‹ Extraits de ses lettresChapitre 31 sur 146 · ENTRETIEN AVEC LES DAMES · texte numérisé non relu

ENTRETIEN AVEC LES DAMES

Sur les fatigues inutiles.

«... Vous avez ici tant d'occasions de vous fatiguer, nous dit Madame, que je voudrais bien que vous ne le fissiez point inutilement. Une des peines que j'ai à ma classe est de faire asseoir nos Dames ; ou elles se promènent, ou elles demeurent debout, et j'en voyais une dernièrement qui raccommodait la jupe d'une petite fille en cette posture; n'aurait-elle pas fait aussi bien de s'asseoir? Pour moi, je voudrais qu'on le fit dès qu'il n'y a plus de nécessité de faire autrement. Si vous voulez voir ce qui se passe dans tous les coins de votre classe, faites-y un tour, puis asseyez-vous, tantôt appuyée sur un bout de la table, ou bien dans vos grandes chaises, une autre fois sur leurs bancs auprès d'elles; enfin mé-

nagez-vous; si ce n'est pour la lassitude p'^ésente, que ce soit pour celle qui pourrait venir. J'ai été huit jours à me remettre d'une après-dînée ou, passant d'une chose à une autre avec nos maîtresses, je demeurai presque tout le jour debout. Vous ne serez pas toujours jeunes, mes chères filles. Si, lorsque vous avez été maîtresses, vous avez gardé cette manière de veiller et d'agir autour de vos demoiselles, je ne m'étonne pas qu'on ait trouvé les classes fatigantes. Je vois aussi que, quand nos novices ont été là deux heures de suite, elles n'en peuvent plus : elles sont rouges et enflammées. Savez-vous ce qui arrive? c'est qu'après s'être fatiguée mal à propos par une mortification mal entendue, on est si lasse le reste du jour qu'on en est de mauvaise humeur et avec soi et avec les autres; car le corps s'épuise et l'esprit en devient plus faible. Pour moi, quand j'établis une de nos petites filles pour apprendre ba hé à celles qui arrivent, je la fais fort bien asseoir, et la disciple est à genoux devant elle, parce qu'elle n'a pas longtemps à rester dans cette posture. J'ai remarqué dans vos dortoirs que vous faites tout autrement : vous coiffez vos demoiselles assises devant les petites tables comme des dames à leur toilette. Et qui a jamais entendu parler de cela? n'avons-nous pas toutes été coiffées par la femme de chambre de notre mère, ou par une gouvernante qui nous met à terre devant elle, la tête sur un vilain tablier? Ne gâtez donc point vos demoiselles, je vous en prie; asseyez-vous pour les habiller; vous êtes leurs mères, traitez-les bonnement comme vos filles. Ne dites pas que vous ne pensez pas à vous reposer de si bonne heure : eh! quand vous sortez de votre lit, vous ne pensez pas que vous pourrez être ksses; quelque vigoureuses que vous vous sentiez à six heures du matin, souvenezvous qu'il faut agir jusqu'à neuf heures du soir, et ménagez-vous à cette intention. Je ne prétends point par là que vous soyez des filles lâches et qui craignent le travail ; je voudrais des filles qui ménageassent un quart d'heure

de repos qu'elles peuvent prendre sans nuire à leurs charges, et sussent perdre trois heures de leur sommeil, se lever la nuit, quand il gèle bien serré, pour soulager une petite fille ou pour faire le tour de son dortoir si on le croit nécessaire, mener les demoiselles à la promenade le jour qu'on aurait plus besoin de se coucher que de se promener. 11 faut ici du courage et de la discrétion : voilà vos véritables mortifications. Si vos demoiselles voyaient une de leurs maîtresses qui ne mangeât point, qui demeurât toujours dans une posture gênante, qui s'allât enrhumer dans une porte, elles la canoniseraient sans autre examen, bien qu'elle ne soit pas la plus sage au moins en cela; elles seraient, au contraire, scandalisées d'en voir une qui mange tout simplement ce qu'on lui donne ou qui évite ce qui pourrait l'incommoder, quand elle le peut sans manquer à ses devoirs. J'espère pourtant que si l'on tient en cela un juste milieu, elles ne pourront ne pas être édifiées de vous voir si simples à prendre les soulagements nécessaires et à ménager vos forces, et si courageuses pour les sacrifier, et pour n'y pas même faire attention des qu'il s'agit de vos devoirs. »

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