‹ Extraits de ses lettresChapitre 92 sur 146 · SUR LA NÉCESSITÉ DE LA DÉPENDANCE · texte numérisé non relu

SUR LA NÉCESSITÉ DE LA DÉPENDANCE

ODILLE

Divertissons-nous aujourd'hui à imaginer ce que nous ferions dans le monde si nous y étions.

HORTENSE

J'éloigne cette pensée de mon esprit, ne craignant rien tant que le jour où je sortirai d'ici.

AURÉLIE

Mlle Odille ne prétend pas parler de ce qu'elle fera, mais de ce qu'elle ferait si elle n'avait qu'à désirer.

VICTOIRE

Pourquoi donner l'essor à son imagination, pour n'en être que plus malheureuse dans la suite?

MÉLAAIE.

C'est que, si nous nous arrêtons à ce qui nous attend, nous serons tristes au lieu de nous divertir; et vous voulez vous faire un plaisir de ce qui n'arrivera jamais.

20i LETTRES, AVIS ET ENTRETIENS

ODILLE

Oui, mademoiselle, n'est-il pas de bon temps de se rejouir le plus qu'on peut?

VICTOIRE

J'aimerais mieux voir à peu près le parti que je prendrais en sortant de Saint-Cyr.

AUr.Él.IE.

Quelle utilité tirerons-nous de nous affliger avant le temps?

ODILLE

Il ne faut pas nous affliger, mais nous préparer pour être moins surprises.

I^IÉLA^'IE.

Si nous avons des malheurs à essuyer, au moins seronsnous en liberté, et avec cela tout me paraît supportable.

HORTENSE

Peignez-nous cet état de liberté, car j'avoue que je ne le comprends pas.

MÉLAiME.

J'appelle liberté, de faire tout ce qui me vient dans la tète.

IIORTENSE.

Venons au détail; vous sortez de Saint-Cyr, où irez-vous?

MÉLAME.

J'irai avec mon père ; il ne me contraindra pas; il sort souvent, je serai maîtresse de la maison.

IIORTENSE.

Tout cela est général. Que ferez-vous le matin?

MÉLÂINIE.

Je me lèverai tard, je m'ajusterai, j'irai à la messe.

VICTOIRE

Avec qui? toute seule?

MÉLANIE

Une fille me suivra.

HORTExNSE.

Vous supposez donc une femme de chambre, qui n'aura

qu'à VOUS ajuster et à vous suivre ; mais il faut vous l'accorder. Vous voilà revenue de la messe.

ODILLE

Elle dînera, si son père est revenu.

ADÉLAÏDE

Et s'il ne l'est pas?

AURÉLIE

Elle l'attendra.

HORTErs^SE.

La voilà dans la dépendance.

ADÉLAÏDE

Et si le dîner est mauvais, mal servi, à qui s'en prendra-t-on?

VICTOIRE

A celle qui est la maîtresse de la maison, et qui en répond.

IIORTENSE.

Passons encore le dîner; votre père est sorti : que devenez-vous?

MÉLANIE

Je fais ou je reçois des visites.

VICTOIRE

Vous ne connaissez personne, vous avez vingt ans, et vous voilà à faire et à recevoir des visites ? Qui vous accompagne?

AURÉLIE

Quelque amie de sa mère.

HORTEKSE.

Vous ne pouvez donc rien seule, et il faut dépendre de l'humeur, du loisir, do la santé et de la volonté de cette amie.

ODILLE

Je n'aime pas ce plan-là, laisons-en un autre. Je n'ai m pore ni mère.

ADÉLAÏDE

Eh bien! à la bonne heure. Où allez-vous?

206 LEHRES, AYIS ET ENTRETIE>'S

ODILLE

Je vais chez une princesse; elle me donne de quoi m'iiabiller proprement; je la suis au bal. à la comédie, chez les grands; je fais bonne chère.

VICTOIRE

Êtes-vous bien avec elle

ODILLE

Je suis sa favorite.

ADÉLAÏDE

Vous permet-elle de la quiîter? vous reposez-vous? voyez-vous qui il vous plaît? en un mot, avez-vous un moment de liberté?

AURÉLIE

Vous ne mettez point de piété dans vos projets; j'en veux avoir et me retirer avec une personne qui pense comme moi, mettre notre bien ensemble, avoir les mêmes exercices et les mêmes relâchements, nous servir tour à tour et faire notre salut ensemble.

HORTENSE

Il faut pour la bienséance qu'elle soit âgée.

AURÉLIE

N'y a-t-il pas des personnes âgées fort raisonnables?

HORTENSE

Sans doute, et elles le sont pour l'ordinaire plus que les autres; mais, comme nous l'avons déjà dit, il faut se régler sur la santé, la volonté et l'humeur de cette fille-là; vous voilà plus dépendante qu'à Saint- Cyr et engagée à une vie plus triste; je ne vois que votre chambre et l'église, un habit modeste, un éloigiiement de tout plaisir mondain; un couvent serait moins austère.

ODILLE. I

Vous me désespérez, mademoiselle, et je ne sais plus quel parti prendre; accordez-moi, pour me consoler un peu, ce qu'on appelle un château en Espagne.

HORTEKSE.

J'y consens.

ODILLE

Je suis veuve, riche, sans enfants, sans proches parents, maîtresse de moi, avec assez d'années pour me conduire; j'ai une maison à la ville pour l'hiver, une à la campagne pour l'été, et je ne songe qu'à me divertir; vous ne pouvez nier que je fusse heureuse.

IIORTENSE.

Oui, s'il n'arrive aucun événement qui vous trouble.

AURÉLIE

Que pourrait-il arriver?

ADÉLAÏDE

L'injustice d'un voisin qui fait un procès, l'insolence d'un paysan qui ne craint point une femme.

VICTOIRE

Un chasseur qui tue son gibier.

ADÉLAÏDE

Un gentilhomme qui lui dispute la place à l'église.

ODILLE

La justice est pour tout le monde.

HORTENSE

Vous voilà en procès et dépendant de tous vos juges, et de tous ceux dont vous voudriez les sollicitations.

AURÉLIE

J'ajoute au plan de mademoiselle que j'ai une grande protection à la Cour, qui me soutient dans mes affaires.

IIORTENSE.

Quoi ! sans que vous lui rendiez aucun service ! sans que vous lui fassiez votre cour, sans que vous soyez assidue auprès d'elle!

ADÉLAÏDE

Ces idées sont impraticables.

ODILLE

Hé bien! qu'en voulez-vous conclure?

HORTENSE

Que les hommes sont dépendants les uns des autres ; que

les femmes le sont encore plus; que nous sommes faibles, timides, que nous avons besoin d'être secourues, protégées; et que cela est si vrai, que nous n'oserions demeurer dans une maison sans hommes.

VICTOIRE

On n'oserait se mettre en chemin sans avoir quelque homme, parce que nous serions exposées à toutes sortes d'insultes.

ODILLE

Les couvents n'ont pas d'hommes.

HORTENSE

Ils en ont au dehors pour les secourir.

AURÉLIE

Combien de maisons à Paris habitées par des femmes!

ADÉLAÏDE

Leurs voisins les protègent^ si elles savent s'attirer de la considération.

ODILLE

Tout cela conclut que nous sommes bien malheureuses.

HORTE.NSE.

Oui, quand nous ne sommes pas raisonnables, que nous voulons des clioses impossibles, que nous ne savons pas nous accommoder de notre état et vivre dans une dépendance dont nous venons de voir qu'on ne peut se passer.

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