G. — ENTRETIEN AVEC M'°« DE GLAPION
maîtresse g^énérale des classes.
Qu'il ne faut rien retrancher de ce qui a été réglé pour l'habillement et pour la nourriture des demoiselles, excepté dans des temps de grande disette, et toujours après avoir commencé par la communauté, ni les faire travailler à l'excès .
30 janvier 1711.
Mme de Maintenon ayant parlé à plusieurs personnes de la communauté, et craignant que nous eussions excédé en certaines choses et poussé trop loin l'épargne et le ménage, craignant aussi qu'on ne chargeât les demoiselles de trop d'ouvrage dans la maison, me marqua combien cela lui faisait de peine : « Je suis persuadée, me dit-elle, que, dès que j'aurai parlé sur cela, on y remédiera; je ne suis point en peine qu'on y manque ; j'ai bien plus à craindre, au contraire, qu'on ne se porte trop tôt à ce que je veux; mais ce qui m'afflige, c'est la crainte que j'ai pour l'avenir, et la pente qu'on aura peut-être à retomber dans ce que je reprends aujourd'hui, car, si on s'y laisse aller de mon temps, que ne fera-t-on point un jour? Cependant, quelle injustice serait-ce? Quoi! si ces pauvres enfants ne se plaignent pas, si elles souffrent tout sans dire un mot, faudrait-il pour cela retrancher et prendre sur elles ? Et quoique ce qui est réglé pour leur habillement soit très simple, trouver encore à diminuer quelque chose, et cela, pour de petits ménages qu'on peut appeler de vraies vilenies, des lésines et des ravauderies pitoyables! Car, en vérité, ma sœur, quand vos grandes filles, par exemple, ont porté plus d'un an leurs habits, il est excessif de les faire durer encore aussi longtemps sur les petites; c'est ce que je ne puis souffrir. Il en est de même de je ne sais combien d'autres choses que l'on a poussées à un tel degré, depuis quelque temps, que je ne sais comment on peut fournir aux raccommodages;
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car voilà ce que cela fait : on rapetasse continuellement, sans songer que, si d'un côté cela épargne quelque chose, on y met tant de soie, de fil et de temps, que l'un revient bien à l'autre.
« Qu'est-ce encore que cet honneur que les maîtresses se sont fait de faire tant d'ouvrage dans leurs classes? Elles n'ont qu'à le laisser, si on leur en donne trop, si on les presse excessivement; qu'elles aillent à la supérieure et qu'on fasse faire au dehors ce qui embarrasse; pourquoi se piquer de faire faire tout dans la maison? Vos demoiselles n'ont-elles pas assez de temps à travailler dans leur règlement, sans les faire lever plus matin pour qu'elles le fassent encore davantage? Sont-elles des ouvrières? le Roi vous les a-t-ii données pour cela?et croyez-vous leur avoir rendu un bon service, quand vous leur avez montré à bien faire des manteaux? 11 leur est bien meilleur qu'elles sachent faire un peu de tout. Vous les pressez, vous les poussez vous-mêmes, et qu'en arrivera-t-il? c'est qu'au milieu de cela, vous ne pouvez les bien élever. Comment voulez-vous qu'elles vous écoutent et leur parler vousmême comme il faut, quand vous n'avez, comme elles, dans la tête, que l'envie d'avoir fini votre tâche? Cet empressement-là ne vaut rien ; il faut un peu de tranquillité.
« Revenons à l'épargne ; prenez-la pour vous, qui êtes religieuses ; ménagez une chemise, une guimpe ; portez des pièces à vos habits, cela convient fort à votre vœu de pauvreté ; mais je ne crains point que vous poussiez cela trop loin pour la communauté. Je crois bien que vous ne manquez de rien en santé et en maladie ; et si on retranchait quelque chose, on verrait peut-être bien à lort des représentations ; mais, parce que les demoiselles ne disent mot, fera-t-on des ménages pitoyables pour elles sur le linge, sur des draps? les laissera.-t-on pourrir aux lits de certains enfants qui ont des incommodités, ce qui fait après cela qu'on ne les peut blanchir? On retranche leurs rubans, leurs gants; et ce qui m'inquiète, c'est qu'on sera
toujours tenié d'y revenir; car, pour peu qu'on leur ôte, cela ne laisse pas d'être considérable à cause du grand nombre, et encore une fois, voilà ce que je craisis pour l'avenir. Cependant, il faudrait s'en tenir à ce qui a élé réglé, qui ne peut être plus simple; je vous assure que rien n'aurait si mauvaise grâce que de vous voir, vous autres, bien étoffées, bien vêtues et bien en linge blanc, pendant qu'elles seraient dans la saleté et la négligence. Quand il viendra des temps bien misérables et bien fàcbeux, où il faudra faire faire des retranchements, qu'on les fasse d'abord sur la communauté ; qu'on vous voie un peu éguenillées ; qu'on diminue vos portions; et puis, quand vous aurez fait cela du temps, je vous permettrai de voir s'il faudrait de là passer à faire de même aux demoiselles. Mais que vous soyez bien traitées en tout, et qu'on ne prenne que sur elles, c'est une injustice que les supérieures ne doivent jamais souffrir. Souvenez-vous donc de tout ceci dans la suite, et veillez, vous qui êtes maîtresse générale, à tous les besoins de vos filles. Il faut qu'elles soient traitées selon vos règlements; il n'y a rien en vérité à retrancher; parlez pour elles, regardez si elles n'ont pas ce qui leur faut, représentez-le à la supérieure; mais que je vous plains quand dans la suite du temps il faudra peut-être que vous ayez sur cela recours à un visiteur, à un évêque, parce que vous ne serez pas toutes d'accord, et qu'une supérieure, par exemple, et la maîtresse générale seront d'avis différents; que l'une voudra trop d'épargne et fera taire celle qui voudra soutenir Tintérêt des demoiselles ! Dès que vous en serez là, tout ira bien mal, et vos filles seront bien à plaindre; car une particulière ne peut faire autre chose que d'avertir de ce qu'elle voit, de représenter à la supérieure : si on ne l'écoute pas, il faut bien qu'elle se taise, et que pour tout remède elle attende la visite. Mtis quel secours peut donner le visiteur qui ne voit pas les choses par lui-même, et qui souvent est bien embarrassé à démêler la vérité et néces-
site des divers avis qu'il reçoit? Au nom de Dieu, ma chère fille, inspirez à vos jeunes sœurs ce soin et ce zèle, pour que les demoiselles soient toujours aussi bien traitées que vos fondateurs l'ont prétendu, et que le bon esprit de les regarder en tout comme le premier objet de la fondation et de l'institut se perpétue à jamais dans votre maison. »