‹ Extraits de ses lettresChapitre 39 sur 146 · INSTRUCTION AUK DAMES · texte numérisé non relu

INSTRUCTION AUK DAMES

Sur les devoirs des maîtresses subalternes et la nécessité des égai'ds et du respect.

Madame ayant eu la bonté de nous accorder une de ces journées que nous appelons les récréations de Madame, parce qu'elle demeure avec nous pendant quelques heures, on travaille, on lit, on chante, on cause, selon la règle qu'on a faite pour ce jour-là; elle commence par nous dire qu'elle avait bien à cœur d'établir l'autorité des premières maîtresses, et de convaincre les subalternes que c'est cette première qui doit répondre de tout, qu'ainsi il faut qu'elle tienne ce qu'on appelle les rênes du gouvernement; que les autres doivent à la vérité travailler avec elle, mais dépendamment d'elle, et qu'enfin elle doit être dans sa charge comme la supérieure est dans toute la maison. Une de nos sœurs demandait s'il fallait étendre son vœu d'obéissance jusqu'à ces premières officières, et se faire un devoir de leur obéir à l'aveugle, comme on le doit à l'égard de la supérieure. Madame répondit : « Dès que ce qu'elles ordonnent n'est pas contraire aux constitutions et aux règlements, les maîtresses subalternes doivent obéir à la lettre ; mais si ce qu'elles exigent y paraît opposé ou qu'il y ait quelques bonnes raisons de ne pas les exécuter, on peut faire ses représentations, puisqu'on a bien cette liberté à l'égard de la supérieure, pourvu qu'après la représentation, Ton se soumette et on demeure en paix. Si les choses en valaient la peine, il en faudrait avertir la supérieure. »

Les premières officières ayant dit qu'elles croyaient qu'on ne pouvait avoir plus de déférence ni leur obéir plus exactement que faisaient les maîtresses subalternes, Madame répondit : « Je m'aperçois avec plaisir qu'on se conduit bien sur cet article; mais j'appréhende qu'on ne se rende

sur cela à mon sentiment par soumission et par déférence, et non par conviction et par la persuasion de la droiture et de la nécessité de cette conduite; car vous savez, ajouta-t-elle, que j'aime mieux persuader que soumettre, et qu'on me reproche que ma folie est de vouloir faire entendre raison à tout le monde. » Mme du Pérou lui dit que nous avions remarqué que dans tous les instituts on avait toujours retenu quelques portions de l'esprit des fondateurs, et qu'elle espérait qu'il en serait de même pour nous par rapport à elle. « Il est vrai, repartit Madame fort vivement, mais ce qui vous manque, c'est d'avoir une sainte institutrice. Je vois bien que vous retiendrez quelque chose de moi, mais c'est à savoir si ce sera quelque chose de bon; je crains plutôt que vous n'en reteniez un certain tour de raillerie dans la conversation qui m'est naturel, et qui ne convient pas tout à fait à des religieuses. » Nous lui répondîmes que nous espérions encore en retenir des choses meilleures. « Eh bienl retenez-en donc, ajouta Madame, cette attention à vous occuper de faire valoir les autres et de chercher en tout à leur être utile, en vous oubliant vous-même, car c'est ce que je voudrais vous inspirer, et ce que je crois le plus nécessaire dans votre maison pour bien exercer vos charges. En même temps, par exemple, que je prêche aux maîtresses subalternes d'être tout occupées de faire valoir l'autorité de la première, en se comptant elles-mêmes pour rien, je voudrais aussi que cette première fît son affaire de former ses aides, particulièrement la seconde; qu'elle lui dît ses vues, ses desseins, sa conduite, et que de bonne foi elle ne négligeât rien pour la rendre capable de remplir sa place, bien éloigné de se faire un plaisir d'entendre, après qu'elle sera sortie de sa charge : Ma sœur N. faisait bien mieux. »

Madame ajouta : « Si l'on s'examine bien, l'on trouvera quelquefois que, sans y penser, l'on se laisse aller à des sentiments qui partent d'un fonds de dureté très criminel

aux yeux de Dieu, et c'est sur cela que je voudrais que les Dames s'examinassent, et qu'au lieu de se casser la tête pour démêler si une distraction a été volontaire, elles commençassent leur examen par les sept péchés mortels, les dix commandements de Dieu, ceux de l'Église et les vœux de la religion. »

« Quels péchés pourrait-on faire contre notre vœu d'instruction? dit une de nos sœurs. — Ces péchés, répondit Madame, regardent principalement les premières maîtresses. — Dites-nous donc, je vous supplie, lui dit une maîtresse des hleues, ceux d'une première. — Ces péchés, repartit Madame, seraient par exemple de négliger l'éducation des demoiselles, de se contenter d'un certain arrangement extérieur de la classa, faire lever les filles à l'heure marquée, les mener à l'église, les y tenir dans une posture composée qui charme ceux qui les voient, leur faire faire leurs exercices dans la classe ; mais du reste ne pas se mettre beaucoup en peine de les rendre raisonnables, de leur apprendre tout ce qu'elles doivent savoir, de leur donner de bons principes qui leur restent toute leur vie ; leur laisser prendre des méchantes habitudes, ne pas prendre tout le soin possible pour déraciner leurs mauvaises inclinations et leurs vices, ne pas rompre leur humeur, crainte de se commettre, ne pas relever leurs fautes ou le faire trop mollement, crainte d'en être moins aimées, et les livrer trop à elles-mêmes pour s'éviter la peine de s'en occuper au point qu'on le doit; voilà ce que je crois de plus dangereux dans une première maîtresse; s'attacher trop à un ordre extérieur, qui fait croire qu'une classe va à merveille pendant que dans le fond les filles ne sont formées sur rien, qu'on tolère des défauts très considérables, crainte qu'en les approfondissant on ne fût obligée de faire de fortes punitions et un éclat qui parût à toute la maison. Je sais bien qu'avant d'en être venu là, il faut avoir essayé vingt fois de la douceur, et c'est à quoi je vous exhorterai toujours. 8

« Et les subalternes, dit une autre, quels sont leurs péchés? — 11 n'y en a point pour elles, répondit Madame agréablement; il faut laisser aux premières ceux que je viens de dire. » Puis, parlant plus sérieusement : « Les péchés des maîtresses subalternes par rapport aux demoiselles seraient de ne pas assez veiller, de ne pas remarquer leurs fautes, de ne les pas reprendre, de ne pas avertir fidèlement la première de celles qui le méritent, par négligence ou par mollesse, de se contenter de demeurer à une bande sans s'occuper de bonne foi de les former et de les instruire, enfin de ne pas se donner tout entière à l'éducation des demoiselles. »

« Pour nous autres, dit une Dame qui était l'apothicairesse, qui ne sommes point aux classes, nous avons encore moins de péchés à faire par rapport à notre quatrième vœu* que les maîtresses subalternes. — Qui est-ce, répondit Madame, qui soit ici dans une charge qui n'ait point de rapport aux demoiselles? N'en avez-vous pas quelquefois dans vos offices, et pour lors n'êtes-vous point aussi chargées d'elles que les maîtresses? — Je comprends bien, dit une officière, que je suis obligée de veiller sur elles pendant que je les ai, et de les reprendre de certaines fautes qui ont rapport à l'ouvrage que je leur fais faire, mais je ne me tiens point chargée de leur éducation comme leurs maîtresses. — Je sais bien, repai'tit Madame, qu'une officière qui a des demoiselles en passant dans sa charge n'ira pas entrer dans leur conduite, ni les menacer de leur faire donner pénitence comme ferait leur maîtresse ; mais ne peut-elle pas dire à ces filles : ce que vous dites là est une sottise ; vous parlez trop ; gardez le silence ; vous perdez votre temps; vous n'avez pas fait en un jour ce que vous auriez dû faire en une heure ; vous venez de faire une telle grossièreté? »

La maîtresse générale ajouta : <( Et par rapport aux

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