‹ Extraits de ses lettresChapitre 80 sur 146 · C'est-à-dire une vertu de couvent, une vertu monacale · texte numérisé non relu

C'est-à-dire une vertu de couvent, une vertu monacale

jusqu'à un certain point. Je me souviens que j'ai aimé une de mes maîtresses étant pensionnaire dans un couvent à un point que je ne puis dire^; je n'avais pas de plus grand plaisir que de me sacrifier pour son service; j'étais fort avancée dans les exercices, de sorte que, dès qu'elle était sortie, je faisais lire, écrire, compter, l'orthographe et jouer toute la classe, et je me faisais un plaisir de faire tout son ouvrage sans qu'il me fallût d'autre récompense que celle de lui faire plaisir. Je passais les nuits entières à empeser le linge fm des pensionnaires, afin qu'elles fussent toujours propres et qu'elles fissent honneur à la maîtresse sans qu'elle en eût la peine ; j'étais charmée de voir son étonnement de trouver tout son ouvrage fait sans elle. Je faisais coucher promptement mes compagnes, je les pressais tant, qu'elles n'avaient pas le temps de se reconnaître; elles se couchaient pourtant diligemment et de bonne grâce par complaisance pour moi, car j'étais fort aimée. J'amassais beaucoup de bouts de chandelle, et je faisais en sorte qu'on ne brûlât pas autre chose dans toute la classe pendant une semaine, pour que j'eusse le plaisir de donner de temps en temps une chandelle entière à ma maîtresse pour des lectures et autres exercices qu'elle faisait pendant la nuit. Je pensai mourir de chagrin quand je sortis de ce couvent et j'eus l'innocence, pendant plus de deux ou trois mois. de demander à Dieu tous les jours, soir et matin, de mourir, ne pouvant comprendre que je pusse vivre sans la voir; et cependant j'étais, en ce temps-là, dans de grandes ferveurs, mais c'était manque d'instruction, car si j'avais su qu'il ne faut pas souhaiter la mort pour de tels motifs, je ne l'aurais pas fait; mais j'y allais bien simplement et bien franchement, puisque je m'adressais à Dieu, et que ce n'était pas par aigreur ni par amertume de cœur que je faisais cette prière. Je crois que, voyant mon innocence,

1. Aux Ursulines de Niort ; elle n'avait alors que douze ans. Voir notre Introduction,

170 LETTRES, AYlS ET ENTRETIENS

il ne m'en a pas su mauvais gré. Je priais pour elle tous les jours, et, étant ensuite entrée dans le monde, et même dans le grand monde, je ne l'ai jamais oubliée; je lui écrivais régulièrement deux fois la semaine, je ne le pouvais faire davantage, la poste pour le Poitou ne parlant pas plus souvent; mais, quelque affaire pressée que j'eusse, je ne manquais point de lui écrire le mercredi et le dimanche. Tout le monde me louait de ma reconnaissance et d'avoir un si bon cœur, et mon amitié pour elle n'a fini qu'avec sa vie. Quand je fus établie*, je demandai d'aller faire un voyage en Poitou pour voir mes parents, mais c'était en effet pour voir ma chère mère Céleste, car c'était son nom ; je fis cinquante lieues exprés, mais sous un autre prétexte .

« J'ai toujours aimé les personnes qui ont eu soin de moi : la mère de Delisle, mon maître d'hôtel, élait ma gouvernante, et la femme de chambre de ma tante ^, chez laquelle je demeurais. Je l'aimais avec une tendresse surprenante, je lui montrais à lire et à écrire, et, quand j'avais fait quelque faute, elle me disait : « Vous avez fait quelque chose mal à propos, vous ne me montrerez point à lire aujoui'd'hui par punilion. » J'étais affligée et pleurais amèrement. Je la peignais aussi ; et elle me disait, quand j'avais fait quelque faute : « Vous ne me peignerez point demain. « Je me désolais, j'étais inconsolable, et j'ai toujours conservé une grande amitié pour cette femmelà, jusqu'à la faire venir trente ans après auprès de moi à la Cour. Pour Delisle, qui est son fils, je l'aime tout à fait, non seulement parce que c'est un très bon homme, mais encore parce qu'il est le fils de cette femme qui était ma gouvernante. Voilà de ces amitiés fortes et qui cependant ne sont point blâmables, et je vous louerai toujours du goût que vous montrez pour vos maîtresses, et de la reconnaissance que vous leur témoignez; il faut seulement que

Page 1