LETTRE A M°>« DE LA MAIRIE
Même sujet.
7 février 1714.
Les raisons que vous me mandez pour vous décharger de Mlle d'Ormoy sont si bonnes, que je m'en vais solliciter son entrée à Saint-Cyr. A l'égard des enfants qui ont la tête un peu dure, il faut prendre patience, leur dire cent fois la même chose. L'émulation que vous établissez chez vous est ce qu'il y a de meilleur; pour la timidité, c'est une très-bonne qualité dans une fille.
Vous avez grand'raison d'employer Mlle de Saint-Messant à vous former des chefs; il faut lui donner ce qu'il y a de meilleur dans votre classe; ceux qu'elle a formés en formeront d'autres, et tout cela ne se fait pas en un jour.,..
Nous sommes fort contcnteg de Mlle d'IIapancoiirt.
Une des règles qui m'a donné le plus de peine à établir à Saint-Cyr a été la subordination des maîtresses subalternes avec la première : elles voulaient être consultées, et tout le temps se perdait en consultations, par conséquent en contestations, pendant lesquelles les demoiselles étaient abandonnées : les maîtresses voulaient des punitions pour chaque faute, elles voulaient être craintes et aimées; elles conviennent présentement qu'il est beaucoup meilleur que la première maîtresse le soit en tout, qu'elle conduise tout, et que les autres soutiennent tout ce qu'elle veut. Je leur ai proposé l'idée d'une mère de famille : elle se sert de ses grandes filles pour élever les petites; mais tout se fait par son ordre. La première maîtresse parle en particulier; elle a la confiance de ses filles ; il n'y a qu'elle qui sache où elle en est avec elles; et, sur la plainte d'une maîlresse subalterne, elle punira une fille à qui elle a promis la patience et la douceur pour ses fautes 1
C'est une enfance de croire qu'il ne faut pas laisser une faute impunie : c'est selon les naturels, c'est selon les temps, c'est selon ce que veut cette première faute. Il sera plus aisé de trouver ce discernement dans une tête que dans quatre. Si on la trouve trop douce, si elle fait des choses que les autres blâment, elles peuvent se plaindre à leur supérieure; cette porte doit toujours leur être ouverte; du reste, les maîtresses doivent reprendre continuellement et courtement; elles doivent avertir la première maîtresse de ce qu'elles voient, et ne plus penser si on les punit ou si on ne les punit pas.
La première doit consulter la supérieure et lui rendre compte de sa classe; cette conduite attirera plus de bénédictions.
La supérieure doit presque toujours être donnée en récompense ou en punition, soit pour aller aux pensionnaires, soit qu'on les lui envoie à sa chambre.
II ne faut pas qu'elle se montre trop souvent, son auto-
rite en serait moins grande; vous devez avoir et suivre deux vues pour vos pensionnaires : l'une d'en acquitter votre conscience, l'autre de rendre les soins qu'elles demandent moins à charge que vous pourrez à vos religieuses ; c'est pourquoi il faut établir, quand vous le pourrez, quatre maîtresses, dont il y ait toujours deux à la classe et deux à la communauté; cette diversité est très agréable. Quand nos filles ont été vingt-quatre heures auprès des demoiselles, elles sont ravies de les quitter pour se retrouver aux exercices de la communauté, où elles trouvent de la douceur et du repos; quand elles ont été vingt-quatre heures à la communauté, elles ne sont point fâchées de retrouver leurs filles, dont elles sont délassées.
Voulez-vous que je vous envoie une grande fille pour pouvoir être maîtresse? Voyez, par Mlles de Glapion et de Saint-Messant, comme on forme la raison aux enfants en leur parlant toujours raisonnablement. Ne mettez plus de fin à vos lettres.
Gl. — INSTRUCTIONS A LA CLASSE VERTE.
Sur les amitiés.
Mai 1714.
Mme de Maintenon leur dit : « J'ai dessein, aujourd'hui, mes enfants, de vous parler sur l'amitié. 11 y en a de deux sortes, une bonne et une mauvaise : la bonne fait qu'on se porte mutuellement au bien, et la mauvaise, au contraire, en détourne. Vous ne pouvez être trop unies ensemble, mes enfants, et avoir trop d'amitié les unes pour les autres; mais il faut, pendant que vous êtes ici, que celte amilié soit générale et qu'elle n'exclue aucune de vos compagnes; car les amitiés particulières, qui sont très permises dans le monde, où il est fort libre et même convenable de se faire une société de gens choisis et de per-
sonnes de mérite, ne le sont pas dans les communautés, où elles font toujours des partages qui blessent le cœur de celles qui se sentent moins aimées et comme abandonnées. Votre règle est tournée de façon que vous no sauriez vous associer ainsi plusieurs ensemble; il faut vous accommoder avec celles avec qui vous vous trouvez, et les traiter aussi honnêtement les unes que les autres, quoiqu'il vous soit fort permis de vous sentir plus de goût, d'estime et d'amitié pour quelques-unes que pour les autres; mais je vous exhorte fort à prendre la bonne habitude de ne pas laisser paraître ces inclinations particulières, pour ne point troubler la charité et l'union parfaite qui doit être égale entre vous toutes. Cette leçon est celle que l'on donne à toutes les personnes de communauté, et l'on dit ordinairement que toutes les amitiés particulières sont la peste des religions^ L'amitié, qui est une vertu si aimable et si douce, n'est donc point une vertu religieuses mais bien une vertu propre aux personnes séculières, et, quoique vous soyez séculières, elle ne vous convient pas encore, parce que vous êtes en communauté; mais quand vous serez hors d'ici, il vous sera fort libre d'avoir des amitiés particulières; il faudra seulement user d'une grande prudence et discrétion pour faire un bo-n choix ; car vous hasarderiez de perdre votre réputation par la seule liaison que vous auriez avec certaines femmes ou filles qui ne seraient pas elles-mêmes d'un bon renom.
« On dit que vous aimez fort vos maîtresses; je vous en loue, cela marque un bon cœur; je vous exhorte seulement à leur témoigner votre amitié beaucoup plus par votre docilité et votre application à profiter de tout ce qu'elles vous recommandent, que par des caresses et des empressements qu'il convient cependant que vous ayez pour elles