SUR L'ÉLÉVATION
EUPHROSIKE.
Que veut-on dire quand on dit : celte personne a de l'élévation? je ne sais si c'est un blâme ou une louange.
MÉLANIE
Vous me faites un grand plaisir, mademoiselle, d'entamer ce discours, car je suis blessée, il y a longtemps, de ce terme que je trouve qu'on applique fort mal.
AUGUSTINE
Mais qu'est-ce en effet que l'élévation?
SOPHIE
Je crois que c'est d'avoir le cœur plus grand que la fortune et de vouloir s'élever au-dessus de tout par mérite.
AUGUSTINE
Quoi! vouloir être plus grand que son père?
SOPHIE
Oui, et ne point donner de bornes à son ambition.
AUGUSTINE
Mais on le voudra inutilement, car on est toujours fils de son père, et rien plus que lui.
SOPHIE
On peut parvenir à des charges et à des dignités qui font qu'on est plus grand que son père.
MÉLANIE
Vos idées s'accommodent fort bien avec notre siècle, où l'on voit des laquais en carrosse et des gentilshommes à pied; ces laquais donc, mademoiselle, ont eu de l'élévation?
SOPHIE
Assurément, et il ne me paraît rien de plus louable.
HORTENSE
Je pense bien différemment, car j'avais toujours regardé ces gens-là avec mépris, les trouvant très insolents.
MÉLANIE
Je leur passerais plutôt l'insolence que l'élévation.
EUPHROSINE
Mais à quoi donc mettez-vous l'élévation?
MÉLANIE
La véritable élévation est de n'estimer que la vert'i, de savoir se passer de la fortune quand elle nous fuit, et de ne nous pas enivrer quand elle nous est favorable, de la partager avec les malheureux, et de ne les mépriser jamais, de se rendre digne de tout, sans vouloir rien de trop disproportionné à ce que nous sommes.
SOPHIE
Vous refuseriez une place qu'on vous offrirait, si elle était au-dessus de vous?
MÉLAINIE.
Non, mais si je l'avais de cette façon-là, on n'appellerait pas cela élévation.
EUPHROSIKE.
Elil qu'est-ce donc qu'on appelle présentement élévation?
MÉLANIE
Une ambition sans mesure qui fait vouloir être plus riche, plus élevé que les plus grands seigneurs, qui porte à une dépense immense, à acheter des charges possédées par des gens à qui on ne devrait pas oser parler, à épouser leurs enfants, à se former un train et une maison où il n'y a presque que le maître qui ne soit pas noble.
IIORTENSE.
J'appellerais cela une véritable folie.
MÉLANIE
J'en ai toujours usé ainsi ; c'est pourtant ce qui s'appelle aujourd'hui élévation, et on regarde avec mépris un homme qui veut faire le métier de son père et demeurer dans la modération de son état, qui se contente de peu, qui vit avec règle, avec mesure, qui se voit tel qu'il est, et qui croit qu'il y a bien des gens au-dessus de lui.
HORTENSE
Vous venez de peindre la véritable sagesse. sorniE,
Quoi? s'il plaît à la fortune de m'èlever, si mon maître veut me faire grand seigneur, s'il m'offre des richesses, vous mettriez la sagesse à les refuser?
MÉLAKIE.
Non, mais à connaître toujours que ni la fortune, ni votre maître n'ont pu vous donner une autre naissance que la vôtre, que vous pouvez en jouir, mais non pas en abuser ; puis malgré la fortune il y a bien des misérables qui sont en effet au-dessus de vous.
SOPHIE
Vous supposez donc que je suis née dans la lie du peuple ; car si je suis noble, il n'y a plus de différence du plus au moins.
MÉLANIE
Il y a des degrés de noblesse; il faut se voir tel qu'on est, il ne faut s'élever que par son mérite, et c'est la véritable élévation.
AUGUSTINE
En quoi faites-vous consister ce mérite?
HORTENSE
Je crois que c'est de voir les choses comme elles sont, et ne les pas estimer plus qu'elles ne valent, à être au-dessus de toutes les fortunes, et à tenir une conduite qui marque qu'elle ne nous a pas fait tourner la tête.
SOPHIE
Si vous étiez né soldat, vous n'auriez pas envisagé d'être maréchal de France?
HORTENSE
J'aurais peut-être envisagé de faire si bien mon métier, que j'y serais parvenue.
SOPHIE
Et vous ne blâmeriez pas un dessein si disproportionné à votre état ?
HORTENSE
Je vous ai déjà dit, ce me semble, que vouloir mériter tout est la véritable élévation, et je veux finir celle conversation par un trait fort agréable. Un homme de rien parvient par tous les degrés de la guerre et par son mérite à être général; et ayant un démêlé avec un très-grand seigneur, celui-ci lui reprocha qu'il s'était élevé bien haut, étant né dans la boue; l'autre répondit : « Il esl vrai que je ne suis rien, et je suis bien persuadé que si vous étiez né ce que j'étais, vous ne seriez pas ce que je suis. »
EUPHROSINE
Ne trouvez-vous pas celte réponse trop hardie?
HORTENSE
Si quelque chose peut nous égaler à ceux qui sont au-dessus de nous, c'est d'avoir plus de courage qu'eux ^
1. Si cette Conversation est empreinte de l'esprit du temps, on ne peut méconnaître que par certains sentiments Mme de Maintenon devance son siècle, et que les idées qu'elle développe témoignent de la place qu'elle entendait faire au mérite personnel dans une société dont la hiérarchie était fondée sur le privilège. C'est dans le môme sentiment que la Bruyère écrivait sur la grandeur : « l,a fausse grandeur est farouche et inaccessible : comme elle sent son faible, elle se cache ou du moins ne se montre pas de front et ne se fait voir qu'autant qu'il faut pour imposer et ne paraître point ce qu'elle est, je veux dire une vraie petitesse. La véritable grandeur est libre, douce, familière, populaire; elle se laisse toucher et manier, elle ne perd rien à être vue de près; plus on la connaît, plus on l'admire. Elle se courbe par bonté vers des inférieurs et revient sans effort dans son naturel; elle s'abandonne quelquefois, se néglige, se relâche de ses avantages, toujours en pouvoir de les reprendre et de les faire valoir; elle rit, joue et badine, mais avec dignité; on l'approche tout ensemble avec liberté et avec retenue. Son caractère est noble et facile, inspire le respect et la confiance et fait que les princes nous paraissent grands et très grands, sans nous faire sentir que nous sommes petits. » {Du mc'rile personnel).