V. noire Notice, p. xxxiii cl suiv
des âges qu'en voyant les forces baisser, ou l'âme s'affaiblir. Mais passer criine lettre pleine de projets pour l'avenir, pleine des sentiments les plus tendres et les plus vifs à Téternel silence; c'est ce que l'âme ne prévoit pas d'elle-même, c'est une douleur au-devant de laquelle la pensée ne s'avance pas.
Ah! si l'on pouvait, pendant la vie de ce qu'on aime, se faire une idée de l'état où vous jettera sa perte, comme on saurait mieux rendre heureux, comme on sentirait plus le prix de chaque heure, de chaque minute! C'est en vain qu'on se rappelle avoir passionnément aimé; il semble qu'on est bien loin d'avoir joui autant qu'on soutire, il semble quon a vécu si superficiellement que l'on n'a jamais su la moitié de ce que l'on découvre, alors qu'il n'est plus temps. On est poursuivi par tout ce qu'on aurait pu faire ; un jour d'humeur, un jour d'amertume, quoiqu'il ait été mille fois pardonné, s'attache à vous comme un ennemi mortel. Enfin le trouble se met dans toutes les pensées; et qui sait si jamais on pourra dissiper tous les fantômes que produit le désespoir...?
C'est une des plus étonnantes merveilles du monde moral que cet oubli de la mort dans lequel nous existons tous; que cette frivolité de sensations qui nous fait voguer si légèrement sur les flots. Je ne m'étonne pas que les âmes sensibles, saisies tout à coup de cette idée, S3 soient retirées dans la solitude des monastères, et s'entourent des objets les plus sombres pour mettre plus d'harmonie entre les premiers et les derniers jours. Hélas ! on ne sait pas dans la jeunesse, on ne sait pas, avant un grand malheur, ce que c'est que de ne plus se fier à la destinée. Je ne me sépare pas un jour des objets *■ qui me restent, sans que tous les bruits subits me semblent celui de ce messager de Berlin, qui changea pour jamais toute ma destinée; la poésie, la musique, ces inépuisables sources- d'une douce mélancolie, me saisissent péniblement le cœur par un attendrissement