éducation solide dont je vous parle si souvent ; celle que nous leur avons donnée jusqu'ici a été trop extérieure et superficielle ; travaillons toutes ensemble à la rendre chrétienne, raisonnable et solide. Je vous demande pardon, si je vous parle si librement aux récréations, si je vous dis quelquefois des choses trop dures; je me persuade que vous ne vous en offensez pas, parce que vous voyez le cœur dont elles partent, et que je n'envisage que votre utilité et le bien de votre établissement. Je serais bien fâchée de vous donner mon esprit, mes idées, mes maximes particulières, et je puis vous assurer que je ne vous fais aucune décision qui soit un peu importante, que je ne l'aie auparavant consultée plus d'une fois à des personnes capables de m'éclairer. »