SUR LA NÉCESSITÉ DE LA DÉPENDANCE
ODILLE
Divertissons-nous aujourd'hui à imaginer ce que nous ferions dans le monde si nous y étions.
HORTENSE
J'éloigne cette pensée de mon esprit, ne craignant rien tant que le jour où je sortirai d'ici.
AURÉLIE
Mlle Odille ne prétend pas parler de ce qu'elle fera, mais de ce qu'elle ferait si elle n'avait qu'à désirer.
VICTOIRE
Pourquoi donner l'essor à son imagination, pour n'en être que plus malheureuse dans la suite?
MÉLAAIE.
C'est que, si nous nous arrêtons à ce qui nous attend, nous serons tristes au lieu de nous divertir; et vous voulez vous faire un plaisir de ce qui n'arrivera jamais.
20i LETTRES, AVIS ET ENTRETIENS
ODILLE
Oui, mademoiselle, n'est-il pas de bon temps de se rejouir le plus qu'on peut?
VICTOIRE
J'aimerais mieux voir à peu près le parti que je prendrais en sortant de Saint-Cyr.
AUr.Él.IE.
Quelle utilité tirerons-nous de nous affliger avant le temps?
ODILLE
Il ne faut pas nous affliger, mais nous préparer pour être moins surprises.
I^IÉLA^'IE.
Si nous avons des malheurs à essuyer, au moins seronsnous en liberté, et avec cela tout me paraît supportable.
HORTENSE
Peignez-nous cet état de liberté, car j'avoue que je ne le comprends pas.
MÉLAiME.
J'appelle liberté, de faire tout ce qui me vient dans la tète.
IIORTENSE.
Venons au détail; vous sortez de Saint-Cyr, où irez-vous?
MÉLAME.
J'irai avec mon père ; il ne me contraindra pas; il sort souvent, je serai maîtresse de la maison.
IIORTENSE.
Tout cela est général. Que ferez-vous le matin?
MÉLÂINIE.
Je me lèverai tard, je m'ajusterai, j'irai à la messe.
VICTOIRE
Avec qui? toute seule?
MÉLANIE
Une fille me suivra.
HORTExNSE.
Vous supposez donc une femme de chambre, qui n'aura
qu'à VOUS ajuster et à vous suivre ; mais il faut vous l'accorder. Vous voilà revenue de la messe.
ODILLE
Elle dînera, si son père est revenu.
ADÉLAÏDE
Et s'il ne l'est pas?
AURÉLIE
Elle l'attendra.
HORTErs^SE.
La voilà dans la dépendance.
ADÉLAÏDE
Et si le dîner est mauvais, mal servi, à qui s'en prendra-t-on?
VICTOIRE
A celle qui est la maîtresse de la maison, et qui en répond.
IIORTENSE.
Passons encore le dîner; votre père est sorti : que devenez-vous?
MÉLANIE
Je fais ou je reçois des visites.
VICTOIRE
Vous ne connaissez personne, vous avez vingt ans, et vous voilà à faire et à recevoir des visites ? Qui vous accompagne?
AURÉLIE
Quelque amie de sa mère.
HORTEKSE.
Vous ne pouvez donc rien seule, et il faut dépendre de l'humeur, du loisir, do la santé et de la volonté de cette amie.
ODILLE
Je n'aime pas ce plan-là, laisons-en un autre. Je n'ai m pore ni mère.
ADÉLAÏDE
Eh bien! à la bonne heure. Où allez-vous?
206 LEHRES, AYIS ET ENTRETIE>'S
ODILLE
Je vais chez une princesse; elle me donne de quoi m'iiabiller proprement; je la suis au bal. à la comédie, chez les grands; je fais bonne chère.
VICTOIRE
Êtes-vous bien avec elle
ODILLE
Je suis sa favorite.
ADÉLAÏDE
Vous permet-elle de la quiîter? vous reposez-vous? voyez-vous qui il vous plaît? en un mot, avez-vous un moment de liberté?
AURÉLIE
Vous ne mettez point de piété dans vos projets; j'en veux avoir et me retirer avec une personne qui pense comme moi, mettre notre bien ensemble, avoir les mêmes exercices et les mêmes relâchements, nous servir tour à tour et faire notre salut ensemble.
HORTENSE
Il faut pour la bienséance qu'elle soit âgée.
AURÉLIE
N'y a-t-il pas des personnes âgées fort raisonnables?
HORTENSE
Sans doute, et elles le sont pour l'ordinaire plus que les autres; mais, comme nous l'avons déjà dit, il faut se régler sur la santé, la volonté et l'humeur de cette fille-là; vous voilà plus dépendante qu'à Saint- Cyr et engagée à une vie plus triste; je ne vois que votre chambre et l'église, un habit modeste, un éloigiiement de tout plaisir mondain; un couvent serait moins austère.
ODILLE. I
Vous me désespérez, mademoiselle, et je ne sais plus quel parti prendre; accordez-moi, pour me consoler un peu, ce qu'on appelle un château en Espagne.
HORTEKSE.
J'y consens.
ODILLE
Je suis veuve, riche, sans enfants, sans proches parents, maîtresse de moi, avec assez d'années pour me conduire; j'ai une maison à la ville pour l'hiver, une à la campagne pour l'été, et je ne songe qu'à me divertir; vous ne pouvez nier que je fusse heureuse.
IIORTENSE.
Oui, s'il n'arrive aucun événement qui vous trouble.
AURÉLIE
Que pourrait-il arriver?
ADÉLAÏDE
L'injustice d'un voisin qui fait un procès, l'insolence d'un paysan qui ne craint point une femme.
VICTOIRE
Un chasseur qui tue son gibier.
ADÉLAÏDE
Un gentilhomme qui lui dispute la place à l'église.
ODILLE
La justice est pour tout le monde.
HORTENSE
Vous voilà en procès et dépendant de tous vos juges, et de tous ceux dont vous voudriez les sollicitations.
AURÉLIE
J'ajoute au plan de mademoiselle que j'ai une grande protection à la Cour, qui me soutient dans mes affaires.
IIORTENSE.
Quoi ! sans que vous lui rendiez aucun service ! sans que vous lui fassiez votre cour, sans que vous soyez assidue auprès d'elle!
ADÉLAÏDE
Ces idées sont impraticables.
ODILLE
Hé bien! qu'en voulez-vous conclure?
HORTENSE
Que les hommes sont dépendants les uns des autres ; que
les femmes le sont encore plus; que nous sommes faibles, timides, que nous avons besoin d'être secourues, protégées; et que cela est si vrai, que nous n'oserions demeurer dans une maison sans hommes.
VICTOIRE
On n'oserait se mettre en chemin sans avoir quelque homme, parce que nous serions exposées à toutes sortes d'insultes.
ODILLE
Les couvents n'ont pas d'hommes.
HORTENSE
Ils en ont au dehors pour les secourir.
AURÉLIE
Combien de maisons à Paris habitées par des femmes!
ADÉLAÏDE
Leurs voisins les protègent^ si elles savent s'attirer de la considération.
ODILLE
Tout cela conclut que nous sommes bien malheureuses.
HORTE.NSE.
Oui, quand nous ne sommes pas raisonnables, que nous voulons des clioses impossibles, que nous ne savons pas nous accommoder de notre état et vivre dans une dépendance dont nous venons de voir qu'on ne peut se passer.