‹ Extraits de ses lettresChapitre 93 sur 146 · SUR LES VERTUS CARDINALES · texte numérisé non relu

SUR LES VERTUS CARDINALES

VICTOIRE

Pour entrer dans le dessein que l'on a de nous rendre capables de conversations raisonnables, j'ai pensé que nous devions prendre aujourd'hui les vertus cardinales pour sujet de la nôtre, et dire sur chacune ce qui nous viendra dans l'esprit.

PAULLNE.

Voilà qui est fait, je prends la Justice.

DE MADAME DE MÂLNTENOiS '209

VICTOIRE

Et moi, la Force.

EUPHRASIE

Et moi, la Prudence.

AUGUSTINE

Vous ne me laissez pas à choisir ; mais je suis contente de mon partage, et ravie d'ôlre la Tempérance.

LA JUSTICE

Je ne crois pas qu'aucune de vous prétende s'égaler à moi. Rien n'est si beau que la Justice : elle a toujours la Vérité auprès d'elle; elle juge sans prévention; elle met tout dans son rang; elle sait condamner son ami, et donnerait le droit à son ennemi; elle se condamne elle-même; elle n'estime que ce qui est estimable.

LA FORCE

Tout cela est vrai; mais vous avez besoin de moi, et vous vous lasseriez, si je ne vous soutenais.

LA JUSTICE

Pourquoi me lasserais-je?

LA FORCE

Parce que votre personnage est triste, que vous déplaisez souvent, et qu'on ne vous aime guère, qu'on vous craint, et qu'il faut un grand mérite pour s'accommoder devons.

LA rRUDEKCE.

C'est à moi à régler ses démarches, à l'empêcher de se précipiter, à lui faire prendre son temps, et vous gâteriez tout l'une et l'autre sans moi.

LA JUSTICE

Est-ce qu'il ne faut pas être toujours juste?

LA PRUDENCE

Oui, mais il ne faut pas toujours être sur son tribunal à rendre justice; il faut mettre tout à. sa place.

LA FORCE

Vous pouvez en effet rendre quelques services à la Juslice, mais les miens vous sont nécessaires; vous êtes plus

propre à la retenir qu'à la faire agir, si je ne vous donne à toutes deux mon secours.

LA JUSTICE

Je ne vous comprends point : quoi ! j'ai besoin de votre secours pour voir que mon ami a tort et mon ennemi a raison!

LA FORCE

Non, volis le voyez par vous-même ; mais vous avez besoin de moi pour oser le dire, car votre amitié vous fait trouver de la peine à fâcher votre ami.

LA JUSTICE

Il me suffit qu'une chose soit juste pour la soutenir.

LA FORCE

Oui, si je suis avec vous; mais c'est que vous ne voulez pas voir: vous donnez à la Justice ce qui est à la Force, et vous voilà injuste.

LA TEMPÉRANCE

Je vous admire, mesdemoiselles, de croire que vous pouvez vous passer de moi, et que je vous suis nuisible parce que je ne m'empresse pas de parler.

LA PRUDEiNCE.

Voudriez-vous aussi faire la nécessaire?

LA TEMPÉRANCE

Je le suis si fort, que je vous défie toutes trois de vous passer de moi.

LA FORCE

Et que ferez-vous avec votre froideur?

LA TEMPÉRANCE

Je vous empêcherai de pousser tout le monde à bout...

LA JUSTICE

Quel service me rendrcz-vous?

LA TEMPÉRANCE

Je modérerai votre justice, souvent amére et désagréable.

LA PRUDENCE

Je ne pense pas que vous prétendiez rien sur moi.

LA TEMPÉRANCE

Je m'opposerai à vos incerliUidcs, à voire timidité qui va souvent trop loin.

LA FOFCE.

1 vous entendre, vous l'emporteriez donc sur nous toutes?

LA TEMPÉRANCE

Sans doute, vous penchez toutes aux extrémités si je ne vous modère; c'est moi qui mets des bornes à tout, qui prends ce milieu si nécessaire et si difficile à trouver, et qui m'oppose à tous les excès.

LA PRUDENCE

Je vous avais toujours regardée comme opposée à la gourmandise, et rien de plus.

LA TEMPÉRANCE

C'est que vous ne me connaissez pas ; je détruis en effet la gourmandise et le luxe, je ne souffre aucun emportement; non seulement je m'oppose à tout mal, mais il faut que je règle le bien; sans moi, la Justice serait insupportable à la faiblesse des hommes, la Force les mettrait au désespoir, la Prudence empêcherait souvent de prendre des partis qu'il faut prendre et perdrait son temps à tout peser. Mais avec moi la Justice devient capable de ménagement, la Force s'adoucit, la Prudence donne des conseils, sans trop affaiblir ; elle ne va ni trop vite ni trop lentement; et en un mot je suis le remède à toutes les extrémités.

LA JUSTICE

Je suis surprise de ce que j'entends; ne conviendrez-vous point que la sagesse se peut passer de vous?

LA TEMPÉRANCE

Vous répondriez vous-même à cette question, car vous n'ignorez pas qu'il faut être sobre dans la sagesse. Ne cherchez pas davantage, mademoiselle, on ne peut rien faire de bon sans moi.

LA PRUDENCE

Au moins ferons-nous notre salut sans vous?

LA TEMPÉRANCE

Difficilement; j'ai à tempérer le zèle trop actif, amer et indiscret; il faut que je fasse prendre une conduite qui cvilc les extrémités, que je modère l'inclination à donner, et rinclination à garder, que je règle le temps de la prière, les austérités, le recueillement, le silence, les bonnes œuvres, que j'abrège une exhortation, que je raccourcisse une consultation, un examen; enfin j'ai à modérer jusqu'aux désirs de la ferveur.

LA JUSTICE

Vous avez bien des affaires

LA TEMPÉRANCE

Mon caractère ne me permet pas d'en être fatiguée ; j'agis doucement et paisiblement.

LA FORCE

Tout cela conclut que nous avons besoin de vous; et n'avez-vous besoin de personne?

LA TEMPÉRANCE

Non, je me suffis à moi-même.

LA FORCE

Ne peut-on pas être trop modéré?

LA TEMPÉRANCE

Ce ne serait plus modération, car elle ne souffre ni le trop ni le trop peu.

LA PRUDENCE

Vous me dégoûtez de mon état, et j'envie le vôtre.

LA TEMPÉRANCE

C'est que vous aviez trop bonne opinion de vous; cependant vous êtes toutes très estimables. Y a-t-il rien de plus beau que la Justice? toujours fondée sur la vérité, incapable de prévention, incorruptible, désintéressée, se jugeant elle-même malgré son amour-propre.

LA JUSTICE

Avec tout cela vous dites que je suis haïe.

LA TEMPÉRANCE

C'est que vous ne flattez pas, et on veut être flatté.

LA FORCE

Et pour moi je gâterais tout sans vous.

LA TEMPÉRANCE

Oui, mais vous faites merveille avec moi; vous animez toutes les vertus; vous poursuivez vos entreprises jusqu'à la fin, et vous ne vous lassez jamais.

LA PRUDENCE

Et je ne fais qu'hésiter.

LA TEMPÉRANCE

Vous savez choisir les temps, vous êtes accommodante, vous prévoyez les inconvénients, vous prenez des mesures, et vous êtes absolument nécessaire, pourvu que je vous garantisse de Textrémité.

LA FORCE

Vous voulez nous consoler, mais enfin notre personnage est inférieur au vôtre.

LA TEMPÉRANCE

Queserais-je sans vous? employée seulement et souvent inutilement à m'opposer aux excès et aux passions des hommes; mon bel endroit est d'être nécessaire pour modérer les vertus.

LA FORCE

Sommes-nous des vertus, si nous avons besoin de vous pour éviter quelque extrémité? la vertu tient le milieu.

LA TEMPÉRANCE

C'est moi qui fais connaître ce milieu; je ne dis pas que vous fissiez de grands maux, mais vous pourriez aller trop loin.

LA JUSTICE

Je pourrais être trop juste.

LA TEMPÉRANCE

Non, mais juger trop souvent, être par là à la charge de tout le monde; la Force, jointe à la sécheresse de la Justice, la rendrait encore plus fâcheuse.

LA PRUDENCE

Je pourrais y remédier.

214 LETTRES, AVIS ET ENTRETIEÎsS

LA TEMPÉRANCE

Vous les embarrasseriez souvent. Nous avons besoin les unes diis autres : vivons bien ensemble et sans jalousie, unissons-nous contre la corruption du monde, plus forte que toutes les vertus, si la grâce ne venait à leur secours.

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