RAPPORT D'UNE VISITE DE M"« DE MAINTENON
aux demoiselles de la classe bleue
par deux d'entre elles, à M'^^ de Berval,
leur maîtresse.
Janvier 1695.
Puisque vous nous avez ordonné de vous écrire ce que nous dîmes hier à la récréation, nous le ferons le plus exactement et le plus simplement qu'il nous sera possible. Mme de Maintenon eut la bonté de venir exprès pour corriger nos lettres, comme nos maîtresses l'en avaient priée; elle fit d'abord approcher toutes les demoiselles, et celles de qui l'on devait corriger les lettres étaient les plus proches d'elle ; elle leur montra l'une après l'autre les défauts qui étaient dans celles qu'on lui présenta, nous faisant voir particulièrement combien le style simple, naturel et sans tour
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est le meilleur, et celui dont toutes les personnes d'esprit se servent, nous disant que le principal pour bien écrire est d'exprimer clairement et simplement ce que l'on pense. Elle nous donna pour exemple M. le duc du Maine, qu'elle faisait écrire lorsqu'elle en était chargée, qu'il n'avait encore que cinq ans ; elle nous raconta que, lui ayant dit un jour d'écrire au Roi, il lui avait répondu fort embarrassé qu'il ne savait point faire des lettres. Mme de Maintenon lui dit : « Mais n'avez-vous rien dans le cœur pour lui dire? — - Je suis bien fâché, répondit-il, de ce qu'il est parti. — Eh bien ! écrivez-le, cela est fort bon. w Puis elle lui dit : « Est-ce là tout ce que vous pensez? n'avez-vous plus rien à lui dire? — Je serais bien aise qu'il revînt, répondit le duc du Maine. — Voilà votre lettre faite, lui dit Mme de Maintenon, il n'y a qu'à le mettre simplement comme vous le pensez, et si vous pensiez mal, on vous redresserait. » C'est de cette manière, ajouta-t-elle, que je lui ai montré, et vous avez vu les jolies lettres qu'il a faites. Mme de Loubert, notre première maîtresse, lui dit qu'elle nous ferait grand plaisir de vouloir bien se donner la peine de nous en faire un modèle; elle y consentit, et prit pour sujet celui des lettres qu'elle venait de corriger; elle en écrivit une en billet et une en lettre, pour nous en montrer la différence. Nous n'osions lui marquer l'envie que nous avions qu'elle nous en fît comme pour une personne à qui nous devions du respect; une de nos maîtresses voulut bien le faire pour nous. Mme de Maintenon nous demanda, avec sa bonté ordinaire : « Pour qui, mes enfants, voulez-vous que je vous la fasse? » Nous lui répondîmes de manière à lui faire entendre que ce serait pour elle, comme pour une bienfaitrice. « Eh bien! dit-elle, puisque vous le voulez, je vais vous en faire une de cérémonie et de respect aux personnes âgées, quoiqu'elles ne fussent pas de meilleure maison que vous. » Et s'adressant à une de nous, elle lui dit : « Par exemple, vous devez du respect à un vieux M. T..., votre oncle, que je connais, quoi*
qu'il soit de la même maison que vous; vous me devez aussi du respect par rapport à mon âge ; » comme nous voulant dire qu'il n'y avait que cela qui dût nous la faire respecter, tant son humilité est grande; mais il ne nous siérait pas, ma mère, de vous en parler, vous la connaissez mieux que nous.
Après avoir fait la lettre que nous lui avions demandée, elle eut la bonté de nous la lire, et nous dit ensuile : « Vous voyez que je l'ai faite respectueuse et tendre, mais c'est pour celles qui me regardent comme leur mère et que je regarde comme mes filles. » Nous vous dirons eni3ore ce qu'elle nous fit remarquer des derniers mots de sa lettre, qui font voir la tendresse qu'elle nous permet de lui marquer, ayant la charité de nous regarder comme ses filles; elle nous dit donc : « Si une personne que je ne connaîtrais pas m'écrivait ainsi, cela ne serait pas bien, quoique je ne m'en soucie pas; mais pour celles de Saint-Cyr, j'aime fort qu'elles me marquent de la tendresse, et qu'elles m'écrivent sans façon. »
J'oubliais, ma mère, un fait remarquable de la journée d'hier, c'est que la maîtresse générale vint chercher Mme de Maintenon ; et comme elle n'osait l'interrompre, une de nos mères l'en avertit, parce qu'il y avait déjà quelque temps qu'elle attendait. La maîtresse générale approcha donc, et Mme de Maintenon lui dit d'un air agréable : « Eh bien! que voulez-vous? nous avons bien ici d'autres affaires, pourquoi nous importuner? » Elle lui répondit du même ton : « Je ne savais pas, madame, que vous fussiez si bienoccupée. » Mme de Maintenon, lui ayant répondu en fort peu de mots, reprit son occupation ; mais comme, en nous levant pour laisser passer la maîtresse générale, il s'était élevé beaucoup de poussière, Mme de Loubert, notre première maîtresse, marqua à Mme de Maintenon la peine qu'elle en avait, laquelle reprit aussitôt avec bonté : Ces pauvres enfants, j'aime jusqu à leur poussière. Nous fûmes toutes pénétrées de la manière tendre dont elle dit ces pa-
rôles, et nous en pensâmes pleurer. Elle fit aussi tout cela avec tant d'application qu'elle fut obligée de s'essuyer plusieurs fois le visage. Avant que de s'en aller, elle nous dit : (( Mes chers enfants, croyez-vous que cela vous puisse profiter ? » Nous lui répondîmes que nous espérions que la peine qu'elle avait prise ne serait pas inutile. Elle sortit en nous disant qu'elle le souhaitait de tout son cœur. i C'est avec bien du plaisir, ma mère, que nous nous sommes acquittées de ce que vous avez souhaité de nous; nous vous prions d'excuser tous les manquements que vous y remarquerez; mais nous croyons qu'il n'est pas besoin de vous expliquer combien nous sommes remplies de reconnaissance pour Mme de Maintenon, qui nous donne tous los jours de nouvelles marques de sa bonté ; c'est ce qui nous fait souhaiter un aussi heureux sort que celui qu'ont eu quelques-unes de nos compagnes d'être auprès d'elle. Nous n'espérons pas que le bonheur nous en veuille assez pour cela, mais du moins nous allons nous appliquer de toutes nos forces à profiter de toutes les bontés dont elle nous honore présentement, et nous tâcherons toute notre vie de faire honneur à l'éducation qu'elle nous procure, à laquelle elle veut bien s'employer si souvent ellemême. Nous sommes, ma mère, avec un profond respect, vos très humbles et très obéissantes servantes,
D'OsMO^D ET Du Bouchot*.
1. Mlle d'Osmond fut quelque temps attachée à Mme de Maintenon comme secrétaire; puis elle épousa le marquis d'IIavrincourt. — Mlle du Coucliot lit profession aux Carmélites.