LETTRE A UNE DAME DE SAINT-LOUIS
maîtresse des ouvrages.
Sur les travaux manuels.
16 avril 1G95
Je suis ravie de ce que vous me mandez sur le travail des demoiselles, mais je n'approuve pas les empressements que vous avez toutes pour les louer et pour que je les loue : c'est par cette conduite qu'on les a gâtées et qu'elles croient qu'on leur en doit de reste; quand elles font leui devoir, dites-leur donc simplement que l'ouvrage va bien et rien de plus. Ayez soin aussi de le diversifier afln qu'elles s'en lassent moins; il faut passer du neuf au vieux, du beau au grossier, des habits au linge, aux bonnets, aux coiffes, et enfin qu'elles sachent un peu de tout. I! faut que leur intérêt l'emporte en tout sur le vôtre qui serait de faire travailler les mêmes aux mômes choses, pour qu'elles le fissent mieux et plus vite; c'est ce que des marchands feraient. Mais pour vous qui êtes des mères, prenez-en les sentiments et tâchez de leur apprendre un peu de chaque chose; elles s'ennuieront moins et il leur âera meilleur que d'exceller dans une seule sorte d'ouvrage. Il faut que les jeunes travaillent aux habits : ce sera une utilité pour la maison, parce qu'elles auront quelques années à y travailler et que les bleues deviennent 7ioires et qu'elles ne travaillent plus guère. Souvenez-vous aussi que je vous ai conseillé de ne jamais donner rien de pressé aux vertes et aux rouges; il faut que leurs exercices aillent devant le travail, et que ni les maîtresses, ni les filles ne se piquent point d'honneur là-dessus. Vous ave2 toutes besoin d'un bon esprit qui sache prendre le milieu et aller droit, qui s'oublie soi-même pour le bien de celles dont vous êtes chargées. Les ouvrages exquis qui vous sont défendus dans la Constitution sont des agnus, des colifichets^ des niches, des châsses et choses semblables
qui, sous prétexte de piété, sont de vrais amusements d'enfants. Ils sont meilleurs que l'oisiveté dans les maisons où il y a peu de chose à faire ; mais pour vous autres, vous ne manquerez pas de travail avec la famille dont Dieu vous a chargées : le linge, les habits, les coiffes, les bas, les meubles, les ornements quand il en faudra; tout cela fournira d'ouvrage abondamment, et il arrivera souvent qu'on ne pourra tout faire.