‹ Extraits de ses lettresChapitre 65 sur 146 · LETTRE AUX DASSES · texte numérisé non relu

LETTRE AUX DASSES

Sur la juste application des maximes générales, et sur le choix dcL sujets pour la maison.

Comme on pressait Madame sur un écrit qu'on l'avait priée de faire pour notre instruction, elle dit : « Je suis résolue de ne plus rien écrire, je ne l'ai que trop fait; tout ce qu'on peut dire est général ; l'important est d'en faire une juste application, et c'est ce qu'il y a de difficile; ce qui convient aux unes ne convient point aux autres; ce qui est bon dans un temps ne l'est plus dans la suite, par la différence des circonstances qui se rencontrent. J'ai trouvé, par exemple, des maîtresses qui étaient rebutées des classes, parce qu'elles ne pouvaient demeurer tout le jour sur un siège au bout d'une table, et qu'elles craignaient d'anticiper sur les droits de la première maîtresse, ou de manquer à l'attention qu'elles doivent avoir sur les demoiselles, si elles eussent changé de situation. J'ai dit à ces fiUes-là que rien ne les obligeait à demeurer à la même place, qu'il serait bien plus utile aux demoiselles qu'elles se plaçassent, tantôt auprès d'une, à qui elle montrerait à travailler, tantôt auprès d'une autre pour l'empêcher de lier une conversation avec sa compagne ; d'en aller redresser une troisième qui se gâte la taille à force de se tenir de travers; de faire de temps en temps le tour de la classe, quand elles n'auraient point d'autre raison que d'avoir envie de marcher, cette manière de veiller les demoiselles leur étant tout aussi bonne que d'être assises auprès d'une table pour les regarder. Sur cela, il est venu d'autres maîtresses me dire qu'en vérité

les classes étaient tuantes, qu'elles ne pouvaient demeurer debout pour veiller les demoiselles. A celles-là je leur dis : Tenez-vous assises, il faut avoir pour soi les ménagements qu'on aurait pour les autres et ne point tomber dans les extrémités. Un jour, vous serez en disposition de parier pour les exhorter ou les reprendre à l'heure de l'instruction : eh bien ! faites moins lire et parlez davantage; un autre jour, il ne vous viendra rien à dire, ou vous aurez mal à la tête : faites continuer la lecture et ne dites mot. Il faut ainsi se ménager dans les choses indifférentes, et se réserver pour les nécessaires.

« Vous m'avez encore souvent pressée de vous dire les qualités que je croyais nécessaires pour faire un bon sujet, et les défauts qui mériteraient l'exclusion ; je vous les ai dits, mais cela vous empêche-t-il d'être embarrassées pour faire l'application des maximes générales? On dit bien qu'il ne faut pas d'esprits de travers ni dissimulés, de filles de mauvaise humeur; mais le fait est de savoir si la personne proposée a un mauvris caractère d'esprit ou non; si ces inégalités qu'on y reuiarque viennent d'un fonds de mauvaise humeur ou d'accident; si c'est une bizarrerie véritable ou une tentation; si elle est dissimulée et pense à ne se pas montrer, ou si c'est qu'elle ait peu à dire, et ainsi des autres caractères; rien n'est si difficile à discerner. »

Mme de Rocquemont demanda s'il faudrait hésiter à renvoyer une postulante qu'on trouverait bizarre. « Si elle l'est en effet, dit Madame, ce serait un sujet de l'exclure; mais reste à savoir si c'est ULd véritable bizarrerie, car toutes les personnes qui en ont fait quelque acte ne sont pas pour cela bizarres, comme, selon notre bon saint François de Sales, on ne doit pas dire qu'un homme est ivro^ue pour l'avoir vu ivre. »

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