‹ Extraits de ses lettresChapitre 88 sur 146 · SUR L'INDISCRÉTION · texte numérisé non relu

SUR L'INDISCRÉTION

VICTOîRE.

Je sors d'un lieu où j'ai bien souffert : il y avait un trèshonnète homme qui était bossu; une jeune dame a parlé

1. Les Dnmes de Saint-Cyr, dans leurs Mémoires, expliquent ainsi qu'il suit l'origine et le caractère des Conversations : «.... Mme de Maintenon a composé des entretiens sur divers points de conduite, de vertus morales et de religion, dans lesquels plusieurs personnes, parlant ensemble sur la môme matière, prenant différents partis et faisant différentes réflexions, sont amenées par la conversation et par une espèce de dispute à conclure en faveur de quelque vérité morale ou clirétienne. Dans ces Conversalions, les personnages font valoir chacun son opinion, et plusieurs de ces opinions sont, ou les maximes ordinaires qui régnent dans le monde, ou les idées que la prévention et l'ignorance ont coutume d'y inspirer. Chaque opinion de celte nature est combattue avec avantage par celle qui parle avec plus de raison, de prudence et de vertu. Ces Conversations sont pleines d'esprit, de sentiment, de gentillesse môme et de reparties vives et .agréables... Composées dans un style aisé et naturel, quoique mêlées de saillies d'esprit, elles sont préparées pour chaque classe et proportionnées à l'âge et à la -portée des enfants. Elles les apprennent de mémioire et les récitent entre elles. Le roi goûtait beaucoup cet exercice. 11 aimait à entendre ces Conversations; il avait un très grand plaisir à les voir réciter par les demoiselles, et SIme de Mainicnon ne manquait pas de les préparer de telle sorte qu'elles servaient môme sans alfcclation à l'instruction des [irinces et des princesses qui avaient l'honneur d'accompagner Sa Majesté et des ofliciers qui formaient sa suite. Souvent ils y ont entendu des vérités qui leur ont été utiles. » [Livre scplihne).

Pour compléter ces renseignements, ajoutons que l'usage des Conversations date de l'origine m.èm.e de Saint-Cyr. Des dix volumes de

longtemps devant lui des avantages d'une belle taille; nous avons toussé et fait tous nos efforts pour la faire apercevoir de l'embarras qu'elle causait, ou pour changer de conver^ sation; mais elle a toujours continué, et s'est enfin emportée sur l'imprudence des bossus qui vont par le monde. Je suis sortie aussi embarrassée que celui pour qui je l'étais.

; ADÉLAÏDE

Voilà une bien grande indiscrétion.

MÉLANIE

On ne peut trop éviter cette personne-là.

ROSALIE

Tout le monde n'a pas des défauts si visibles.

ALEXANDRINE

Quand on est indiscrète, mademoiselle, on embarrasse toujours, et on ne s'en tient pas à blâmer les bossus.

Conversations sur divers sujets, publiés par Mlle de Scudcry de 1680 à 1090, les deux derniers furent écrits pour Saint-Cyr, mais les sujets étaient mondains, plus païens qu'évangéliques. Ils furent sévèrement écartés dès les premières résolutions de la réforme. « Ne leur apprenez pas les Conversations que j'avais demandées, écrivait Mme de Maintenon à Mme de Montfort, dame de Saint-Louis, le 20 septembre 1G90; laissez tomber toutes ces choses-là, sans en rien dire .» Peu après, elle reprit elle-même l'œuvre de Mlle de Scudéry, sans autre prétention que celle d'enseig-ner à ses filles l'art de raisonner sur les choses de la vie avec ajïrémcnt, « dans un esprit de christianisme et de raison ». « Je n'ai fait les Conversations, disait-elle, que pour vous apprendre à vous entretenir ensemble, à savoir disputer sans vous quereller. Si tout le monde était d'abord du môme avis, il n'y aurait presque rien à dire. C'est ce qui m'a fait mettre des sentiments si différents surtout dans la conversation du mensonge. La manière de converser ne s'apprend pas comme des notes, mais l'habitude fait qu'on l'acquiert insensiblement. » La mode de composer ces sortes de dialogues g-agna les Dames de Saint-Cyr; seule Mme de Glapion y réussit, paraît-il. Les élèves se mirent à leur tour de la partie; mais Mme de Maintenon ne l'entendait pas ainsi. « Arrêtez tout court les Conversations des demoiselles, écrivait-elle à Mme de Berval; elles n'ont pas assez d'expérience pour rien dire de bon : ce serait une perte de temps et de papier qui les exciterait sur l'esprit et rendrait orgueilleuses celles qui y réussiraient le mieux. » (Voir notre Introduclion.)

ROSALIE

On sait bien qu'il y a des défauts aussi visibles que celui-là, mais n'est-on pas en sûreté quand on n'a rien de remarquable en sa personne ?

ALEXANDRINE

Et qui est-ce qui n'a pas des endroits qu'il faille traiter avec discrétion ? et si ce ne sont pas des défauts aussi visibles, ils n'en sont pas moins sensibles.

ANASTASIE

On ne se fait pas toujours justice, mademoiselle : les défauts du cœur et de l'esprit ne sont pas si remarquables que ceux du corps; on ne les connaît pas si clairemenl, on n'en demeurerait pas d'accord si aisément, et on n'en serait pas si embarrassé.

ALEXANDRIÎ^E.

Ah ! mademoiselle, si vous connaissiez la personne dont mademoiselle vient de parler comme je la connais, vous verriez qu'elle n'ouvre jamais la bouche qu'elle ne fâche quelqu'un, et ne fasse trembler tout le monde.

MÉLANIE

11 faudrait la chasser du commerce des honnêtes gens.

ALEXAKDRINE.

Ce serait un grand bonheur, si on n'avait pour vivre en sûreté qu'à se défaire d'elle; mais l'indiscrétion est plus ordinaire qu'on ne pense.

ADÉLAÏDE

Moi, je suis de l'avis de Mlle Rosalie, et il me semble que l'on n'a rien à craindre quand on a une figure passable.

ALEXANDRINE

Croyez-vous donc, mademoiselle, que l'indiscrétion ne va qu"à parler d'un défaut devant une personne qui l'a, et ne comptez-vous pour rien d'importuner, comme font les personnes indiscrètes ?

MÉLANIE

Dites-nous donc ce que c'est que l'indiscrétion.

ALEXANDRINE. I

Je ne saurais vous en faire une bonne définition, car les définitions, comme vous le savez mieux que moi, doivent être courtes, et je sens que je parlerais des heures entières sur l'indiscrétion.

VICTOIRE

Il est dommage, mademoiselle, que je ne sois pas aussi capable d'en parler que vous, car, d'après ce que j'ai vu aujourd'hui, je m'emporterais de bon cœur contre elle.

MÉLANIE

Il faut que mademoiselle nous la fasse connaître, pour l'éviter.

ALEXANDRINE

L'indiscrétion est ce qu'il y a de pire pour la société; c'est ce qui fâche continuellement, c'est ce qui se trouve à tout; on est indiscrète à toute heure, en tout temps et avec toutes sortes de personnes. L'indiscrète fâche sans vouloir fâcher; elle entre mal à propos, elle sort à contre-temps; elle parle toujours d'elle-même, elle rompt en visière; elle écoute ce qu'on ne veut pas qu'on entende, elle n'entend pas ce qu'on veut qu'elle sache; elle raille de la laideur devant une personne laide, elle attaque la pauvreté devant les gens qui ne sont pas riches et qui s'en font une honte, elle se déchaîne contre le peu de naissance en présence des personnes qui n'en ont point, elle tourne la vieillesse en ridicule devant ceux qui ne sont plus jeunes; en un mot, elle dit tout ce qu'il faut taire.

ANASTASIE

En vérité, mademoiselle, il n'y a rien de si terrible que le portrait que vous venez de faire, et je ne connais présentement rien de si fâcheux que l'indiscrétion.

ADÉLAÏDE

Je crois qu'il n'y a point de défaut dont on s'accommodât moins, et il faut que la discrétion soit la plus grande de toutes les vertus,

ALEXANDRINE

Je crois pourtant qu'il y en a de plus essentielles; mais je n'en connais pas d'un usage si fréquent.

MÉLAKIE.

11 est vrai qu'on en a besoin à tous les moments de la vie.

ANASTASIE

Il n'y a qu'avec les amis intimes qu'on peut s'en passer, à qui on parle sans réflexion, et à qui on dit tout ce qu'on pense.

ALEXANDRINE

La discrétion est encore nécessaire avec les personnes dont vous parlez, mademoiselle; car il faut respecter l'amitié, la ménager, prendre son temps, éviter de la blesser, ne voir pas toujours ses faiblesses; et c'est par la discrétion que toutes ces délicatesses se doivent régler.

VICTOIRE

Je croirais blesser l'amitié, si j'avais de l'art avec les personnes que j'aime et si je ne leur disais tout ce que je pense.

ALEXANDRINE

Vous la blesseriez bien davantage si vous n'en usiez avec discrétion, et nous sommes trop imparfaits pour n'avoir pas besoin que l'art vienne au secours de la nature, qui est très défectueuse.

ANASTASIE

Je me rends à ce que vous me dites, et avoue que je n'avais pas de la discrétion l'idée que vous m'en donnez; je suis ravie de vous en entendre parler.

ALEXANDRINE

La discrétion est en effet admirable; elle nous apprend à nous taire, elle nous empêche de parler brusquement, elle nous donne une grande attention aux autres; elle nous défend de parler de nous-mêmes, de notre naissance, de nos biens, de nos maux, de nos affaires ; elle fait que nous

n'ennuyons jamais et que nous plaisons souvent. Mais je ne sais, mesdemoiselles, si je ne suis point indiscrète moimême de vous en parler si longtemps.

MÉLAKIE.

Non, mademoiselle, vous ne le sauriez être; nous ne cherchons qu'à nous instruire, et tout ce que vous nous dites nous peut être fort utile. Continuez, je vous en prie.

ALEXANDRINE

Je n'en sais pas plus que vous, mesdemoiselles, et c'est par intérêt ou par amour-propre que j'attaque si vivement ce défaut, dont je pâtirais plus que personne ; mais puisque vous voulez que nous nous instruisions ensemble, songeons à acquérir la discrétion; il en faut en tout, et jusque dans la vertu : c'est à la discrétion à la régler; car il ne faut pas toujours faire des actions de piété, ni en tenir les discours; et enfin il n'y a que de la discrétion dont il faut toujours user.

VICTOIRE

Je n'ai plus de regret à ce que j'ai souffert d'une indiscrète, puisque mon aventure a donné lieu à une conversation dont j'espère que nous profiterons toutes.

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