SUR L.ES DISCOURS POPULAIRES
VICTOIRE
Savez-vous, mesdemoiselles, le nouvel arrêt qu'on vient de donner contre les toiles peintes^?
1. Un arrêt confirmatif des édits de Colbcrt. Les toiles peintes, qui
CLOTILDE
Je viens de l'apprendre, et j'admire que le Roi et ses magistrats s'occupent de telles bagatelles dans un temps où il y a des affaires si sérieuses.
MÉLANIE
Il est vrai qu'il n'importe guère si on porte de la toile ou du taffetas.
ROSALIE
C'est bien quelque intérêt qui fait attaquer les pauvres gens qui vendent ces sortes de marchandises.
VICTOIRE
On ne voit qu'injustice; j'entendais il y a quelques jours déplorer celle qu'on vient de faire à un homme qui a trouvé une invention de faire des souliers à bon marché; il ne demande que la liberté de les vendre seul, on la lui refuse^
ROSALIE
Ce n'est pas le moyen de donner de l'émulation aux hommes, et il faudrait des récompenses pour ceux qui s'avisent de quelque chose.
CLOTILDE
Y a-t-il une injustice pareille à celle des tailles^? Quand on pense qu'il faut que le pauvre donne au Roi î
sont aujourd'hui une des principales industries de la France, étaient alors fabriquées en Hollande et prohibées.
1. C'est-à-dire qu'il demandait un privilège. Toutes les industries étaient alors privilég-iées; le refus fait au cordonnier, qui va être expliqué et justifié tout à l'heure, semblerait prouver qu'on commençai! à sentir les inconvénients de ce régime.
2. La laille était le principal impôt levé sur les roturiers. Ehc était réelle, dans certaines provinces dites d'états, c'est-à-dire qu'elle portait seulement sur les biens-fonds des imposés; elle était persowielle dans d'autres provinces, dites pa^-s d'élections, c'est-à-dire qu'elle portait sur les biens-fonds et les biens mobiliers des imposés. La noblesse et le clergé n'étaient point soumis à la taille, Pendant les vingt-deux annéesde l'adminisiration dcColbert (lGGl-1685), cet impôt rapportait en moyenne trente-six millions; à la lin du règne de Louis XIY, il était plus que doublé.
MÉLAME.
N'ayant que son travail pour le nourrir, lui et tojte sa famille !
VICTOIRE
Nous ne finirions pas, si nous repassions les violences que l'on fait. Mais est-ce que Mlle Pauline et Mlle Célestine ne pensent pas comme nous ? Elles gardent un grand silence.
PAULINE
Il est vrai, mademoiselle, que je pense très différemment, et que je trouve très facile de vous convaincre qu'il n'y a nulle injustice à ce que vous venez de dire.
CfLESTLXE.
Et je soutiendrai qu'il y a beaucoup de justice, de raison et de bonté.
BIÉLAME.
Quoi! il est possible de trouver tout ce que vous venez de dire dans la défense de s'habiller de toiles peintes?
PAULINE
Un des grands inconvénients du royaume est que l'argent en sort, et il en sort par ces marchandises qu'on ne trouve pas en France.
CÉLESTINE
Un des grands biens d'un royaume est qu'on y établisse des manufactures; elles tombent quand on n'achète pas ce qui s'y fait; on ne l'achète pas, quand on a la liberté de prendre ce qui vient des pays étrangers ^
PAULINE
Les femmes, qui font la moitié du monde, aiment toujours mieux ce qui vient de loin.
VICTOIRE
Me voilà un peu éclairée, et presque convaincue sur les
1. Ces deux phrases résument tout le système protecteur de Colbert et des hommes d'État de son temps. L'exportation de l'or et de l'argent, prohibée en 1674, fut de nouveau interdite par ordonnance du 18 novembre 1687. Quant aux tarifs qui prohibaient l'entrée des marchandises étrangères, ils datent de 1664, 1667 et 1671.
toiles; mais que diront ces demoiselles de ce pauvre cordonnier?
PAULIA'E.
Qu'il est très louable; qu'il faut qu'il vende ses souliers, mais non pas seul; car la bonté qu'on aurait pour lui ruinerait tous les autres.
VICTOIRE
Mais les autres se serviront de son invention*?
PAULINE
Mais une invention qui n'enrichit qu'un homme, et qui en met(rait un grand nombre à l'aumône, serait une mauvaise invention.
CÉLESTINE
Il faut, mademoiselle, que votre cordonnier vende et qu'il gagne, comme il le fera sans doute, dans la nouveauté des souliers qu'il a imaginés; ensuite les autres l'imiteront et alors ils gagneront tous un peu moins, mais plus également.
PAULINE
Rien n'est si injuste que des privilèges sur les choses nécessaires.
CLOTILDE
Je ne sais pas trop ce que c'est que privilèges.
PAULINE
C'est qu'un seul ait une permission qui exclut les autres de faire ou de vendre la même chose.
CLOTILDE
Nous voudrez-vous prouver aussi qu'il soit juste de faire payer la taille à un homme qui n'a que son travail pour nourrir toute sa famille?
CÉLESTINE
Il ne nourrirait pas sa famille en repos, si le prince ne le mettait en sûreté; il serait exposé au pillage des ennemis, si les soldats ne le gardaient.
1. Aujourd'hui on obvie à cet inconvénient par le brevet d'invention, qui n'est qu'un privilège temporaire.
( MÊLANIE.
D'accord^ mais pourquoi ce misérable payera-t-il le soldat?
PAULINE
Et qui est-ce qui le payera? Le Roi n'a point de bien particulier; il prend d'une main sur ses sujets pour leur rendre de l'autre.
CLOTILDE
Qui a établi ses droits?
CÉLESTINE
Celui qui a établi les rois et les souverains. Dés que Gésar a été, on a payé un tribut à César.
CLOTILDE
Qu'est-ce que c'est qu'un tribut?
PAULINE
Une marque de sujétion, une reconnaissance de son souverain.
ROSALIE
Un prince ne serait-il pas plus habile et plus heureux de laisser ses sujets dans l'abondance, vivant en paix de leur travail?
CÉLESTINE
Nous avons déjà dit qu'il faut des armées pour le garantir de ses voisins; mais, sans compter même cette raison-là, le peuple ne travaillerait guère, s'il était dans l'abondance.
ROSALIE
Il se reposerait; pourquoi s'y opposer?
PAULINE
Que deviendrions-nous, si personne ne voulait nous servir et faire tout ce qui est nécessaire pour notre nourriture, pour notre vêtement, pour notre habitation? Que deviendrait la terre, si elle n'était pas cultivée? Tout ce qui se recueille demande du travail ; il faut que les peuples aient besoin de travailler.
CÉLESTINE
Combien de maux suivraient cette oisiveté! que de
vices, que de débauches, que d'emportements, que de querelles! S'il faut que les honnêtes gens s'occupent, à plus forte raison ces sortes d'hommes grossiers et sans éducation.
PAULINE
Ces demoiselles sont bonnes et se sont laissé prévenir par la pitié; l'expérience leur fera voir que nous la plaçons mal fort souvent.
MÉLAjNIE.
Vous prétendez donc nous persuader qu'il n'y a rien d'injuste? que tout est réglé à souhait, et qu'il faut que les malheureux le soient?
PAULINE
Non, mademoiselle, car il n'y a rien de parfait; quoique les lois et les ordres du prince soient justes, ils sont souvent mal exécutés; il se commet mille injustices par leur autorité, mais c'est un mal qui a toujours été, qui sera el qui est sans remède.
VICTOIRE
Ehl pourquoi sans remède?
CÉLESTINE
Parce que les hommes sont très imparfaits, et que le meilleur gouvernement est celui où il se fait le moins de mal; mais il ne faut pas prétendre d'éviter tous les inconvénients.
VICTOIRE
Permettez donc les plaintes, puisque vous convenez qu'on souffre et qu'on souffrira toujours.
PAULINE
On ne peut permettre les plaintes et les murmures à des personnes aussi bien élevées et aussi éclairées que vous l'êtes ici.
CÉLESTINE
Non seulement nous n'y devons pas tomber, mais il faut s'opposer à ceux des autres, les consoler et tâcher de leur faire entendre raison*
J1ÉLA>-IE.
Quelle raison leur dire pour les consoler d'un étal malheureux, comme est celui de n'avoir pour tout bien que son travail pendant que les autres sont à leur aise?
CÉLESTINE
Un bon laboureur et un bon artisan sont plus heureux que nous dans les temps ordinaires; ils gagnent leur vie et la passent plus doucement que les grands.
PAULOE.
Dieu a fait les états différents; si chacun y demeurait en paix, tout en irait mieux.
VICTOIRE
Je ne croyais pas que les toiles peintes nous menassent à tant de réflexions sérieuses.
CÉLESTINE
Il faut en faire sur tout pour ne pas se laisser entraîner au torrent des discours généraux qu'on fait sans avoir rien approfondi.
VICTOIRE
On dira que nous parlons comme ayant été élevées dans un lieu tout dévoué au Roi et à la faveur.
PAULINE
On verra que nous savons nos devoirs, qui nous obligent à craindre Dieu, à honorer le Roi et à être soumises à toute autorité.
MÉLANIE
Comment! vous nous voulez soumettre au juge du village?
CÉLESTINE
Oui, assurément, toute autorité vient du prince, il faut la reconnaître.
VICTOIRE
Tout cela me paraît tyrannique.
CÉLESTINE
Parce que vous n'en voulez pas voir la raison; cette tyrannie vous accommode pourtant, quand elle met votre vie
et votre bien en sûreté, et alors vous voulez bien reconnaître les juges, les sergents, et tout ce qui contribue à réparer les torts qu'on vous aurait faits.
PAULINE
Ne voyez-vous pas, mesdemoiselles, que tous ces murmures se font sans réflexion? Y a-t-il rien qui paraisse si violent, si tyrannique et si injuste que le pouvoir que les hommes se sont donné de faire mourir des hommes comme eux? Cependant, mesdemoiselles, où serions-nous, si on ne punissait tous les crimes?
VICTOIRE
Vous êtes si raisonnables qu'il n'y a pas moyen de vous résister, mesdemoiselles; et me voilà bien résolue de profiter de tout ce que vous venez de nous dire.