‹ Extraits de ses lettresChapitre 76 sur 146 · INSTRUCTION A LA CLASSE BLSUE · texte numérisé non relu

INSTRUCTION A LA CLASSE BLSUE

Sur l'aumône au sujet cVune lettre de saint François de Sales.

Mars 1712.

Mme de Maintcnon interrompit cette lecture et demanda à Mlle du Mesnil ce qu'elle entendait par l'humilité gaie et généreuse dont parlait saint François de Sales. « Je crois, dit la demoiselle, qu'en cette occasion la gaieté consisterait à ne se point décourager des défauts dont l'humilité nous a fait convenir avec un bas sentiment de nous-mêmes; et la générosité à nous donner de bon cœur et bien courageusement toute la peine nécessaire pour venir à bout de nous en corriger. » Mme de Maintenon fut très contente de cette réponse, et fit ensuite remarquer aux demoiselles la bonté et la solidité de l'esprit de saint François de Sales, sa droiture, sa douceur, et la manière raisonnable et insinuante avec laquelle il conduit les âmes à Dieu, et même à la plus haute perfection, quasi sans qu'elles s'en aperçoivent, a Que le vieux langage de ses ouvrages, ajouta-t-elle, ne vous rebute pas; je trouve qu'il n'en ôte point la beauté; mais quand cela serait, il n'en ôterait jamais la vérité et l'utilité. Le connaissez-vous, mes enfants, ce saint, et goûtez-vous ses maximes? — Oui, Madame, répondirent toutes les demoiselles, nous l'aimons et le gotjtons beaucoup. — Me pourriez-vous citer quelques-unes de ses maximes?

« Madame, dit Mlle de GonHans, il dit, dans un chapitre

de son Introduction à la vie dévote, qui traite de la manière de conserver la pauvreté au milieu des richesses, que les jardiniers des princes sont plus curieux et plus diligents à cultiver et à embellir les jardins dont ils sont chargés que s'ils leur appartenaient en propre, parce qu'ils les considèrent comme étant aux rois et aux princes auxquels ils désirent de se rendre agréables par leurs services, et que de même nous ne devons pas regarder les biens que nous avons comme étant à nous, mais à Dieu, qui nous en a donné le maniement pour les employer à sa gloire, à notre salut, et à l'utilité du prochain, et qu'avec ces bonnes vues-là, nous lui sommes agréables d'en prendre soin.

« Oui, dit Mme deMaintenon, cela me fait souvenir d'un mot d'une de ses lettres qui me charme toujours, où il dit qu'il faut avoir autant de soin que d'attachement. Remarquez qu'il ne veut pas qu'on soit sans soin, mais qu'on ait autant de l'un comme de l'autre, c'est-à-dire qu'il veut un juste milieu en tout. — Dites-moi, mademoiselle, en parlant à la même, si vous étiez mariée et que vous eussiez quinze ou vingt mille livres de rente, et que vous fussiez bien à votre aise, ce que vous feriez de votre bien? — Je nourrirais et habillerais bien mes enfants, dit la demoiselle, je payerais mes dettes, j'assisterais mes proches qui seraient dans le besoin, j'aurais soin des pauvres honteux, de tous ceux que je verrais dans la misère, j'irais porter mes charités dans les hôpitaux. — Tout cela est excellent, dit Mme de Maintenon; mais, entre toutes ces sortes de charités, vous devriez d'abord préférer vos pauvres parents, et les pauvres de vos terres. Mais si votre revenu venait à manquer par quelque malheur imprévu, ne pourriez-vous pas emprunter pour pouvoir soutenir vos charités, dans le dessein de rendre la somme dans six mois ou un an? cela serait-il injuste? » Mlle de Chaunac répondit que non. « Si vous croyez véritablement, ma fille, que cela fût bien fait, répondit Mme de Maintenon, vous vous trompez; il ne faut pas emprunter pour faire des

charités ; et si vous mettiez votre bien en charité, de quoi vivraient vos enfants? qui payerait vos domestiques? Il y a peu de personnes à qui il soit permis de mettre tout son bien en aumônes, comme à moi, par exemple, qui n'ai point d'enfants, et qui ai la terre de Maintenon en propre, ne l'ayant pas reçue en héritage de mes parents, ce qui fait que je puis en disposer sans faire tort à personne. Il faut penser à conserver son bien pour ses héritiers, et même l'augmenter s'il n'est pas suffisant, surtout vous autres qui en avez peu ; il faut tâcher d'augmenter votre fonds par vos économies. Mlle de Saint-Martin, que vous connaissez, ne dépense que quatorze sols par semaine. I^lle achète de la viande pour huit jours, en fait ce qu'il lui faut de potage pour le même temps; elle le réchauffe à chaque repas ; elle aime mieux se retrancher sur cela, et avoir quelque chose pour les besoins qui peuvent survenir. D'un autre côté, j'ai ouï dire que la maison du père d'une demoiselle de Saint-Cyr a été vendue, à cause de ses dettes, à un valet de son aïeul ; les terres passent par décret tout communément ; les châteaux des seigneurs se vendent, et ils se voient obligés de prendre une chaumière de leur village, aimant mieux demeurer avec des gens de connaissance que parmi des étrangers. Le paysan est ravi en pareilles occasions, parce qu'il hait la noblesse. Adieu, mes chères enfants, priez pour la paix, vous y êtes toutes particulièrement intéressées . »

sa. -- LETTRE A BI'°' DE FONTAiriES,

maîtresse générale des classes.

Sur l'immodestie dans les pnroles et sur le mariage.

Avril 1713.

Ne nous contentons pas de nous plaindre, ma chère fille, et de craindre l'avenir; lâchons d'établir le présent le

mieux que nous pourrons. Vous y pouvez confribuer plus que personne, et vous êtes assez prudente pour ne pas fâcher vos sœurs, en même temps que vous ne devez pas souffrir à vos demoiselles de se parler bas les unes aux autres. Tl faut leur passer bien de pauvres discours qu'on enlendra, et ne pas tout relever quand il n'y a point de péché.

Mme d'Auxy est hors d'elle quand elle a un habit neuf; elle me consulte sur l'assortiment : j'y entre, et lui donne mes avis en lui disant que cette joie et le goût des ajustements sont de son âge, qu'il faut que la jeunesse se passe, et que j'espère qu'elle viendra plus tôt qu'une autre à des inclinations plus solides. Je crois que cette condescendance porte plus au bien qu'une sévérité en tout, qui ne sert qu'à les rebuter et à les rendre dissimulées.

On m'a dit qu'une des petites fut scandalisée au parloir de ce que son père avait parlé de sa culotte : c'est un mot en usage; quelles finesses y entendent-elles? Est-ce l'arrangement des lettres qui fait un mot immodeste? Aurontelles de la peine à entendre les mots de curé, de cupidité, de curieux, etc.? Gela est pitoyable. D'autres ne disent qu'à l'oreille qu'une femme est grosse : veulent-elles être plus modestes que Notre-Seigneur, qui parle de grossesse, d'enfantement, etc.? Une petite demoiselle s'arrêta avec moi quand je voulus lui faire dire combien il y a de sacre ments, ne voulant pas nommer le mariage; elle se mit à rire, et me dit qu'on ne le nommait point dans le couvent dont elle sortait.

Quoi! un sacrement institué par Jésus-Christ, qu'il a honoré de sa présence, dont ses apôtres détaillent les obligations, et qu'il faut apprendre à vos filles, ne pourra pas être nommé! voilà ce qui tourne en ridicule l'éducation des couvents! Il y a bien plus d'immodestie à toutes ces façons-là qu'il n'y en a à parler de ce qui est innocent, et dont tous les livres de piété sont remplis. Quand elles auront passé par le mariage, elles verront qu'il n'y a pas de quoi rire. Il faut les accoutumera en parler très sérieu-

sèment et même tristement, car je crois que c'est l'élaloii l'on éprouve lephis de tribulations, mêmedanslesmeilleurs. 11 faut leur apprendi'e, quand l'occasion s'en, présente, la différence des paroles immodestes, et qu'il ne faut jamais prononcer, et des paroles grossières : les unes sont des péchés, les autres sont contre la politesse.

Adieu, ma fille; je ne puis finir quand il est question de nos filles et du bien de la maison.

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