‹ Extraits de ses lettresChapitre 32 sur 146 · INSTRUCTION A LA CLASSE BLEUE · texte numérisé non relu

INSTRUCTION A LA CLASSE BLEUE

Sur la suffisance des demoiselles.

« Il me revient bien des choses, dit Madame, et je les rapporte toutes à vous, pensant toujours à vous,- mes chères enfants; aussi je veux vous parler sur la gloire, sur la suffisance. Wgr le cardinal de Noailles fait sa visite présentement au Yal-de-Grâce : il m'a dit qu'on s'y plaignait que les demoiselles de Saint-Cyr étaient glorieuses, qu'elles n'y étaient point aimées. Je ne sais où vous avez pris cette suffisance; cela ne se voit pomt dans la

noblesse. Il ne faut jamais parler de votre naissance, et ce n'est que pour vous instruire qu'on en parle. Vous ne voyez pas vos maîtresses vous vanter leurs parents; elles sonl cependant demoiselles comme vous. Je parlais à la récréalion de Mme de Dangeau : c'est une princesse élrangère; elle est venue en France pour être fille d'honneur de Mme la Dauphine; n'ayant pas un sol, elle a épousé M. de Dangeau, qui est un gentilhomme; elle voit passer devant elle je ne sais combien de gens qui ne sont seulement pas nobles; vous m'avouerez que cela est bien triste pour elle. Elle pourrait dire : il est bien dur à une princesse de se voir traitée de la sorte; mais non; il y a dix-sept ou dixhuit ans que je suis avec elle ; je ne crois pas que depuis ce temps-là elle ait jamais dit un seul mot de sa naissance. On dit que vous n'en parlez pas non plus entre vous; c'est donc hors d'ici que vous portez celte suffisance. Celles qui iront dans le monde sentiront bien vite combien la noblesse est misérable ; présentement elle est comptée pour rien; c'est au bien, à la fortune, au savoir-faire, qu'on i-egarde dans le monde. Vous verrez bien des bourgeois marcher sur votre tête et entrer dans des maisons dont la porte vous sera fermée. Je n'ai pas d'instruction à leur donner là-dessus : elles sont assez humiliées et méprisées. Vous avez ici un grand bien, qui est l'éducation. Les pauvres demoiselles qui sonl dans le monde n'ont pas le même bonheur, et la misère est si grande présentement dans la noblesse qu'un père fait sa servante de sa fille, ne lui demandant pas autre chose que de mettre la viande au pot, et n'a pas le temps de lui apprendre la moindre chose, ce qui fait qu'elles ont mille défauts. »

Une maîtresse dit à Madame qu'ayant demandé à M. l'abbé Brunet ce qu'on disait des demoiselles de Saint- Cyr: « Je ne sais si je dois le dire, répondit-il, mais on dit qu'elles sont un peu glorieuses, qu'elles ont des airs hautains, et qu'elles sont un peu sensibles. — Je n'en suis pas surprise, dit Madame, et pour la sensibilité je ne di-

rais peint que cela n'est point de demoiselles; après avoir été élevées si doucement, il n'est pas étonnant qu'elles soient sensibles dans le monde à ce qu'on leur dira; car on ne les reprendra pas avec la même charilé. »

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