FLORIDE
Ma mauvaise fortune me réduit à servir, et je suis avec de très honnêtes gens qui ont mill^ bontés pour moi ; mais je n'en pouvais trouver de plus opposés à mes inclinations. Je ne crois point pouvoir y demeurer.
LA DAME
Quel besoin avcz-voiis de moi, si vos expériences vous font déjà voir qu'il n'y a nul état sans contrainte?
DOROTHÉE
Tous nos états, madame, ne sont qu'en attendant; quand je serai établie, je serai cliez moi, et je ferai ce qui me plaira.
LA DAME
Vous am^ez, mademoiselle, votre mari à ménager, et alors vous aurez un maître.
DOROTHÉE
Ce maître m'aimera et ne songera qu'à me rendre heureuse.
LA DAME
Vous lui déplairez peut-être; peut-être qu'il vous déplaira; il est presque impossible que vos goûts soient pareils : il peut être d'humeur à vous ruiner, il peut être avare à vous tout refuser; je serais emiuyeuse, si je vous disais ce que c'est que le mariage.
EUPHROSINE
Mon père m'aime, et je ferai chez lui tout ce que je voudrai.
LA DAME
Vous ferez ce qu'il voudra, qui pourra être très contraire à votre projet.
EMILIE
Celui qu'on me destine est pauvre, mais honnête homme.
LA DAME
Vous l'aimerez si cela est, et souffrirez avec lui et pour lui; la pauvreté augmentera par les enfants, et Dieu veuille que la nécessité, qui aigrit l'esprit, ne trouble pas votre union! Tout cela attire de grandes contraintes.
DOROTHÉE
Est-il possible, madame, qu'il n'y ait personne qui agisse en liberté, et qui fasse sa volonté?
LA DAME
On la fait quelquefois, mais cela est rare et de peu de durée.
EUPIIROSINE.
Quelle contrainte souffre une veuve riche et sans enfants?
LA DAME
Toutes celles de la raison, de la coutume et des bienséances.
DOROTHÉE
La raison n'empêche point qu'on se divertisse.
LA DAME
Non, mais il faut que ce soit avec modération pour le temps, avec choix pour les personnes, rarement si on veut conserver sa réputation.
EUPHROSINE
Peut-on perdre sa réputation sans faire de mal?
LA DAME
Une femme n'en aurait pas une bonne, si on la voyait continuellement dans les plaisirs.
DOROTHÉE
Et que dirait-on d'elle?
LA DAME
Qu'elle est trop dissipée, et qu'une honnête femme doit demeurer chez elle.
EMILIE
Pourquoi demeurer chez elle, si elle ne fait rien de mal quand elle sort?
LA DAME
C'est que le mérite des femmes consiste à savoir se modérer, à ne pas suivre tous leurs goûts, à ne pas s'abandonner aux plaisirs, quoique innocents; et tout cela exige de la contrainte.
EUPHROSINE
Vous m'étouffez, madame, et je voudrais passer ma vie seule.
LA DAME
Ce serait une terrible contrainte, car vous auriez souvent envie de sortir et de voir du monde.
DOnOTIlÉE.
Vivre dans une famille bien unie, sans mari, sans enfants, serait plus doux.
LA DAME
Il faudrait se contraindre pour l'union, et faire la volonté des autres, du moins tour à tour.
EUPHROSIi^E.
Quand on est vieux, que la réputation est établie, qu'on n'a plus de prétention au monde, n'est-on pas sans contrainte?
LA DAME
Non, la société en requiert toujours; il faut se contraindre pour ne pas faire souffrir les autres ; il faut se taire quand on voudrait parler; il faut parler, quand on voudrait se taire ; il faut s'accommoder aux goûts des autres, et en un mot, tout ce qu'on vous a dit des égards, de la politesse, du savoir vivre, de l'occupation des autres, tout cela en bon français est de savoir se contraindre.
EMILIE
Je ne vois de ressource que dans la piété ; n'y vivrais-je pas sans contrainte ?
LA DAME
Non, mais la piélé vous la fera aimer, et c'est en effet le seul moyen de trouver la liberté.