‹ Extraits de ses lettresChapitre 66 sur 146 · INSTRUCTION A LA CLASSE BLEUE · texte numérisé non relu

INSTRUCTION A LA CLASSE BLEUE

Sur la bonne et la mauvaise gloire.

On pria Madame de parler sur la bonne et la mauvaise gloire. Elle dit que la bonne gloire est de ne vouloir rien faire qu'on puisse se reprocher, d'éviter toute bassesse, comme de recevoir des présents, si ce n'est de ses parents. Elle dit que c'est une bonne gloire d'aimer mieux vivre de peu et n'avoir précisément le nécessaire que de se rendre à charge aux autres et de vivre à leurs dépens. C'en est une mauvaise de s'enfler de sa noblesse, d'en parler, de se croire déshonorée de n'être pas richement vê(ue, d'être pointilleuse sur le point d'honneur, de croire qu'on ne nous en rend jamais assez, d'avoir honte de remercier, etc. Une demoiselle demanda si ce ne serait pas une fausse gloire à une demoiselle de Saint-Gyr de dédaigner de travailler à son profit. « Assurément, dit Madame ; c'est une bien mauvaise gloire d'être honteuse de travailler pour gagner, surtout quand on n'a pas d'ailleurs de quoi subsister. Il se trouvera des personnes dans le monde qui vous feront une honte de travailler pour subsister, mais toute personne de bon goût et d'un jugement solide trouvera de la grandeur et de la générosité à aimer mieux prendre sur soi l'incommodité d'un travail continuel que de vivre aux dépens de personnes qui connaissent votre misère. J'estimerais infiniment une personne qui aurait le courage de demeurer enfermée dans une chambre, à travailler depuis le matin jusqu'au soir, afin de n'être à charge à personne, se passant de peu. Je trouve une grandeur d'âme, une générosité et un courage tout à fait admirables dans cette conduite, qui va à prendre sur soi et non sur les autres, à se contenter de ce qu'on a. Il y a sur cela une sentence de saint Augustin, que je vous prie de ne point oublier : il dit que la grande richesse

n'est pas d'avoir beaucoup, mais d'avoir besoin de peu. Il y en a encore qui sont honteuses de n'être pas bien vêtues, d'autres qui s'en font accroire parce qu'elles sont richement habillées; l'un et l'autre est une sotte gloire : il est bien plus noble d'aimer mieux ne porter que des habits de laine que de s'endetter pour en avoir de soie, quand on n'a pas de quoi les payer; ou qu'en mettant son argent à s'habiller à la mode, on en manque pour ses véritables besoins, et on est réduit à avoir besoin de la bourse de ses amis. Il y a de la grandeur d'âme à s'en tenir à n'avoir que le pur nécessaire plutôt que de s'entretenir aux dépens d'autrui. La personne de mon Proverbe, qui aime à ne vivre que de légumes, à ne s'habiller que de laine, qui ne veut pas paraître parce qu'elle n'est pas vêtue selon sa condition, qui s'enferme à travailler depuis le malin jusqu'au soir plutôt que de chercher dans la charité des autres de quoi fournira une plus grande dépense, a autant de grandeur d'âme et de générosité qu'une autre a de bassesse de cœur, qui va, de dessein prémédité, souper et dîner chez qui lui en veut donner.

« C'est encore une bassesse de flatter les gens parce qu'ils sont en faveur, de leur témoigner beaucoup d'estime parce qu'ils sont en crédit, quoiqu'on sache bien qu'il n'est pas fondé sur leur mérite et qu'au contraire ils sont parvenus à cette élévation par de mauvais vices. Il ne faut pas affecter de l'éloignement et du mépris pour une personne parce qu'elle est en faveur, surtout lorsqu'elle y est parvenue par des voies légitimes et si elle a du mérite; ce serait une fausse générosité qui viendrait d'un fonds d'envie ; mais il ne faut pas estimer une personne par la seule raison qu'elle est en faveur auprès des grands. C'est encore une bassesse de méconnaître un ancien ami parce qu'il est malheureux, un parent parce qu'il n'est pas noble ou qu'il est pauvre. »

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