‹ Extraits de ses lettresChapitre 64 sur 146 · ENTRETIEN AVEC LES DAMES · texte numérisé non relu

ENTRETIEN AVEC LES DAMES

De l'ulilité d'inspirer le goût de l'ouvrage aux demoiselles.

18 avril 1706.

Le 18 d'avril 1706, Mme de la Rozière ayant dit à la récréation que l'on était fort occupé d'exciter le goût des demoiselles pour l'ouvrage, et de leur donner sur cela de l'émulation, Madame dit : « Vous ne pouvez leur inspirer rien de meilleur ; comptez que c'est procurer un trésor à vos filles que de leur donner ce goût de l'ouvrage, car, sans avoir égard à la qualité de pauvres demoiselles qui les mettra peut-être dans la nécessité de travailler pour subsister, je dis que, généralement parlant, rien n'est plus nécessaire aux personnes de notre sexe que d'aimer le travail : il calme les passions, il occupe l'esprit, et ne lui laisse pas le loisir de penser au mal, il fait môme passer le temps agréablement. L'oisiveté, au contraire, conduite toutes sortes de maux; je n'ai jamais vu de filles fainéantes qui aient été de bonne vie. Il faut nécessairement prendre goût à quelque chose; on ne peut vivre sans plaisir; si on ne trouve point à s'occuper utilement, il faut en chercher à autre chose. Que peut faire une femme qui ne saurait demeurer chez elle, ni trouver son plaisir dans les occupations de son ménage, et dans un ouvrage agréable? il ne lui reste à le chercher que dans le jeu, la compagnie elles spectacles. Y a-t-il rien de si dangereux? Combien de filles, sans être mal nées ni avoir de méchantes inclinations, ont perdu leur honneur pour s'être rencontrées en de mauvaises compagnies? combien voit-on de familles ruinées par le jeu? combien de femmes qui étaient nées sages et modérées, de qui cet amour du jeu a causé la perte de la réputation? J'ai connu une demoiselle à la Cour, très sage de sa nature, qui s'est perdue par là; elle avait une telle passion de jouer, que, n'osant le faire ouvertement, parce q^^e la Princesse dont elle était fille

d'honneur lui avait défendu, elle demeurait tout le jour penchée à une porte, passant par-dessus l'argent, les ",artes; enfin cette passion l'a poussée si loin qu'elle passe des nuits à jouer avec des gardes; elle en est devenue jaune, maigre, horrible, quoique ce fût une personne bien faite et fort aimable. Si elle avait eu du goût pour l'ouvrage, il l'aurait préservée de tomber dans ce malheur. »

Mme de Bouju dit : « Permettez-moi, Madame, de vous demander ce que nous devrions faire si quelques personnes de rang distingué voulaient nous donner à faire quelque ouvrage exquis et d'un grand dessin, et si, notre Constitution nous défendant ces sortes d'ouvrages, nous pourrions les accepter. — Qui est la personne, reprit Mme de Maintenon, qui serait en droit de vous en donner, puisque vous devez vous tenir dans un entier éloignement du monde? — J'entends, dit Mme de Couju, la Reine de France; comme le Roi donne les places de demoiselles, cette maison sera toujours plus connue qu'une autre. Mme la duchesse de Bourgogne, par exemple, pourrait nous en demander de celte sorte. — Je ne crois pas que Mme la duchesse de Bourgogne voulût causer ce désordre dans voire maison, reprit Mme de Maintenon ; elle est trop jalouse de la régularité qui s'y doit observer; mais, après tout, nos rois sont les maîtres; vous devriez seulement commencer par leur faire représenter humblement que vos Conblilulions vous défendent de travailler à ces grands ouvrages, que l'éducation des demoiselles dont vou§ êtes chargées indispensablement prend votre temps, que vous en êtes incapables, ne les sachant point faire, et qu'il serait très dangereux pour vos demoiselles que des personnes séculières fussent ici tout le jour à leur montrer à (ravailler; s'ils persistaient à vrais en vouloir charger, acceptez-les par obéissance, mais donnez-vous de garde de vouloir les achever en peu de temps, et pour cela de déranger vos exercices et votre éducation; soyez un an à finir

cet ouvrage, plutôt que de vous relâcher sur la régularité et sur le soin de vos demoiselles. Votre Constitution vous défend les ouvrages exquis et d'un trop grand dessin, afin que vous n'entrepreniez point de faire des ornements trop magnifiques pour votre maison ou pour des personnes du dehors, et que vous ne fassiez point ici tous ces ouvî'ages et colifichets en broderie et au petit métier qui sont si inutiles. Vous êtes destinées à des occupations plus solides et plus importantes; je dis plus, car si par impossible, ce me semble, il vous arrivait de manquer d'ouvrage, j'aimerais mieux que vous en fissiez pour le dehors et pour de l'argent, que vous donneriez ensuite aux pauvres, que de vous amuser à ces bagatelles. »

Et un jour qu'on lui en donna d'adinirables et faits avec une délicatesse grande, elle dit : « J'espère que mes chères filles ne feront jamais de ces gentillesses-là ; ces sortes d'ouvrages me déplaisent, non seulement à cause de leur inutilité, mais principalement parce que je crois qu'on les fait avec une attache qui est contraire à la perfection et qui est la cause de plusieurs irrégularités; on se couche plus tard, on ne se rend pas au son de la cloche pour les exercices; on en veut se faire des présents, on espère ensuite d'en recevoir. Oui, je vous le répète encore, j'aimerais mieux, si vous en aviez besoin, vous voir filer et coudre pour autrui, et ma sœur de Radouay (c'était l'économe) recevoir humblement cinq sols pour le prix de son travail, que de vous voir amuser à ces bagatelles et à ces ouvrages qui vous sont si défendus. Si jamais cela vous arrive, je viendrai de l'autre monde après ma mort, dit-elle en riant, faire un bruit effroyable pour épouvanter celles qui auraient des occupations si contraires à mes intentions. » Elle ajouta ensuite d'un ton plus sérieux : « Il ne faut s'occuper ici que de choses solides, et retrancher tous les ouvrages inutiles et superflus; mais en même temps que je ne veux point de magnificence, je veux une très grande propreté, surtout au linge de la sacristie, qui non seule-

ment doit être beau, mais d'une finesse proportionnée au saint usage auquel il est destiné. »

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