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Village voisin d'Interlaken

récits; souvenirs de voyages. 217

L'un de ces signaux enflammés semblait placé dans le ciel, d'où il éclairait les ruines du château d'Unspunnen, autrefois possédé par Berthold, le fondateur de Berne \ en mémoire de qui se donnait la fête. Des ténèbres profondes environnaient ce point lumineux, et les montagnes, qui pendant la nuit ressemblent à de grands fantômes, apparaissaient comme l'ombre gigantesque des morts qu'on voulait célébrer.

Le jour de la fête, le temps était doux, mais nébuleux; il fallait que la nature répondît à Tattendrissement de tous les cœurs. L'enceinte choisie pour les jeux est entourée de collines parsemées d'arbres, et des montagnes à perte de vue sont derrière ces collines. Tous les spectateurs, au nombre de près de six mille, s'assirent sur les hauteurs inclinées, et les couleurs variées des habillements ressemblaient dans l'éloignement à des fleurs répandues sur les vertes pentes. Jamais un aspect plus riant ne put annoncer une fête; mais quand les regards s'élevaient, des rochers suspendus semblaient, comme la destinée, menacer les humains au milieu de leurs plaisirs.

Lorsque la foule des spectateurs fut réunie, on entendit venir de loin la procession de la fête, procession solennelle en effet, puisqu'elle était consacrée au culte du passé. Une musique agréable l'accompagnait; les magistrats paraissaient à la tète des paysans ; les jeunes paysannes étaient vêtues selon le costume ancien et pittoresque de chaque canton; les hallebardes et les bannières de chaque vallée étaient portées en avant de la marche par des hommes à cheveux blancs, habillés précisément comme on Tétait il y a cinq siècles, lors de la conjuration du Rutli-. Une émotion profonde s'emparait de iTime, en voyant

1. La fondation de ceUe ville par le duc Berthold V de Zœringen, dont on ccMébrait co jotir-là (au mois d'août 1808) le centenaire, remonte à l'an 1I9I.

2. Le Rutli, ou Grutli, est le champ voisin du lac des Quatre-Cantons, dans le canton (VUri, où Slaufïïicher, Furst et Melchtal, cliacun avec dix amis de soa ciioix, s'assemblèrent dans la nuit du 27 novembre 1307, et jurèrent de s'armerpour les libertés de l'Helvétie.

ces drapeaux si paciîiques qui avaient pour gardiens des vieillards. Le vieux temps était représenté par ces hommes âgés pour nous, mais si jeunes en présence des siècles! .Te ne sais quel air de confiance dans tous ces êtres faibles touchait profondément, parce que cette confiance ne leur était inspirée que par la loyauté de leur âme

Enfin les jeux commencèrent, et les hommes de la vallée et les hommes de la montagne montrèrent, en soulevant d'énormes poids, en luttant les uns contre les autres, une agilité et une force de corps très remarquables. Cette force rendait autrefois les nations plus militaires; aujourd'hui que la tactique et l'artillerie disposent du sort des armées, on ne voit dans ces exercices que des jeux agricoles. La terre est mieux cultivée par des hommes si robustes.

Après que les jeux furent terminés, et que le bon bailli du lieu eut distribué les prix aux vainqueurs, on dîna sous des lentes, et Ton chanta des vers à l'honneur de la tranquille félicité des Suisses. On faisait passer à la ronde pendant le repas des coupes en bois, sur lesquelles étaient sculptés Guillaume Tell et les trois fondateurs de la liberté helvétique. On buvait avec transport au repos, à l'ordre, àlindépendance; et le patriotisme duUonheur s'exprimait avec une cordialité qui pénétrait toutes les âmes.

« Les prairies sont aussi fleuries que jadis, les montagnes i) aussi verdoyantes : quand toute la nature sourit, le cœur seul » de l'homme pourrait-il n'être qu'un désert*? »

Non, sans doute, il ne l'était pas; il s'épanouissait ave^ confiance au milieu de cette belle contrée, en présence de ces hommes respectables, animés tous par ies sentiments les plus purs. Un pays })auvre. d'une étendue très bornée, sans luxe.

i. Ces paroles étaient le refrain d"un chant plein de grAce et de tnlent, composé pour ceUe fcle. L'auteur de ce chant est M"^ Ilarniès, très connue en Allemagne par SCS écrits, sous le nom de M"« de Berlepsch. {Xole de Cauteio:)

RÉCITS; SOUVENIRS DE VOYAGES. 210

sans éclat, sans puissance, est chéri par ses habitants comme un ami qui cache ses vertus dans Tombre, et les consacre toutes au bonheur de ceux qui Taiment. Depuis cinq siècles que dure la prospérité de la Suisse, on compte plutôt de sages générations que de grands hommes. 11 n'y a point de place pour l'exception quand l'ensemble est si heureux. On dirait que les ancêtres de cette nation régnent encore au milieu d'elle : toujours elle les respecte, les imite, et les recommence. La simplicité des mœurs et l'attachement aux anciennes coutumes, la sagesse et l'uniformité dans la manière de vivre, rapprochent de nous le passé, et nous rendent l'avenir présent. Une histoire, toujours la même, ne semble qu'un seul moment dont la durée est de plusieurs siècles.

De V Allemagne.

De l'AUeinag'ne da IVord.

Les premières impressions qu'on reçoit en arrivant dans le nord de l'Allemagne, surtout au milieu de l'hiver, sont extrêmement tristes; et je ne suis pas étonnée que ces impressions aient empêché la plupart des Français que l'exil a conduits dans dans ce pays, de l'observer sans prévention. Cette frontière du llhin est solennelle; on craint, en la passant, de s'entendre prononcer ce mot terrible : Vous êtes hors de France.

C'est en vain que l'esprit juge avec impartialité le pays qui nous a vus naître, nos afTections ne s'en détachent jamais ; et, quand on est contraint à le quitter, l'existence semble déracinée, on se devient comme étranger à soi-même. Les plus siuiples usages, comme les relations les plus intimes; les intérêts les plus graves, comme les moindres plaisirs, tout était de la patrie; tout n'en est plus. On ne rencontre personne qui puisse vous parler d'autrefois, personne qui vous atteste l'identité des jours passés avec les jours actuels; la destinée recommence,

sans que la confiance des premières années se renouvelle; Ton change de monde, sans avoir changé de cœur. Ainsi l'exil condamne à se survivre; les adieux, les séparations, tout est comme à l'instant de la mort, et Ton y assiste cependant avec les forces entières de la vie.

J'étais, il y a six ans, sur les bords du Rhin^, attendant la barque qui devait me conduire à l'autre rive; le temps était froid, le ciel obscur, et tout me semblait un présage funeste. Quand la douleur agite violemment notre ùme, on ne peut se persuader que la nature y soit indifférente; il est permis à Ihomme d'attribuer quelque puissance à ses peines; ce n'est pas de l'orgueil, c'est de la confiance dans la céleste pitié. Je m'inquiétais pour mes enfants, quoiqu'ils ne fussent pas encore dans làge de sentir ces émotions de l'àme qui répandent l'elTroi sur tous les objets extérieurs.

Mes domestiques français s'impatientaient de la lenteur allemande, et s'étonnaient de n'être pas compris quand ils parlaient la seule langue qu'ils crussent admise dans les pays civilisés. Il y avait dans notre bac une vieille femme allemande, assise sur une charrette; elle ne voulait pas en descendre, même pour traverser le fleuve. — Vous êtes bien tranquille ! lui dis-je. — Oui, me répondit-elle, pourquoi faire du bruit? — Ces simples mois me frappèrent; en effet, Pourquoi faire du bruit? Mais quand des générations entières traverseraient la vie en silence, le malheur et la mort ne les observeraient pas moins, et sauraient de même les atteindre.

En arrivant sur le rivage opposé, j'entendis le cor des postillons, dont les sons aigus et faux semblaient annoncer un triste séjour. La terre était couverte de neige; des petites fenêtres, dont les maisons sont percées, sortaient les têtes de quelques habitants, que le bruit d'une voiture arrachait à leurs mono-

1. M"»» de Slaêl parlait pour l'Allemagne au mois de décembre 1S03. (V. noire NoUcc, p. xxxiv.)

r.ÉCITS; SOUVENIRS DE VOYAGES. 2^1

tones occupations; une espèce de bascule, qui fait mouvoir la poutre avcc laquelle on ferme la barrière, dispense celui qui demande le péage^ aux voyag-eurs de sortir de sa maison pour recevoir l'argent qu'on doit lui payer. Tout est calculé pour être immobile; et l'homme qui pense, comme celui dont l'existence n'est que m.atéricUe, dédaignent tous les deux également la distraction du dehors.

Les campagnes désertes, les maisons noircies par la fumée, k;s églises gothiques, semblent préparées pour les contes de sorcières ou de revenants. Les villes de commerce, en Allemagne, sont grandes et bien bâties; mais elles ne donnent aucune idée de ce qui fait la gloire et l'intérêt de ce pays, l'esprit littéraire et philosophique. Les intérêts mercantiles suffisent pour développer l'intelligence des Français, et l'on peut trouver encore quelque amusement de société, en France, dans une ville purement commerçante; mais les Allemands, éminemment capables des études abstraites, traitent les affaires, quand ils s'en occupent, avec tant de méthode et de pesanteur, qu'ils n'en tirent presque jamais aucune idée générale. Ils portent dans le commerce la loyauté qui les distingue; mais ils se donnent tellement tout entiers à ce qu'ils font, qu'ils ne cherchent plus alors dans la société qu'un loisir jovial, et disent de temps en temps quelques grosses plaisanteries, seulement pour se divertir eux-mêmes. De telles plaisanteries accablent les Français de tristesse; car on se résigne bien plutôt à l'ennui sous des formes graves et monotones, qu'à cet ennui badin qui vient poser lourdement et familièrement la patte sur l'épaule.

De l'Allemagne.

1. Le péajje, soit à l"cnlrce des pont;?, soit aux portes des villes.

Weimar (1804:).

De toutes les principautés de TAllemagne, il n'en est point qui fasse mieux sentir que Weimar les avantages d'un petit pays, quand son chef est un homme de beaucoup d'espyt, et qu'au milieu de ses sujets, il peut chercher à plaire sans cesser d'être obéi. C'est une société particulière qu'un tel État, et Ton y tient tous les uns aux autres par des rapports intimes. La duchesse Louise de Saxe-Weimar est le véritable modèle d'une femme destinée par la nature au rang le plus illustre : sans prétention, comme sans faiblesse, elle inspire au même degré la confiance et le respect ; et l'héroïsme des temps chevaleresques est entré dans son âme, sans rien lui ôter de la douceur de son sexe * . Les talents militaires du duc sont universellement estimés, et sa conversation piquante et réfléchie rappelle sans cesse qu'il a été formé par le grand Frédéric; c'est son esprit et celui de sa mère qui ont attiré les hommes de lettres les plus distingués à Weimar. L'Allemagne, pour la première fois, eut une capitale littéraire ; mais, comme cette capitale était en même temps une très petite ville, elle n'avait d'ascendant que par ses lumières.

1. Après avoir détruit à léna l'armée prussienne, dans les rangs de laquelle le grand-duc Charles-Auguste avait combattu, « Napoléon partit pour Weimar. Une population épouvantée se pressait aux abords du palais où la duchesse Louise, seule de tons les membres de la famille souveraine, était demeurée. Napoléon y tomba comme la foudre. Au sommet du grand escalier, une femme s'offrit aux regards du vainqueiu" irrité et fatigué.

« Qui êtes-vous, .Madame? » lui domanda-t-il. La duchesse Louise se nomma. « En ce cas, je vous plains, lui lopliqua Nnpoléon, car j'écraserai votre mari. »

« Malgré la dureté de ces paroles, la duchesse revit le lendemain lemperour; elle gardait sa tranquille dignité, et ne lui parla que des intérêts de ses sujets. A la lin de l'entrevue, l'empereur lui dit avec une certaine emphase :

« Croyez-moi, Madame, il y a une Providence qui mono tout, et je ne suis que » son instrument. »

« Lorsque la duchesse se fut retirée. Napoléon, frappé de son sang-froid et de la noblesse de l'altitude qu'elle avait gardée, dit aux officiers qui l'entouraient : « Voilà pourtant une femme à laquelle nos deux cents canons n'ont pas fait » peur. » (M"" Le.nor.mant, Coppct et \Vciinar.)

récits; souvenirs de voyages. 223

Ilcrder venait de mourir quand je suis arrivée à Weiniar; mais Wieland, Goethe et Schiller y étaient encore^. J'essaierai de peindre chacun de ces hommes ; je les peindrai surtout par leurs ouvrages, car leurs livres ressemblent parfaitement à leur caractère et à leur entretien. Cet accord, très rare, est une preuve de sincérité: quand on a pour premier but, en écrivant, de faire effet sur les autres, on ne se montre jamais à eux tel qu'on est réellement; mais, quand on écrit pour satisfaire à l'inspiration intérieure dont l'àme est saisie, on fait connaître par ses écrits, même sans le vouloir, jusqu'aux moindres nuances de sa manière d'être et de penser.

Le séjour des petites villes m'a toujours paru très ennuyeux. L'esprit des hommes s'y rétrécit, le cœur des femmes s'y glace; on y vit tellement en présence les uns des autres, qu'on est oppressé par ses semblables ; ce n'est plus cette opinion à distance, qui vous anime et retentit de loin comme le bruit de la gloire; c'est un examen minutieux de toutes les actions de votre vie, une observation de chaque détail, qui rend incapable de comprendre votre caractère; et plus on a d'indépendance et d'élévation, moins on peut respirer à travers tous ces petits barreaux. Cette pénible gène n'existait point à Weimar; ce n'était point une petite ville, mais un grand château ; un cercle choisi s'entretenait avec intérêt de chaque production nouvelle des arts. Des femmes, disciples aimables de quelques hommes supérieurs, s'occupaient sans cesse des ouvrages littéraires, comme des événements publics les plus importants. On appelait l'univers à soi par la lecture et l'étude; on échappait par l'étendue de la pensée aux bornes des circonstances; en réllé-

1. Hcrder i-tnit mort à cinquanle-neuf ans, peu de jours avant l'arrivée de M"»" de Sta.'l à Weimar. Elle eût aimé à connaître de près ce penseur qui, par sea Uicorics fécondes et sa large initiative, avait émancipé le génie poétique de l'AlleiTiagne en lui ouvrant des sources neuves d'inspiration. La conversation de TIerder eût été pour elle d'un tout autre intérêt que celle de Wieland. le poète ingénieux, le brillant disciple de la littérature française, alors fort éclipsé par la nouvelle école dont Gœtlic était le chef. V. noire Notice, p. x.\.\ix et xl.

chissant souvent ensemble sur les grandes questions que fait naître la destinée commune à tous, on oubliait les anecdotes particulières de chacun. On ne rencontrait aucun de ces merveilleux de province, qui prennent si facilement le dédain pour de la grâce, et l'afTectalion pour de rélégancc.

Dans la même principauté, à côté de la première réunion littéraire de TAllemagne, se trouvait Iéna\ l'un des foyers de science les plus remarquables. Un espace bien resserré rassemblait ainsi d'étonnantes lumières en tout genre.

L'imagination, constamment excitée à Weimar par Tentretien des poêles, éprouvait moins le besoin des distractions extérieures; ces distractions soulagent du fardeau de l'existence, mais elles en dissipent souvent les forces. On menait dans cette campagne, appelée ville, une vie régulière, occupée et sérieuse ; on pouvait s'en fatiguer quelquefois, mais on n'y dégradait pas son esprit par des intérêts futiles et vulgaires ; et, si l'on manquait de plaisirs, on ne sentait pas du moins déchoir ses facultés.

Le seul luxe du prince, c'est un jardin ravissant, et on lui sait gré de cette jouissance populaire, qu'il partage avec tous les habitants de la ville. Le théâtre est dirigé par le plus grand poète de l'Allemagne, Goethe ; et ce spectacle intéresse assez tout le monde pour préserver de ces assemblées qui mettent en évidence les ennuis cachés. On appelait Weimar l'Athènes de l'Allemagne, et c'était, en effet, le seul lieu dans lequel l'intérêt des beaux-arts fût pour ainsi dire national, et servît de lien fraternel entre les rangs divers. Une cour libérale recherchait habituellement la société des hommes de lettres; et la littérature gagnait singulièrement à l'influence du bon goût qui régnait

dans cette cour.

De VAUcmiignc.

1. Siège dune grande université fondée en 1Ô6S par l'élecleur de Saxe, Jean- Frédéric. — Schiller y fui professeur d'histoire, de 17S9 à 1799.

récits; souvenirs de voyages. C2j

lia musique en Allemag^no.

Dès que Ton s'élève un peu au-dessus de la dernière classe du peuple en Allemagne, on s'aperçoit aisément de cette vie intime, de cette poésie de l'àme qui caractérise les Allemands. Les habitants des villes et des campagnes, les soldats et les laboureurs, savent presque tous la musique; il m'est arrivé d'entrer dans de pauvres maisons noircies par la fumée du tabac, et d'entendre tout à coup, non seulement la maîtresse, mais le maître du logis, improviser sur le clavecin, comme les Italiens improvisent en vers. L'on a soin, presque partout, que, les jours de marché, il y ait des joueurs d'instruments à vent sur le balcon de l'hùtel de ville qui domine la place publique : les paysans des environs participent ainsi à la douce jouissance du premier des arts. Les écoliers se promènent dans les rues, le dimanche, en chantant les psaumes en chct^ui". On raconte que Luther fit souvent partie de ce chœur, daas sa première jeunesse. J'étais à Eisenach, petite ville de Saxe, un jour d'hiver si froid, que les rues mêmes étaient encombrées de neige ; je vis une longue suite de jeunes gens en mantean noir, qui traversaient la ville en célébrant les louanges de Dieu. Il n'y avait qu'eux dans la rue, car la rigueur des frimas en écartait tout le monde ; et ces voix, presque aussi harmonieuses que celles du Midi, en se faisant entendre au milieu dune nature si sévère, causaient d'autant plus d'attendrissement. Les habitants de la ville n'osaient, par ce froid terrible, ouvrir leurs fenêtres ; mais on apercevait, derrière les vitraux, des visages tristes ou sereins, jeunes ou vieux, qui recevaient avec joie les consolations religieuses que leur offrait cette douce mélodie.

Les pauvres Bohèmes, alors qu'ils voyagent, suivis de leurs femmes et de leurs enfants, portent sur leur dos une mauvaise harpe, d'un bois grossier, dont ils tirent des sons harmonieux. Ils en jouent quand ils se reposent au pied d'un arbre, sur les

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grands chemins, ou lorsque, auprès des maisons de poste, ils lâchent d'intéresser les voyageurs par le concert ambulant de leur famille errante. Les troupeaux, en Autriche, sont gardés par des bergers qui jouent des airs charmants sur des instruments simples et sonores. Ces airs s'accordent parfaitement avec Timpression douce et rêveuse que produit la campagne.

La musique instrumentale est aussi généralement cultivée en Allemagne que la musique vocale en Italie; la nature a plus fait à cet égard, comme à tant d'autres, pour l'Italie que pour l'Allemagne ; il faut du travail pour la musique instrumentale, tandis que le ciel du Midi suffit pour rendre les voix belles : mais néanmoins les hommes de la classe laborieuse ne pourraient jamais donner à la musique le temps qu'il faut pour l'apprendre, s'ils n'étaient organisés pour la savoir. Heureux les peuples naturellement musiciens ! Us reçoivent par l'harmonie des sensations et des idées que leur situation rétrécis et leurs occupations vulgaires ne leur permettraient pas de connaître

autrement.

De VAUemiKjne^,

Frasaient iVune iiuproTÎsation sar l'Italie >•

» Connaissez-vous cette terre, où les orangers fleurissent '. que les rayons des cieux fécondent avec amour? Avez-

1. V. dans le même ouvrage fil" partie, ch. xxxii) une rapide revue de plusieurs grands musiciens allemands (Haydn, Mozart, Glùek). Tout en les admirant beaucoup. M"* de Slaël avoue ses préférences pour une musique moins réfléchie, moins savante, plus fa«"i!e. On s'élonne du reproche qu'elle adresse à Mozart d'avoir trop il'csprit, dans son Don Juan. Son amie, M"* N>cker de Saussure, nous apprend qu'elle mettait au-dessus de tout la mélodie italienne. Elle n'a p.i< dit un mot de Beethoven, pourtant déjà célèbre dans le monde allemand, en 1Si)i.

2. On a donné à Corinne pour sujet de l'improvisation qu'elle doit faire entendre au Capilole, dans la cérémonie de son couronnement : la Gloire ft /• bonheur de l'Italie. Nous détachons quelques strophes de la seconde partie de ce chant, « dont la tradui'tion en prose, dit l'auteur qui en est censé l'inlerprèle, ne peut donner qu'une bien imparfaite idée. »

3. Souvenir ou réminiscence, ces premiers mots rappellent le début de la cbaa-

récits; souvenihs de VOYAGKS. 2-J7

vous entcntlii les sons mélodieux qui célèl)rent la douceur des nuits? avez-vous respiré ces parfums, luxe de l'air déjà si pur et si doux? Répondez, étrangers, la nature est-elle chez vous belle et bienfaisante?

)) Ailleurs, (]uand des calamités sociales afflig-ent un pays, les peuples doivent s'y croire abandonnés par la divinité; mais ici nous sentons toujours la protection du ciel, nous voyons qu'il s'intéresse à l'homme, et qu'il a daigné le traiter comme une noble créature.

» ('e n'est pas seulement de pampres et d'épis que notre nature est parée, mais elle prodigue sous les pas de l'homme, comme à la fête d'un souverain, une abondance de fleurs et de plantes inutiles qui, destinées à plaire, ne s'abaissent point à servir.

» Les plaisirs délicats, soignés par la nature, sont goûtés par une nation digne de les sentir; les mets les plus simples lui suflisent; elle ne s'enivre point aux fontaines de vin que l'abondance lui prépare : elle aime son soleil, ses beaux-arts, ses monuments, sa contrée tout à la fois antique et printanière; les plaisirs raffinés d'une société brillante, les plaisirs grossiers d'un peuple avide ne sont pas faits pour elle,

» Ici, les sensations se confondent avec les idées, la vie se puise tout entière à la môme source, et l'àme, comme l'air, occupe les confins de la terre et du ciel. Ici le génie se sent à l'aise, parce que la rêverie y est douce; s'il s'agite, elle calme; s'il regrette un but, elle lui fait don de mille chimères; si les hommes l'oppriment, la nature est là pour l'accueillir.

)) Ainsi, toujours elle répare, sa main secourable guérit toutes les blessures. Ici l'on se console des peines même du cœur, en admirant un Dieu de bonté, en pénétrant le secret de

son rêveuse que Gœthe a mise dans la bouche de sa Mignon : « Connais-la la contrée où les citronniers fleurissent? Dans le sombre feuilhipe brillent les fruits d'or; un doux vent souffle du ciel bleu; le myrte discret s'élève au-dessus du superbe laurier... la connais-tu?... » (Roman de Wilhem Meister.)

son amoup; les revers passagers de notre vie éphémère se perdent dans le sein fécond et majestueux de rimmortel univers. »

Corinne.

Venise.

On s'embarque sur la Brenta pour arriver à Venise, et des deux cotés du canal on voit les palais des Vénitiens, grands et un peu délabrés, comme la magnificence italienne. Ils sont ornés d'une manière bizarre, et qui ne rappelle en rien le goût antique. L'architecture vénitienne se ressent du commerce avec rOrient; c'est un mélange singulier de mauresque et de gothique, qui attire la curiosité sans plaire à l'imagination.

Le peuplier, cet arbre régulier comme l'architecture, borde le canal presque partout. Le ciel est d'un bleu vif qui contraste avec le vert éclatant de la campagne; ce vert est entretenu par l'abondance excessive des eaux : le ciel et la terre sont ainsi de deux couleurs si fortement tranchées, que cette nature ellemême a l'air d'être arrangée avec une sorte d'apprêt; et l'ua n'y trouve point le vague mystérieux qui fait aimer le midi de l'Italie.

L'aspect de Venise est ])lus étonnant qu'agréable; on croit d'abord voir une ville submergée; et la réllexion est nécessaire pour admirer le génie des mortels qui ont conquis cette demeure sur les eaux. Xaples est bùlie en amphithéâtre au bord de la mer; mais Venise étant sur un terrain tout à fait plat, les clochers ressemblent aux mâts d'un vaisseau qui resterait immobile au milieu des ondes.

Un sentiment de tristesse s'empare de l'imagination en entrant dans Venise. On ]irend congé de la végétation : on no voit pas même une mouche en ce séjour; tous les animaux en sont bannis; et l'homme seul est là pour lutter contre la mer.

Le silence est profond dans celle ville, dont les rues sont

r.cciTs; SOUVENIRS DI-: voyages. 220

des canaux; le bruit des rames est Tunique intcrrunlion à ce silence ; ce n'est pas la campagne, puisqu'on n'y voit pas un arbre ; ce n'est pas la ville, puisqu'on n'y entend pas le moindre mouvement; ce n'est pas même un vaisseau, puisqu'on n'avance pas : c'est une demeure dont l'orage fait une prison ; car il y a des moments oii l'on ne peut sortir ni de la viile ni de chez soi. On trouve des hommes du peuple, à Venise, qui n'ont jamais été d'un quartier à l'autre, qui n'ont pas vu la place Saint-Marc, et pour qui la vue d'un cheval ou d'un arbre serait une véritable merveille. Ces gondoles noires, qui glissent sur les canaux, ressemblent à des cercueils ou à des berceaux, à la dernière et à la première demeure de l'homme. Le soir on ne voit passer que le reflet des lanternes qui éclairent les gondoles; car, alors, leur couleur noire empêche de les distinguer. On dirait que ce sont des ombres qui glissent sur l'eau, guidées par une petite étoile

Le dialecte vénitien est doux et léger comme un soufllc agréable : on ne conçoit pas comment ceux qui ont résisté à la îigue de Cambrai^ parlaient une langue si flexible. Ce dialecte est charmant, quand on le consacre à la gratte ou à la plaisanterie; mais quand on s'en sert pour des objets plus graves, ^uand on entend des vers sur la mort, avec ces sons délicats ■et presque enfantins, on croirait que cet événement, ainsichanté, n'est qu'une fiction poétique

Les hommes en général ont plus d'esprit à Venise que dans ie reste de l'Italie, parce que le gouvernement, tel qu'il était, leur a plus souvent offert des occasions de penser; mais leur imagination n'est pas naturellement aussi ardente que dans le midi de l'Italie; et la plupart des femmes, quoique très

1. En 1508, les Vénitiens so troijvôrenl seuls anx prises aven qiKilro iP(|f>iitnbles p:iiss;uii"cs coalisées contre la trop aiiilnlicuse l{épul)li(pio : Louis XII. "Ferdinand le CaUiolique, Maximilien d'Aulriclio, le Pape Jules II, âme de la Jigue. Ecrasés par Louis XII à Aignadel, les Vénilicns ne cédcrenl pas, cl fiircul ■sauvés par la division qui ne larda pas à se mellro parmi les alliés.

aimables, ont pris, par Thabitude de vivre dans le monde, un langage de sentimentalité qui, ne gênant en rien la liberté des mœurs, ne fait que mettre de TafFectation dans la galanterie. Le grand mérite des Italiennes, à travers tous leurs torts, c'est de n'avoir aucune vanité; ce mérite est un peu perdu à Venise, où il y a plus de société que dans aucune autre ville d'Italie.

Néanmoins on trouve encore beaucoup de traces de l'originalité et de la facilité des manières italiennes. Les plus grandes dames reçoivent leurs visites dans les cafés de la place SaintjNlarc, et cette confusion bizarre empêche que les salons ne deviennent trop sérieusement une arène pour les prétentions de ramour-propre.

11 reste encore à Venise quelques traces des mœurs populaires et des usages antiques. Or, ces usages supposent toujours du respect pour les ancêtres, et une certaine jeunesse de cœur qui ne se lasse point du passé, ni de l'attendrissement qu'il cause. L'aspect de la ville est d'ailleurs à lui seul singulièrement propre à réveiller une foule de souvenirs et d'idées. La place de Saint-Marc, tout environnée de tentes bleues, sous lesquelles se reposent une foule de Turcs, de Grecs et d'Arméniens, est terminée, à l'extrémité, par l'église', dont l'intérieur ressemble plutôt à une mosquée qu'à un temple chrétien : ce lieu donne une idée de la vie indolente des Orientaux, qui s'oublient dans les cafés à boire du sorbet et à fumer des parfums. On voit quelquefois à Venise des Turcs et des Arméniens passer nonchalamment couchés dans des barques découvertes, et des pots de Heurs à leurs pieds.

Les hommes et les femmes de la première qualité ne sortent jamais que revêtus d'un domino noir; souvent aussi des gondoles toujours noires, car le système de l'égalité porte à Venise principalement sur les objets extérieurs, sont conduites par des

1. C'est la cathédrale do Saint-Marc. Les coupoles de ce inagniiiqiie monuaiCQt lui donnent, eu effet, une certaine apparence de mosquée.

récits; souvenirs de voyages. 231

bateliers vêtus de blanc, avec des ceintures roses; ce contraste a quelque chose de frappant : on dirait que l'habit de fête est abandonné au peuple, tandis que les grands de l'État sont toujours voués au deuil. Dans la plupart des villes européennes, il faut que l'imagination des écrivains écarte soigneusement ce qui se passe tous les jours, parce que nos usages, et même notre luxe, ne sont pas poétiques. Mais à Venise rien n'est vulgaire en ce genre; les canaux et les barques font un tableau pittoresque des plus simples événements de la vie.

Sur le quai des Esclavons, Ton rencontre habituellement des marionnettes, des charlatans ou des conteurs, qui s'adressent de toutes les manières à l'imagination du peuple : les conteurs surtout sont dignes d'attention; ce sont ordinairement des épisodes du T.isse et de l'Arioste qu'ils récitent en prose, à la grande admiration de ceux qui les écoutent. Les auditeurs, assis en rond autour de celui qui parle, sont, pour la plupart, à demi vêtus, immobiles par excès d'attention ; on leur apporte de temps en temps des verres d'eau, qu'ils paient comme du via ailleurs; et ce simple rafraîchissement est tout ce qu'il faut à ce peuple pendant des heures entières, tant son esprit est occupé. Le conteur fait des gestes les plus animés du monde; sa voix est haute, il se fâche, il se passionne; et cependant on voit qu'il est, au fond, parfaitement tranquille; et l'on pourrait lui dire, comme Sapho à la bacchante qui s'agitait de sangfroid ; Bacchante, qui n'es pas ûre, que me i(?wx-?tf? Néanmoins la pantomime animée de ces Italiens ne donne pas l'idée de l'affectation : c'est une habitude singulière qui leur a été transmise par les Romains, aussi grands gesticulateurs; elle tient à leur disposition vive, brillante et poétique

L'air de Venise, la vie qu'on y mène est singulièrement propre à bercer l'ùme; le tranquille balancement des barques porte à la rêverie et à la paresse. On entend quelquefois un gondolier qui, placé sur le pont du Rialto, se met à chanter une stance du Tasse, tandis qu'un autre gondolier lui répond

par la stance suivante, à Tautre extrémité du canal. La musique très ancienne de ces stances ressemble au chant d'église, et de près on s'aperçoit de sa monotonie ; mais en plein air, le soir, lorsque les sons se prolongent sur le canal comme les reflets du soleil couchant, et que les vers du Tasse prêtent aussi leurs beautés de sentiment à tout cet ensemble d'images et d'harmonies, il est impossible que ces chants n'inspirent pas une douce mélancolie

Corinne

Au Vatican Slasée des antiques.

... Us allèrent d'abord au musée du Vatican, ce palais des statues, où l'on voit la figure humaine divinisée par le paganisme, comme les sentiments de Tàme le sont maintenant par le christianisme. Corinne fit remarquer à lord Nelvil ces salles silencieuses, où sont rassemblées les images des dieux et des héros, où la plus parfaite beauté, dans un repos éternel, semble jouir d'elle-même. En contemplant ces traits et ces formes admirables, il se révèle je ne sais quel dessein de la Divinité sur l'homme, exprimé par la noble figure dont elle a daigné lui faire don. L'âme s'élève par cette contemplation à des espérances pleines d'enthousiasme et de vertu; car la beauté est une dans l'uivcrs, et, sous quelque forme quelle se présente, elle excite toujours une émotion religieuse dans le cœur de l'homme. Quelle poésie que ces visages, où la plus sublime expression est pour jamais fixée, où les plus grandes pensées sont revêtues d'une image si digne d'elles!

Quelquefois un sculpteur ancien né faisait qu'une statue dans sa vie; elle était toute son histoire. Il la perfectionnait chaque jour : s'il aimait, s'il était aimé, s'il recevait, par la nature ou par les beaux-arts, une impression nouvelle, il embellissait les

récits; SOUVIiNIRS DI] VOYAGES. 233

traits de son héros jjar ses souvenirs et par ses affections. 11 savait ainsi traduire aux regards tons les sentiments de son âme.

La douleur de nos temps modernes, au milieu de notre état social si froid et si oppressif, est ce qu'il a de plus noble dans l'homme; et, de nos jours, qui n'aurait pas souffert n aurait jamais senti ni pensé. Mais il y avait dans l'antiquité quelque chose de plus noble que la douleur; c'était le calme héroïque, c'était le sentiment de sa force, qui pouvait se développer au milieu d'institutions franches et libres. Les plus belles statues des Grecs n'ont presque jamais indiqué que le repos. Le Laocoon et la Niobé sont les seules qui peignent les douleurs très violentes; mais c'est la vengeance du ciel qu'elles rappellent toutes les deux, et non les passions nées dans le cœur humain. L'être moral avait une organisation si saine chez les anciens, l'air circulait si librement dans leur large poitrine, et l'ordre politique était si bien en harmonie avec les facultés, qu'il n'existait presque jamais, comme de notre temps, des âmes mal à l'aise : cet état fait découvrir beaucoup d'idées fmes, mais ne fournit point aux arts, et particulièrement à la sculpture, les simples affections, les éléments primitifs des sentiments, qui peuvent seuls s'exprimer par le marbre éternel.

A peine trouve-t-on dans leurs statues quelques traces de mélancolie. Une tète d'Apollon, au palais Justiniani, une autre d'Alexandre mourant, sont les seules où les dispositions de l'àme rêveuse et souffrante soient indiquées, mais elles appartiennent l'une et l'autre, selon toute apparence, au temps oîi la Grèce était asservie. Dès lors, il n'y avait plus cette lierté, ni cette tranquillité d'àme qui ont produit chez les anciens les chefsd'œuvre de la sculpture, et de la poésie composée dans le même esprit * .

1. M"» de Staël, en présence des trésors du Vatican, a très bien compris la scrcnilé de l'art antique, la beauté calme des œuvres du ciseau i?rec; mais elle portait dans celte visite une intelligence préparée à l'école de Wiuckelmann, un

234 MAHAMK DE STAËL.

La pensée qui n'a plus d'aliments au dehors se replie sur elle-même, analyse, travaille, creuse les sentiments intérieurs; mais elle n'a plus cette force de création qui suppose et le bonheur et la plénitude de forces que le bonheur seul peut donner. Les sarcophages, même chez les anciens, ne rappellent que des idées guerrières ou riantes ; dans la multitude de ceux qui se trouvent au musée du Vatican, on voit des batailles, des jeux représentés en bas-reliefs sur les tombeaux. Le souvenir de l'activité de la vie était le plus bel hommage que Ton crût devoir rendre aux morts.

La religion grecque n'était point, comme le christianisme, la consolation du malheur, la richesse de la misère, l'avenir des mourants; elle voulait la gloire, le triomphe; elle faisait, pour ainsi dire, l'apothéose de l'homme. Dans ce culte périssable, la beauté même était un dogme religieux. Si les artistes étaient appelés à peindre les passions basses ou féroces, ils en sauvaient la honte à la figure humaine, en y joignant, comme dans les faunes et les centaures, quelques traits des animaux ; et, pour donner à la beauté son plus sublime caractère, ils unissaient tour à tour dans les statues des hommes et des femmes, dans la Minerve guerrière et dans l'Apollon Musagète*, les charmes des deux sexes, la force à la douceur, la douceur à la force; mélange heureux de deux qualités opposées, sans

lequel aucune des deux ne serait parfaite.

Connue,

lie carnaTal à Borne.

C'était le jour de la fête la plus bruyante de l'année, à la fin du carnaval, lorsqu'il prend au peuple-romain comme une fièvre

des auleurs allemands qu'elle goùlalt le mieux. — V. dans le livre De l'AUe- 7iiagne l'élude qu'elle a consacrée à cet hisloriea de l'Art chez Us Bomaitis. 1. L'Apollon conducteur des Muses.

récits; souvenirs de voyages. 233

(le joie, comnin une fureur d'amusement, dont on ne trouve point d'exemple ailleurs. Toute la ville se déguise; à peine reste-t-il aux fenêtres des spectateurs sans masque, pour regarder ceux qui en ont; et cette gaîté commence tel jour à point nommé, sans que les événements publics ou particuliers de Tannée empêchent presque jamais personne de se divertir à cette époque.

C'est là qu'on peut juger de toute l'imagination des gens du peuple. L'italien est plein de charme, même dans leur bouche. Alfieri disait qu'il allait à Florence, sur le marché public, pour apprendre le bon italien. Rome a le même avantage; et ces deux villes sont peut-être les seules du monde où le peuple parle si bien, que l'amusement de l'esprit peut se rencontrer à tous les coins des rues.

Le genre de gaîté qui brille dans les auteurs des arlequinades et de l'opéra-bouffe, se trouve très communément même parmi les hommes sans éducation. Dans ces jours de carnaval, où l'exagération et la caricature sont admises, il se passe entre les masques les scènes les plus comiques.

Souvent une gravité grotesque contraste avec la vivacité des Italiens, et l'on dirait que leurs vêtements bizarres leur inspirent une dignité qui ne leur est pas naturelle. D'autres fois ils font voir une connaissance si singulière de la mythologie, dans les déguisements qu'ils arrangent, qu'on croirait les anciennes fables encore populaires à Rome. Plus souvent ils se moquent des divers états de la société, avec une plaisanterie pleine de force et d'originalité

Le plus grand plaisir de cette fête, c'est la foule et la confusion : c'est comme un souvenir des Saturnales; toutes les classes de Rome sont mêlées ensemble; les plus graves magistrats se promènent assidûment, et presque officiellement, dans leur carrosse, au milieu des masques; toutes les fenêtres sont décorées; toute la ville est dans les rues : c'est véritablement une fête populaire. Le plaisir du peuple ne consiste ni dans les spec-

tacles, ni dans les festins qu'on lui donne, ni dans la magnificence dont il est témoin. Il ne fait aucun excès de vin ni de nourriture; il s'amuse seulement d'être mis en liberté, et de se trouver au milieu des grands seigneurs, qui se divertissent à leur tour de se trouver au milieu du peuple. C'est surtout le rafllnement et la délicatesse des plaisirs qui mettent une barrière entre les différentes classes ; c'est aussi la recherche et la perfection de l'éducation. Mais, en Italie, les rangs en ce genre ne sont pas marqués d'une manière très sensible : et le pays est plus distingué par le talent naturel et l'imagination de tous, que par la culture d'esprit des premières classes. Il y a donc, pendant le carnaval, un mélange complet de rangs, de manières et d'esprits; et la foule, et les cris, et les bons mots, et les dragées dont on inonde indistinctement les voitures qui passent, confondent tous les êtres mortels ensemble, remettent la nation péle-môle, comme s'il n'y avait plus d'ordre socinl.

lia course des elicTaux à Rome.

La course de chevaux se préparait. Lord Nelvil s'attendait à voir une course semblable à celles d'Angleterre; mais il fut étonné d'apprendre que de petits chevaux barbes devaient courir seuls, sans cavaliers, les uns contre les autres. Ce spectacle attire singulièrement l'attention des Romains. Au moment où il va commencer, la foule se range des deux cotés de la rue. La place du Peuple, qui était couverte de monde, est vide en un moment. Chacun monte sur les amphithéâtres qui entourent les obélisques, et des multitudes innombrables de tètes et d'yeux noirs sont tournés vers la barrière d'où les chevaux doivent s'élancer.

Ils arrivent sans bride et sans selle, seulement le dos couvert d'une étoffe brillante, et conduits par des palefreniers très bien

récits; souvenirs de voyages. 237

vêtus, qui mettent h leurs succès un intérêt passionné. On place les chevaux derrière la barrière, et leur ardeur pour la franchir est excessive. A chaque instant on les retient : ils se cabrent, ils hennissent, ils trépignent, comme s'ils étaient impatients d'une gloire qu'ils vont obtenir à eux seuls, sans que l'homme les dirige. Cette impatience des chevaux, ces cris des palefreniers font du moment où la barrière tombe un vrai coup de théâtre. Les chevaux partent, les palefreniers crient p/ace, place, avec un transport inexprimable. Ils accompagnent leurs chevaux du geste et de la voix, aussi longtemps qu'ils peuvent les apercevoir. Les chevaux sont jaloux l'un de l'autre comme des hommes. Le pavé étincelle sous leurs pas, leur crinière vole, et leur désir de gagner le prix, ainsi abandonnés à eux-mêmes, est tel, qu'il en est qui, en arrivant, sont morts de la rapidité de leur course. On s'étonne de voir ces chevaux libres ainsi animés par des passions personnelles; cela fait peur, comme si c'était de la pensée sous cette forme d'animal. La foule rompt ses rangs quand les chevaux sont passés, et les suit en tumulte. Ils arrivent au palais de Venise, oii est le but; et il faut entendre les exclamations des palefreniers dont les chevaux sont vainqueurs! Celui qui avait gagné le premier prix se jeta à genoux devant son cheval, et le remercia, et le recommanda à saint Antoine, patron des animaux, avec un enthousiasme aussi sérieux en lui que comique pour les spectateurs''.

C'est à la lin du jour, ordinairement, que les courses finissent. Alors commence un autre genre d'amusement beaucoup moins pittoresque, mais aussi très bruyant. Les fenêtres sont illuminées. Les gardes abandonnent leur poste, pour se mêler euxmêmes à la joie générale. Chacun prend alors un petit flambeau appelé moccolo, et l'on cherche mutuellement à se l'éteindre, en

1. Un poslillon il.ilien qui voyait mourir son cheval, priait pour lui et s'écriait : « O sa)it' Antonio, nbbinte pio.tà dc.W anima fsua.' O saint Antoine, ayez pitié de son âme! » (Notes du premier volume de Coj-inne.)

répétant le mot ammazzare (tuer), avec une vivacité redoutable.

(ChE la BELLA PRINCIPESSA SIA AMMAZZATA ! CHE IL SIGXORE ABBATE

SL\ AMMAzzATo!) Que 1(1 hoile princesse soit tuée! que le seigneur abbé soit tué! crie-t-on d'un bout de la rue à l'autre. La foule rassurée, parce qu'à cette heure on interdit les chevaux et les voitures, se précipite de tous les côtés; enfin, il n'y a plus d'autre plaisir que le tumulte et letourdissement. Cependant la nuit s'avance; le bruit cesse par degrés; le plus profond silence lui succède, et il ne reste plus de cette soirée que l'idée d'un songe confus, qui, changeant l'existence de chacun en un rêve, a fait oublier pour un moment, au peuple ses travaux, aux savants leurs études, aux grands seigneurs leur oisiveté.

Corinne.

Un concert.

Le concert commença; qui n'a pas entendu le chant italien ne peut avoir l'idée de la musique. Les voix, en Italie, ont cette mollesse et cette douceur qui rappelle et le parfum des fleurs et la pureté du ciel. La nature a destiné cette musique pour ce climat : l'une est comme un reflet de l'autre. Le monde est l'œuvre d'une seule pensée, qui s'exprime sous mille formes différentes.

Les Italiens, depuis des siècles, aiment la musique avcj transport. Le Dante, dans le poème du Purgatoire^ rencontre un des meilleurs chanteurs de son temps; il lui demande un de ces airs délicieux, et les âmes ravies s'oublient en l'écoutant, jusqu'à ce que leur gardien les rappelle.

De tous les beaux-arts, la musique est celui qui agit le plus immédiatement sur l'àme. Les autres la dirigent sur telle ou

1. Dans ce poème, Dante montre les ùmes atten'aves au doux chant du musicien Casella.

récits; souvenmrs de voyatiEs. 239

telle idée; celui-là seul s'adresse à la source intime de l'existence, et change en entier la disposition intérieure. Ce qu'on a dit de la grâce divine, qui tout à coup transforme les cœurs, peut, humainement parlant, s'appliquer à la puissance de la mélodie; et parmi les pressentiments de la vie ù venir, ceux qui naissent de la musique ne sont point à dédaigner.

Lagaîtémême que la musique bouffe sait si bien exciter, n'est point une gaîté vulgaire qui ne dise rien à l'imagination. Au fond de la joie qu'elle donne, il y a des sensations poétiques, une rêverie agréable, que les plaisanteries parlées ne sauraient jamais inspirer. La musique est un plaisir si passager, on le sent tellement s'échapper à mesure qu'on l'éprouve, qu'une impression mélancolique se mêle à la gaîté qu'elle cause; mais aussi, quand elle exprime la douleur, elle fait encore connaître un sentiment doux. Le cœur bat plus vite en l'écoutant : la satisfaction ([ue cause la régularité de la mesure, en rappelant la brièveté du temps, donne le besoin d'en jouir. Il n'y a plus de vide, il n'y a plus de silence autour de vous, la vie est remplie, le sang coule rapidement, vous sentez en vous-même le mouvement que donne une existence active, et vous n'avez point à craindre, au dehors de vous, les obstacles qu'elle rencontre.

La musique double l'idée que nous avons des facultés de notre âme; quand on l'entend, on se sent capable des plus nobles efforts. C'est par elle qu'on marche à la mort avec enthousiasme; elle a l'heureuse impuissance d'exprimer aucun sentiment bas, aucun artifice, aucun mensonge. Le malheur même, dans le langage de la musique, est sans amertume, sans déchirement, sans irritation. La musique soulève doucement le poids qu'on a presque toujours sur le cœur, quand on est capable d'affections sérieuses et profondes; ce poids qui se confond quelquefois avec le sentiment même de l'existence, tant la douleur qu'il cause est habituelle. Il semble qu'en écoutant des sons purs et délicieux on est prêt ù saisir le secret

du Créateur, à pénétrer le mystère ( ne peut exprimer cette impression; nent après les impressions primitive:

en prose sur les pas des poètes^. 11 puisse en donner quelque idée; le :

longtemps attaché sur vous, et pénét dans votre cœur, qu'il faut à la fin dérober à un bonheur si grand.

La justesse admirable de deux vc produit, dans les duos des grands mai sèment délicieux, mais qui ne pourra sorte de douleur : c'est un bien-être i humaine; et lame vibre alors ce l'unisson, que briserait une harmonie

A Terracîn<

Après le passage inquiétant

arrivèrent enfin à Terracine, sur le confins du royaume de Naples. C'esl

1. « De tous les arts, la musique fut certaineu le plus touchée, et le seul qu'elle ait pratiqué. E ■voix forte et juste, et chantait agréablement.

récits; SOUVIiNIRS DE VOYAGES.

tablement le Midi : c'est là qu'il accueille les vo toute sa magnificence. Cette terre de Naplcs, a heureuse, est comme séparée du reste de l'Eu la mer qui l'entoure, et par cette contrée dau; faut traverser pour y arriver*. On dirait que la réservé le secret de ce séjour de délices, et qu'elle les abords en fussent périlleux. Rome n'est po Midi : on en pressent les douceurs, mais son encl commence véritablement que sur le territoire de N

Non loin de Terracine est le promontoire choisi comme la demeure de Circé^, et derrière Terrac mont Anxur, où Théodoric, roi des Goths, avait p châteaux forts dont les g-uerriers du Nord couvri: Il y a très peu de traces de l'invasion des barbar ou, du moins, là oîi ces traces consistent en destr se confondent avec l'effet du temps. Les nations se n'ont point donné à l'Italie cet aspect guerrier qu( a conservé. Il semble que la molle terre de l'Aus garder les fortifications et les citadelles dont les j sont hérissés. Rarement un édifice gothique, un c s'y rencontre encore; et les souvenirs des antiq régnent seuls à travers les siècles, malgré les pe ont vaincus.

Toute la montagne qui domine Terracine d'orangers et de citronniers qui embaument l'air d

gînatîoii presque le même effet qa^^uoe mosiqne mâodiense ; il donne une disposition poétîqiie, ex^dfe le talent, et TeniTre de la natore. Les aloès, les cactus à lar^i^ feoiUes, que tous icn- OMitrez à dhaque pas, ont une physionomie particnlière, qui lappdle ce que l'on sait des redoutables productions de TAMqne. Ces planta causent une sorte d'effirû : dles ont l'air d^'appartaair à une nature violente et dominatrice. Tout Taspect du pays est étrang^n' : on se sent dans un autre monde, dans un monde qu'ion n'^a connu que par les descriptions des poètes de Fantiquité, qui ont tout à la fois, dans leurs peintures, tant dlmagination et d'^exadîtnde.

£a entrant à Ttoradue, les enfants jetèrent dans la T(ûiur:de Corinne une immense quantité de fleurs qulls coàllaîoit au bord du chemin, qulls allaioit cherdier sur la montagne, et qu^ils lépandaîent au basant ; tant ils se confiaient dans la prodigalité de la nature! Les diariots qui rapportaient la moisson des champs étaient ornés tous les jours avec des guirlandes de rosfô, et qudqnrfois les en&nts entouraient leur coupe de fleurs : car llmagination du peuple même derient poétique sous un beau dd.

On Toyait, ma entendait à côté de ces riants tableaux, la mer dont les vagu^ se brisaient avec fureur. Ce n'hait point Torage qui Tagitait^ mais les rocheis, obstade habituel qui s'opposait à ses flots, et dont sa grandeur était irritée.

£ non udite anoor oome lisocMia U loco ed alto firemito maiîno>?

Vers le sc*ir, tout se calma. Corinne et lord Xelril se promenèrent lentement et avec délices dans la campagne. Qiaqne pas, ai pressant les flairs, £ûsait sortir des parfoms de leur sein. Les rossignols Tenaient se repo<»er pVj? v"' -^tv-r? sur les

deUM

récits; souvenirs de voyages. 243

arbustes qui portaient les roses. Ainsi les chants les plus purs se réunissaient aux odeurs les plus suaves ; tous les charmes de la nature s'attiraient mutuellement ; mais ce qui est surtout ravissant et inexprimable, c'est la douceur de Tair qu'on respire. Quand on contemple un beau site dans le Nord, le climat, qui se fait sentir, trouble toujours un peu le plaisir qu'on pourrait goûter. C'est comme un son faux dans un concert, que ces petites sensations de froid et d'humidité qui détournent plus ou moins votre attention de ce que vous voyez : mais en approchant de Xaples, vous éprouvez un bien-être si parfait, une si grande amitié de la nature pour vous, que rien n'altère

les sensations agréables qu'elle vous cause La nature,

dans les pays chauds, met en relation plus intime avec les objets extérieurs, et les sentiments s'y répandent doucement au dehors. Ce n'est pas que le Midi n'ait aussi sa mélancolie; dans quels lieux la destinée de l'homme ne produit-elle pas cette impression! Mais il n'y a dans cette mélancolie ni mécontentement, ni anxiété, ni regret. Ailleurs, c'est la vie qui, telle qu'elle est, ne suffît pas aux facultés de Tàme; ici, ce sont les facultés de l'âme qui ne suffisent pas à la vie, et la surabondance des sensations inspire une rêveuse indolence, dont on se rend à peine compte en l'éprouvant.

Corinîie.

Ijes raes de Xaples.

Nos voyageurs arrivèrent à Naples. de jour, au milieu de cette immense population qui est si animée et si oisive tout à la fois. Ils traversèrent d'abord la rue de Tolède, et virent les lazzaroni couchés sur les pavés, ou retirés dans un panier d'osier, qui leur sert d'habitation jour et nuit. Cet état sauvage qui se voit là, mêlé avec la civilisation, a quelque chose de très original

244 MADAME DE STAÏ-ÏL.

Le peuple napolitain, à quelques égards, n'est point du tout civilisé; mais il n'est point vulgaire à la manière des autres peuples. Sa grossièreté même frappe l'imagination. La rive africaine, qui borde la mer de l'autre coté, se fait presque déjà sentir, et il y a je ne sais quoi de Numiû'e dans les cris sauvages qu'on entend de toutes parts. Ces visages brunis, ces vêtements formés de quelques morceaux d'étoffe rouge ou violette, dont la couleur foncée attire les regards ; ces lambeaux d'habillements, que ce peuple artiste drape encore avec art, donnent quelque chose de pittoresque à la populace, tandis qu'ailleurs l'on ne peut voir en elle que les misères de la civilisation. Un certain goût pour la parure et les décorations se trouve souvent, ù Naples, à côté du manque absolu des choses nécessaires ou commodes. Les boutiques sont ornées agréablement avec des fleurs et des fruits. Quelques-unes ont un air de fête qui ne tient ni à l'abondance ni à la félicité publique, mais seulement à la vivacité de l'imagination ; on veut réjouir les yeux avant tout. La douceur du climat permet aux ouvriers, en tout genre, de travailler dans la rue. Les tailleurs y font des habits, les traiteurs, leurs repas ; et les occupations de la maison, se passant ainsi au dehors, multiplient le mouvement de mille manières. Les chants, les danses, des jeux bruyants accompagnent assez bien tout ce spectacle, et il n'y a point de pays où l'on sente plus clairement la différence de ramusoment au bonheur: enfin, l'on sort de l'intérieur de la ville pour arriver sur les quais, d'où l'on voit et la mer et le Vésuve..., et l'on oublie alors tout ce que l'on

sait des hommes ' .

Corinne.

1. « Naplcs. Entrée grandiose Cela est bien autrement frappant que celte

bonbonnière si vantée, qu'on appelle à Home la porte du Peuple. — Nous voici au palais dei studi: on tourne à gaucho, c'est la rue de Tolède. Voilà un des grands buts de mon voyage, la rue la plus peuplée et la plus gaie de l'univers. Le croira-t-on? Nous avons couru les auberges pendant cinq heures; il faut qu'il

récits; souvenirs de voyages. 2i5

Pompéia»

Ils virent ensemble Pompéia, la ruine la plus curieuse

de l'antiquité. .V Rome, l'on ne trouve guère que les débris des monuments publics, et ces monuments ne retracent que Thistoire politique des siècles écoulés; mais à Pompéia, c'est la vie privée des anciens qui s'offre à vous telle qu'elle était. Le volcan qui a couvert cette ville de cendres l'a préservée des outrages du temps. Jamais des édifices exposés à l'air ne se seraient ainsi maintenus, et ce souvenir enfoui s'est retrouvé tout entier. Les peintures, les bronzes étaient encore dans leur beauté première; tout ce qui peut servir aux usages domestiques est conservé d'une manière effrayante. Les amphores sont encore préparées pour le festin du jour suivant; la farine qui allait être pétrie est encore là. Les restes d'une femme sont encore ornés des parures qu'elle portait dans le jour de fête que le volcan a troublé, et ses bras desséchés ne remplissent plus le bracelet de pierreries qui les entoure encore. On ne peut voir nulle part une image aussi frappante de l'interruption subite de la vie. Le sillon des roues est visiblement marqué sur les pavés dans les rues, et les pierres qui bordent les puits portent la trace des cordes qui les ont creusées peu à peu. On voit encore sur les murs d'un corps de garde les caractères mal formés, les figures grossièrement esquissées que les soldats traçaient pour passer le temps, tandis que ce temps avançait pour les engloutir.

Quand on se place au milieu du carrefour des rues, d'où l'on voit de tous les côtés la ville qui subsiste encore presque en entier, il semble qu'on attende quelqu'un, que le maître soit

y ait deux ou trois mille Anglais ; je me niche enfin au septième élage, mais c'est vis-à-vis Saint-Charles (le théâtre de San-Carlo), — et jf vois le Vésuve et la mer ! » (Stendhal, Rome, Naples et Florence.)

prêta venir; et l'apparence même de vie qu'offre ce séjour

fait sentir plus tristement son éternel silence. C'est avec des

morceaux de lave pétrifiée que sont bâties la plupart de ces

maisons qui ont été ensevelies par d'autres laves. Ainsi, ruines

sur ruines, et tombeaux sur tombeaux!

Corinne.

lies prédicateurs italiens.

C'est le soir, et avec les lumières presque éteintes, que les prédicateurs à Rome se font entendre, pendant la semaine sainte, dans les églises. Toutes les femmes aîors sont vêtues de noir, en souvenir de la mort de Jésus-Christ ; il y a quelque chose de bien touchant dans ce deuil anniversaire, renouvelé tant de fois depuis tant de siècles. C'est avec une émotion véritable que l'on arrive au milieu de ces belles églises, où les tombeaux préparent si bien à la prière; mais le prédicateur dissipe presque toujours cette émotion en peu d'instants.

Sa chaire est une assez longue tribune, qu'il parcourt d'un bout à l'autre avec autant d'agitation que de régularité. Il ne manque jamais de partir au commencement d'une phrase, et de revenir à la fin, comme le balancier d'une pendule; et cependant il fait tant de gestes, il a l'air si passionné, qu'on le croirait capable de tout oublier. Mais c'est, si l'on peut s'exprimer ainsi, une fureur systématique, telle qu'on en voit beaucoup en Italie, oii la vivacité des mouvements extérieurs n'indique souvent qu'une émotion superficielle. Un crucifix est suspendu à l'extrémité de la chaire; le prédicateur le détache, le baise, le presse sur son cœur, et puis le remet à sa place avec un très grand sang-froid,- quand la période pathétique est achevée. Il y a aussi un moyen de faire effet dont les prédicateurs ordinaires se servent assez souvent, c'est le bonnet carré qu'ils portent sur ia tête; ils Tùtent et le remettent avec

récits; souvenirs de voyages. 247

une rapidité inconcevable. L'un d'eux s'en prenait à Voltaire, et surtout à Rousseau, de l'irrélig-ion du siècle. Il jetait son bonnet au milieu de la chaire, le chargeait de représenter Jean- Jacques; et en cette qualité il le haranguait, et lui disait : Eh bien, philosophe genevois, qa'avez-vous à objecter à mes arguments? — Il se taisait alors quelques moments, comme pour attendre la réponse; et, le bonnet ne répondant rien, il le remettait sur sa tète, et terminait l'entretien par ces mots : A présent que vous êtes convaincu, n'en parlons plus.

Ces scènes bizarres se renouvellent souvent parmi les prédicateurs, k Rome; car le véritable talent en ce genre y est très rare. La religion est respectée en Italie comme une loi toutepuissante; elle captive l'imagination par les pratiques et les cérémonies ; mais on s'y occupe beaucoup moins en chaire de la morale que du dogme; et l'on n'y pénètre point, par les idées religieuses, dans le fond du cœur humain. L'éloquence de la chaire, ainsi que beaucoup d'autres branches de la littérature, est donc absolument livrée aux idées communes qui ne peignent rien, qui n'expriment rien. Une pensée nouvelle causerait presque une sorte de rumeur dans ces esprits tellement ardents et paresseux tout à la fois, qu'ils ont besoin de l'uniformité pour se calmer, et qu'ils l'aiment parce qu'elle les repose. Il y a dans les sermons une sorte d'étiquette pour les idées et les phrases. Les unes viennent presque toujours à la suite des autres; et cet ordre serait dérangé si l'orateur, parlant d'après lui-même, cherchait dans son âme ce qu'il faut dire. La philosophie chrétienne, celle qui cherche l'analogie de la religion avec la nature humaine, est aussi peu connue des Italiens que toute autre philosophie^. Penser sur la religion les scandaliserait presque autant que de penser contre, tant ils sont accoutumés à la routine dans ce genre.

1. Que toute autre philosophie. En parlant ainsi, r.-iuIcLii' vise ?ans doute le gros de la nation. M"» de Staël, écrivant ceci au lendemain du dix-huiliônie siècle, ne pouvait oublier les grands penseurs italiens, Vico, Bcccaria, Filangieri,

Le culte de la Vierge est particulièrement cher aux Italiens et à toutes les nations du Midi-, il semble s'allier de quelque manière à ce qu'il y a de plus pur et de plus sensible dans raffection pour les femmes. Mais les mêmes formes de rhétorique exagérées se retrouvent encore dans tout ce que les prédicateurs disent à ce sujet; et l'on ne conçoit pas comment leurs gestes et leurs discours ne changent pas constamment en plaisanteries ce qu'il y a de plus sérieux. On ne rencontre presque jamais en Italie, dans l'auguste fonction de la chaire,

un accent vrai ni une parole naturelle.

Corinne.

Au couTent des Chartreux, à Rome.

Le couvent des Chartreux est bâti sur les débris des thermes de Dioclélien, et Téglise qui est à côté du couvent est décorée avec les colonnes de granit qu'on y a trouvées debout. Les moines qui habitent ce couvent les montrent avec empressement; ils ne tiennent plus au monde que par l'intérêt qu'ils prennent aux ruines.

La manière de vivre des Chartreux suppose dans les hommes qui sont capables de la mener, ou un esprit extrêmement borné, ou la plus noble et la plus continuelle exaltation des sentiments religieux; cette succession de jours sans variété d'événements rappelle ce vers fameux :

Sur les mouiles détruits le Temps dort immobile*.

Il semble que la vie ne serve là qu'à contempler la mort. La mobilité des idées, avec une telle uniformité d'existence, serait le plus cruel des supplices.

1. Ce vers, dont M"" de Slaël ne cite pas rautenr. est le dernier d'une ode da poète Gilbert sur le Jugement dernier.

récits; souvenirs de voyages. 249

Au milieu du cloître s'élèvent quatre cyprès. Cet arbre noir et silencieux, que le vent même agite difficilement, n'introduit pas le mouvement dans ce séjour. Entre les cyprès, il y a une fontaine d'où sort un peu d'eau que l'on entend à peine, tant le jet en est faible et lent ; on dirait que c'est la clepsydre qui convient ù cette solitude, où le temps fait si peu de bruit.

Ces hommes qui existent ainsi sont pourtant les mêmes à

qui la guerre et toute son activité suffirait à peine, s'ils s'y

étaient accoutumés. C'est un sujet inépuisable de réflexion, que

les différentes combinaisons de la destinée humaine sur la

terre. 11 se passe dans l'intérieur de l'àme mille accidents, il se

forme mille habitudes qui font de chaque individu un monde

et son histoire. Connaître un autre parfaitement, serait l'étude

d'une vie entière; qu'est-ce donc qu'on entend par connaître

les hommes? les gouverner, cela se peut, mais les comprendre?

Dieu seul le fait.

CoriJine,

A Saînt-Pétersboiipg^, choz un s^raud seijsj^iieur rnsse*

J'allai passer un jour à la campagne de M. Narischkin, grand chambellan de la cour, homme aimable, facile et poli, mais qui ne sait pas exister sans une fête : c'est chez lui qu'on a vraiment l'idée de cette vivacité dans les goûts, qui explique les défauts et les qualités des Russes. La maison de M. Narischkin est toujours ouverte, et, quand il n'a que vingt personnes à sa campagne, il s'ennuie de cette retraite philosophique. Obligeant pour les étrangers, toujours en mouvement, et néanmoins très capable de la réflexion qu'il faut pour bien se conduire dans une cour; avide des jouissances d'imagination, et ne trouvant ces jouissances que dans les choses, et non dans les livres; impatient partout ailleurs qu'à la cour, spirituel

quand il lui est avantageux de l'être, magnilique plutôt qu'ambitieux, et cherchant en tout une certaine grandeur asiatique dans laquelle la fortune et le rang se signalent plus que les avantages particuliers à la personne. Sa campagne est aussi agréable que peut l'être une nature créée de main d'homme : tout le pays environnant est aride et marécageux; c'est une oasis que cette demeure.

En montant sur la terrasse, on voit le golfe de Finlande, et Ton aperçoit dans le lointain le palais que Pierre I" avait fait bâtir sur les bords ; mais l'espace qui sépare de la mer et du palais est presque inculte, et le parc de M. Narischkin charme seul les regards. Xous allâmes dîner dans la maison des Moldaves, c'est-à-dire dans une salle construite selon le goût de ces peuples ; elle était arrangée pour se garantir de l'ardeur du soleil, précaution assez inutile en Russie

La table était couverte de fruits de tous les pays, suivant la coutume tirée de l'Orient, de ne faire paraître que les fruits, tandis qu'une foule de serviteurs apportent à chaque convive les viandes et les légumes qu'il faut pour les nourrir.

On nous fit entendre cette musique de cors particulière à la Russie, et dont on a souvent parlé. Sur vingt musiciens, chacun fait- entendre une seule et même note, toutes les fois qu'elle revient; ainsi, chacun de ces hommes porte le nom de la note qu'il est chargé d'exécuter. On dit, en les voyvint passer : Voilà le sol, le mi ou le ré de M. Xarischkin. Les cors vont en grossissant de rang en rang, et quelqu'un appelait, avec raison, cette musique un orgue vivant. De loin l'effet en est très beau ; la justesse et la pureté de l'harmonie font naître les plus nobles pensées; mais quand on approche de ces pauvres musiciens, qui sont là comme des tuyaux ne rendant qu'un son, et ne pouvant participer par leur propre émotion à celle qu'ils produisent, le plaisir se refroidit : on n'aime pas à voir les beaux-arts transformés en arts mécaniques, et pouvant s'apprendre de force comme l'exercice.

récits; souvenirs de voyages. 2nl

Des habitants de l'Ukraine, vêtus de rouge, vinrent ensuite nous chanter des airs de leur pays, singulièrement agréables, tantôt gais, tantôt mélancoliques, tantôt Tun et l'autre tout ensemble. Ces airs cessent quelquefois brusquement au milieu de la mélodie, comme si l'imagination de ces peuples se fatiguait à terminer ce qui lui plaisait d'abord, ou trouvait plus piquant de suspendre le charme au moment où il agit avec le plus de puissance. C'est ainsi que la sultane des Mille et une Nuits interrompt toujours son récit, lorsque l'intérêt est plus vif

Des Calmouks aux traits aplatis sont élevés chez les seigneurs russes, comme pour conserver un échantillon de ces Tartares, que les Esclavons ont vaincus. Dans ce palais Narischkin couraient deux ou trois de ces Calmouks à demi sauvages. Ils sont assez agréables dans l'enfance, mais ils perdent, dès l'âge de vingt ans, tout le charme de la jeunesse; opiniâtres, quoique esclaves, ils amusent leurs maîtres par leur résistance, comme un écureuil qui se débat contre les barreaux de sa cage. Cet échantillon de l'espèce humaine avilie était pénible à regarder; il me semblait voir, au milieu de toutes les pompes du luxe, une image de ce que l'homme peut devenir quand il n'a de dignité ni par la religion ni par les lois, et ce spectacle rabaissait l'orgueil que peuvent inspirer les jouissances de la splendeur.

De longues voitures de promenade, attelées des plus beaux chevaux, nous conduisirent, après dîner, dans le parc. C'était à la fin d'août; cependant le ciel était pâle, les gazons d'un vert presque artificiel, parce qu'ils n'étaient entretenus qu'à force de soins. Les fleurs mêmes semblaient une jouissance aristocratique, tant il fallait de frais pour en avoir. On n'entendait point le ramage des oiseaux dans les bois ; ils ne se fiaient point à cet été d'un moment; on ne voyait pas non plus de bestiaux dans les prairies; on n'aurait pas osé leur livrer des plantes qui avaient coûté tant de peines à cultiver. L'eau coulait à peine, et seulement à l'aide des machines qui la dirigeaient dans le jar-

din, où toute cette nature avait l'air d'une décoration de fête qui disparaîtrait quand les spectateurs n'y seraient plus.

Nos calèches s'arrêtèrent devant une fabrique du jardin qui représentait un camp tartare; là, tous les musiciens réunis commencèrent à se faire entendre de nouveau; le bruit des cors et des cymbales enivrait la pensée. Pour mieux achever de s'étourdir, on imitait, pendant l'été, ces traîneaux dont la rapidité console les Russes de l'hiver; on roulait sur des planches, du haut d'une montagne en bois, avec la vitesse de réclair. Ce jeu charmait les femmes aussi bien que les hommes, et leur faisait partager un peu ces plaisirs de la guerre, qui consistent dans l'émotion du danger et dans la promptitude animée de tous les mouvements. Ainsi se passait le temps; car on renouvelait presque tous les jours ce qui me paraissait une fête. A quelques diiférences près, la plupart des grandes maisons de Pétersbourg ont la même manière d'être; il ne peut y être question, comme on voit, d'aucun genre d'entretien suivi, et l'instruction n'est d'aucune utilité dans ce genre de société^ ; mais, quand on a fait tant que de vouloir réunir chez soi un grand nombre de personnes, les fêtes sont, après tout, la seule façon de prévenir l'ennui que la foule dans les salons fait toujours naître.

Dix ans' d'exil.

1. On voit que dans co monde, tout occupé de passe-lcmps frivoles. M"»» de Staël trouvait peu à qui parler. Elle fut plus hourouse dans plusieurs autres grandes maisons de Saint-Pétersbourg. (V. notre Xotice, p. XLiv.) Toutefois, à cette époque, la haute société russe ne mêlait pas au luxe oriental de ses fêtes les plaisirs de l'esprit autant qu'elle s'est habituée de ])lus en ])lus à le faire. En littérature, le talent indigène n'annonçait pas encore le brillant es.sor qu'il allait prendre. Poui^hkine, en 1S12, était encore enfant ; Nicolas Gogol, Dostoicwstky, Tourguénef allaient venir au monde.

Thomas llorus.

...., Si les anciens s'enorgueillissent de Socrate, les chrétiens, sans compter même les martyrs, peuvent présenter un grand nombre d'exemples de cette force généreuse de lYime auprès de laquelle l'irritation ou l'abattement qui portent à se tuer ne sont dignes que de pitié.

Thomas Morus, chancelier de Henri VIII, pendant une année entière enfermé dans la tour de Londres, refusa tous les jours les offres qu'un roi tout-puissant lui faisait faire pour rentrer à son service, en étouffant le scrupule de conscience qui l'en tenait éloigné. Thomas Morus sut mourir pendant une année, et mourir en aimant la vie, ce qui redouble encore la grandeur du sacrifice^. Écrivain célèbre, il aimait ces occupations intellectuelles qui remplissent toutes les heures d'un intérêt toujours croissant. Une fille chérie, une fille qui pouvait comprendre le génie de son père, répandait sur l'intérieur de sa maison un charme habituel. 11 était dans un donjon, derrière ces grilles qui ne laissent pénétrer qu'une lueur brisée par des barreaux funèbres : et non loin de cet horrible séjour une

1. Le grand chancelier Tliomas Morus fut mis à la tour de Londres en I'jSo, pour ne s'ôlre point prêté aux réformes que le roi Henri VIII introduisait dans l'Église. Il eût obtenu sa liberté en consentant à prêter le serment de suprématie par lequel le clergé anglican reconnaissait le prince pour son chef. C'eût été passer outre à sa conscience. 11 persista héroïquement dans son refus. Bossuet a dit du grand chancelier et de l'évèque de Rochester : « Ils furent les deux plus illustres victimes de la primauté ecclésiastique. Morus, pressé de la reconnaître, fit celle belle réponse : « qu'il se défierait de lui-même s'il était seul contre tout le Parlement; mais que, s'il avait contre lui « le grand conseil d'Angleterre, » il avait pour lui toute l'Église, ce grand conseil des chrétiens. — La fin d© Fischer ne fut pas moins belle ni moins chrétienne. » [Histoire des variations.)

2o6 MADAME DE STAËL.

campagne délicieuse, sur les bords verdoyants de la Tamise, lui oifrait la réunion de tous les plaisirs que les affections dt* famille et les études philosophiques peuvent donner. Cependant il fut inébranlable, Téchafaud ne put l'intimider; sa santé cruellement altérée n'affaiblit point sa résolution; il trouva des forces dans ce foyer de rame qui est inépuisable, parce qu'il doit être éternel. l'I mourut, parce qu'il le voulait, immolant à sa conscience le bonheur avec la vie; sacriiiant toutes les jouissances à ce sentiment du devoir, la plus grande merveille de la nature morale, celle qui féconde le cœur, comme dans Tordre physique le soleil éclaire le monde.

Réflexions sur le suicide.

liady Russel.

Lady Russel, la femme de l'illustre lord Russel qui périt sous Charles II, pour s'être opposé aux empiétements du pouvoir royal, me paraît le vrai modèle d'une femme anglaise dans toute sa perfection K Le tribunal qui jugeait lord Russel lui demanda quelle personne il voulait désigner pour lui servir de secrétaire pendant son procès; il choisit lady Russel, parce quc^ dit-il, elle réunit les lumières d'un homme à la tendre affection d'une épouse. Lady Russel, qui adorait son mari, soutint néanmoins la présence de ses juges iniques et le barbare sophisme de leurs interrogations avec toute la présence d'esprit que lui commandait Tespoir d'être utile : ce fut en vain. La sentence de mort étant prononcée, lady Russel alla se jeter aux pieds de Charles II, en l'implorant au nom de lord Southampton, dont elle était la fille, et qui s'était dévoué pour la

1. Lord Russel, membre de l'opposition sous Charles II, fut impliqué, san» preuves, dans la conspiration de Monmouth, et, après un procès hàlé, où l'ott viola toutes les formes de la justice, péril sur 1 ecbafaud en 1GS3.

cause de Charles P"". Mais le souvenir des services rendus au père ne put rien sur le fils; car sa frivolité ne rempôchait pas d'être cruel.

Lord Russel, en se séparant de sa femme pour marcher à Téchafaud, prononça ces paroles remarquables : « A présent, la douleur de la mort est passée. » En effet, il y a telle affection dont on peut se composer toute l'existence.

On a publié des lettres de lady Russel, écrites après la mort de son époux, dans lesquelles on trouve l'empreinte de la plus profonde douleur, contenue parla résignation religieuse. Elle vécut pour élever ses enfants; elle vécut, parce qu'elle ne se serait pas permis de se donner la mort. A force de pleurer, elle devint aveugle, et toujours le souvenir de celui qu'elle avait tant aimé fut vivant dans son cœur. Elle eut un moment de joie, quand la liberté s'établit en 1688, la sentence portée contre lord Russel fut révoquée, et ses opinions triomphèrent. Les partisans de Guillaume III, et la reine Anne elle-même, consultaient souvent lady Russel sur les affaires publiques, comme ayant conservé quelques étincelles des lumières de lord Russel. C'est à ce titre aussi qu'elle répondait, et qu'à travers le profond deuil de son àme, elle s'intéressait à la noble cause pour laquelle le sang de son époux avait été répandu. Toujours elle fut la veuve de lord Russel, et c'est par l'unité de ce sentiment qu'elle mérite d'être admirée.

Considérations sur la Révolution française.

Frédéric II.

Il faut étudier le caractère de ce prince, quand on veut connaître la Prusse. Un homme a créé cet empire que la nature n'avait point favorisé, et qui n'est devenu une puissance que parce qu'un guerrier en a été le maître

2o8 MADAME DE STAËL.

Frédéric II était formé par la philosophie française du dixhuitième siècle; cette philosophie fait du mal aux nations, lorsqu'elle tarit en elles la source de l'enthousiasme; mais là où règne un monarque absolu, il est à souhaiter que des principes libéraux tempèrent en lui l'action du despotisme. Frédéric introduisit la liberté de penser dans le nord de l'Allemagne; la réformalion y avait amené l'examen, mais non pas la tolérance; et, par un contraste singulier, on ne permettait d'examiner qu'en prescrivant impérieusement d'avance le résultat de cet examen. Frédéric mit en honneur la liberté de parler et d'écrire, soit par ces plaisanteries piquantes et spirituelles qui ont tant de pouvoir sur les hommes quand elles viennent d'un roi, soit par son exemple, plus puissant encore ; car il ne punit jamais ceux qui disaient ou imprimaient du mal de lui, et il montra dans presque toutes ses actions la philosophie dont il professait les principes.

Il établit dans l'administration un ordre et une économie qui ont fait la force intérieure de la Prusse, malgré tous ses désavantages naturels. Il n'est point de roi qui se soit montré aussi simple que lui dans sa vie privée, et môme dans sa cour : il se croyait chargé de ménager, autant qu'il était possible, l'argent de ses sujets. 11 avait en toutes choses un sentiment de justice que les malheurs de sa jeunesse et la dureté de son père avaient gravé dans son cœur. Ce sentiment est peut-être le plus rare de tous dans les conquérants, car ils aiment mieux être généreux que justes, parce que la justice suppose un rapport quelconque d'égalité avec, les autres.

Frédéric avait rendu les tribunaux si indépendants, que, pendant sa vie, et sous le rogne de ses successeurs, on les a vus souvent décider en faveur des sujets contre le roi, dans des procès qui tenaient à des intérêts politiques*

1, Si M°" de Staël a montré parfois quoique partialité pour l'Allemagne, elle n'est que juste dans tout le bien qu'elle dit ici du plus grand des souverains

Frédéric n'était point sensible, mais il avait de la bonté; or, les qualités universelles sont celles qui conviennent le mieux aux souverains. Néanmoins, cette bonté de Frédéric était inquiétante comme celle du lion, et Ton sentait la griffe du pouvoir, même au milieu de la grâce et de la coquetterie de l'esprit le plus aimable. Les hommes d'un caractère indépendant ont eu de la peine à se soumettre à la liberté que ce maître croyait donner, à la familiarité qu'il croyait permettre; et, tout en l'admirant, ils sentaient qu'ils respiraient mieux loin de lui.

Le grand malheur de Frédéric fut de n'avoir point assez de respect pour la religion ni pour les mœurs. Ses goûts étaient cyniques. Bien que l'amour de la gloire ait donné de l'élévation à ses pensées, sa manière licencieuse de s'exprimer sur les objets les plus sacrés était cause que ses vertus mêmes n'inspiraient pas de confiance : on en jouissait, on les approuvait, mais on les croyait un calcul. Tout semblait devoir être de la politique dans Frédéric; ainsi, ce qu'il faisait de bien rendait l'état du pays meilleur, mais ne perfectionnait pas la moralité

allemands. Dans une de ses belles études historiques, après avoir annoncé la magnifique édition des œuvres complètes de Frédéric, qui se commençait à Berlin (ISôO), Sainte-Beuve entrait ainsi en matière : « J'en viens an grand homme qu'on est heureux de pouvoir enfin étudier de près et avec certitude dans la suite de ses actes et de ses écrits. Frédéric, malgré le tort qu'il s"est fait par certaines de SCS rappodies et de ses paroles, par le cynisme affiché de ses impiétés et de ses goguenarderies, et par cette manie de versifier qui fait toujours sourire, est un vrai grand homme, un de ces rares génies qui sont nés pout èlre manifestement les chefs et les conducteurs des peuples. Quand on dépouille sa personne de toutes ces drôleries anecdoliques qui sont le régal des esprits légers, et qu'on va droit ;i l'iiomme et au caractère, on s'arrête avec admiration et avec respect; on reconnaît dès le premier instant, et à chaque pas que l'on fait avec lui, un supérieur et un maitre, ferme, sensé, pratique, actif et infatigable, inventif au fur et à mesure des besoins, pénétrant, jamais dupe, trompant le moins possible, constant dans toutes les fortunes, dominant ses affections particulières et ses l)assions par le sentiment patriotique et par le zèle pour la grandeur et l'utilité de sa nation; amoureux de la gloire, en la jugeant; soigneux avec vigilance, et jaloux de l'amélioration, de l'honneur et du bien-être des populations qui lui sont confiées, alors même qu'il estime peu les hommes, etc. » [Causeries du lundi, t. III, Frédéric le Grand.)

de la nation. Il affichait rincrédulilé, et se moquait de la vertu des femmes; et rien ne s'accordait moins avec le caractère allemand que cette manière de penser. Frédéric, en aflranchissant ses sujets de ce qu'il appelait les préjugés, éteignait en eux le patriotisme; car, pour s'attacher aux pays naturellement sombres et stériles, il faut qu'il y règne des opinions et des principes d'une grande sévérité. Dans ces contrées sablonneuses, où la terre ne produit que des sapins et des bruyères, la force de l'homme consiste dans son âme; et si vous lui ôtez ce qui fait la vie de cette âme, les sentiments religieux, il n'aura plus que du dégoût pour sa triste patrie.

Le penchant de Frédéric pour la guerre peut être excusé par de grands motifs politiques. Son royaume, tel qu'il le reçut de son père, ne pouvait subsister, et c'est presque pour le conserver qu'il l'agrandit. Il avait deux millions et demi de sujets en arrivant au trône, il en laissa six à sa mort.

Le besoin qu'il avait de l'armée l'empêcha d'encourager dans la nation un esprit public dont l'énergie et l'unité fussent imposantes. Le gouvernement de Frédéric était fondé sur la force militaire et la justice civile : il les conciliait l'une et l'autre par sa sagesse; mais il était difficile de mêler ensemble deux esprits d'une nature si opposée. Frédéric voulait que ses soldats fussent des machines militaires, aveuglément soumises, et que ses sujets fussent des citoyens éclairés capables de patriotisme. Il n'établit point dans les villes de Prusse des autorités secondaires, des municipalités telles qu'il en existait dans le reste de l'Allemagne, de peur que l'action immédiate du service militaire ne pût être arrêtée par elles : et cependant il souhaitait qu'il y eût assez d'esprit de liberté dans son empire pour que l'obéissance y parût volontaire. 11 voulait que l'état militaire fût le premier de tous, puisque c'était celui qui lui était le plus nécessaire; mais il aurait désiré que l'état civil se maintînt indépendant à côté de la force. Frédéric, enfin, voulait rencontrer partout des appuis, mais nulle part des obstacles.

L'amalgame mervcilleu.x. de toutes les classes de la société ne s'obtient que par Tempire de la loi, la môme pour tous. Un homme peut faire marcher ensemble des éléments opposés, mais à sa mort ils se séparent. L'ascendant de Frédéric, entretenu par la sagesse de ses successeurs, s'est manifesté quelque temps encore; cependant on sentait toujours en Prusse les deux nations, qui en composaient mal une seule; Tarmée, et l'état civil. Les préjugés nobiliaires subsistaient à côté des principes libéraux les plus prononcés. Enfin, l'image de la Prusse offrait un double aspect, comme celle de Janus; l'un, militaire, et l'autre, philosophe.

Un des plus grands torts de Frédéric fut de se prêter au partage de la Pologne. La Silésie avait été acquise par les armes, la Pologne fut une conquête machiavélique, et l'on ne pouvait jamais espérer que des sujets ainsi dérobés fussent fidèles à l'escamoteur qui se disait leur souverain. D'ailleurs, les Allemands et les Esclavons ne sauraient s'unir entre eux par des liens indissolubles; et quand une nation admet dans son sein, pour sujets, des étrangers ennemis, elle se fait presque autant de mal que quand elle les reçoit pour maîtres; car il n'y a plus dans le corps politique cet ensemble qui personnifie ri-^tat, et constitue le patriotisme

Frédéric II aurait voulu que la littérature française fût la seule de ses États. Il ne faisait aucun cas de la littérature allemande. Sans doute elle n'était pas de son temps à beaucoup près aussi remarquable qu'à présent; mais il faut qu'un prince allemand encourage tout ce qui est allemand. Frédéric avait le projet de rendre Berlin un peu semblable à Paris, et se flattait de trouver dans les réfugiés français quelques écrivains assez distingués pour avoir une littérature française. Une telle espérance devait nécessairement être trompée; les cultures factices ne prospèrent jamais.

Plusieurs écrivains allemands, justement célèbres, se firent connaître vers la fin du règne de Frédéric; mais l'opinion défa-

vorable, que ce grand monarque avait conçue dans sa jeunesse contre la littérature de son pays, ne s'eôaça point, et il composa peu d'années avant sa mort un petit écrit, dans lequel il propose, entre autres changements, d'ajouter une voyelle à la fin de chaque verbe pour adoucir la langue tudesque'. Cet allemand masqué en italien produirait le plus comique effet du monde; mais nul monarque, même en Orient, n'aurait assez de puissance pour influer ainsi, non sur le sens, mais sur le son de chaque mot qui se prononcerait dans son empire.

Klopstock a noblement reproché à Frédéric de négliger les muses allemandes, qui, à son insu, s'essayaient à proclamer sa gloire. Frédéric n'a pas du tout deviné ce que sont les Allemands en littérature et en philosophie; il ne les croyait pas inventeurs. Il voulait discipliner les hommes de lettres comme ses armées. « 11 faut, écrivait-il en mauvais allemand, dans » ses instructions à TAcadémie, se conformer à la méthode » de Bocrhaave dans la médecine, à celle de Locke dans la » métaphysique, et à celle de Thomasius pour l'histoire natu- » relie. » Ses conseils n'ont pas été suivis. 11 ne se doutait guère que de tous les hommes les Allemands étaient ceux qu'on pouvait le moins assujettir à la routine littéraire et philosophique : rien n'annonçait en eux l'audace qu'ils ont montrée depuis dans le champ de l'abstraction.

Frédéric considérait ses sujets comme des étrangers, et les hommes d'esprit français comme ses compatriotes. Rien n'était plus naturel, il faut en convenir, que de se laisser séduire par tout ce qu'il y avait de brillant et de solide dans les écrivains français à cette époque; néanmoins Frédéric aurait contribué plus efficacement encore à la gloire de son pays, s'il avait compris et développé les facultés particulières à la nation qu'il gouvernait. Mais comment résister à l'influence de son temps, et

1. Réforme singulière. Lui avail-clle été suggérée par Voltaire, qui souhaitait aux Allemauds «« plus d'esprit et moins de consonnes? »

quel est Thomme dont le génie môme n'est pas à beaucoup d égards Touvrage de son siècle?

De V Allemagne.

lie g^énéral lia Fayette.

M. de La Fayette, jeune, riche, noble, aimé dans sa

patrie, quitta tous ces avantages à 1 âge de dix-neuf ans, pour aller servir au delà des mers cette liberté dont Tamour a décidé de toute sa vie. S'il avait eu le bonheur de naître aux États- Unis, sa conduite eût été celle de Washington : le même désintéressement, le même enthousiasme, la môme persévérance dans les opinions, distinguent Tun et l'autre de ces généreux amis de l'humanité. Si le général Washington avait été, comme le marquis de La Fayette, chef de la garde nationale de Paris, peut-être aussi n'aurait-il pu triompher des circonstances; peutêtre aurait-il aussi échoué contre la difficulté d'être fidèle à ses serments envers le roi et d'établir cependant la liberté de la nation.

M. de La Fayette, il faut le dire, doit être considéré comme un véritable républicain ; aucune des vanités de sa classe n'est jamais entrée dans sa tête; la puissance, dont l'efTetest si grand en France, n'a point d'ascendant sur lui; le désir de plaire dans les salons ne modifie pas la moindre de ses paroles ; il a sacrifié toute sa fortune à ses opinions avec la plus généreuse indifférence. Dans les prisons d'Olmutz, comme au pinacle du crédit, il a été également inébranlable dans son attachement aux mêmes principes ^ C'est un homme dont la façon de voir et de se conduire est parfaitement directe. Qui l'a observé peut

1. A l'heure où ceci était écrit, La Fayette reparaissait sur la scène, après lonf^ues années d'absence ou de silence. Prisonnier de l'Autriche de 1792 à 1797, exilé jusqu'en ISÛO, rentré eu France et retiré dans ses terres jusqu'en 1S14, ii

•264 MADAMI-: DE STAËL.

savoir d'avance avec cerlitude ce qu'il fera dans toute occasion. Son esprit politiiiue est pareil à celui des Américains des États- Unis, et sa fjg:Lire même est plus anglaise que française. Les haines dont M. de La Fayette est l'objet n'ont jamais aigri son caractère, et sa douceur d'âme est parfaite; mais aussi rien n'a jamais modifié ses opinions, et sa confiance dans le triomphe de la liberté est la même que celle d'un homme pieux dans la vie avenir. Ces sentiments, si contraires aux calculs égoïstes de la plupart des hommes qui ont joué un rùle en France, pourraient bien paraître à quelques-uns assez dignes de pitié : il est si niais, pensent-ils, de préférer son pays à soi; de ne pas changer de parti, quand le parti qu'on servait est battu ; enfin, de considérer la race humaine, non comme des cartes à jouer qu'il faut faire servir à son profit, mais comme l'objet sacré d'un dévouement absolu ! Néanmoins, si c'est ainsi qu'on peut encourir le reproche de niaiserie, puissent nos hommes d'esprit le mériter une fois î

C'est un phénomène singulier, qu'un caractère pareil à celui de M. de La Fayette se soit développé dans le premier rang des gentilshommes français; mais on ne peut l'accuser ni le juger impartialement, sans le reconnaître pour tel que je viens de le peindre. Il est alors facile de comprendre les divers contrastes qui devaient naître entre sa situation et sa manière d'être. Soutenant la monarchie par devoir plus que par gnùt, il se rapprochait involontairement des principes des démocrates qu'il était obligé de combattre; et l'on pouvait apercevoir en lui quelque faible pour les amis de la républi(iue, quoique sa raison lui défendît d'admettre leur système en France. Depuis le départ de M. de La Fayette pour l'Am.érique, il y a quarante ans, on ne peut citer ni une action, ni une parole de lui qui

venait d'être rcnilti à la vie publique par les clei'leurs de Seine-et-Marne, d'abord comme membre de la Cliambre des représenlants pondant les Cent jours, puis a celle des dépulcs. où il siégeait a l'cxlrOine gauche.

HisTomn: liT politique. 2()5

n'ait été dans la môme ligne, sans qu'aucun intérêt personnel se soit jamais mêlé à sa conduite. Le succès aurait mis cette manière d'être en relief; mais elle mérite toute l'attention de riiistorien, malgré les circonstances et même les fautes qui peuvent servir d'armes à ses ennemis.

Considéi^atioiis sur la Révolution française.

De l'opinion publique en France^ à l'aTènement de Inouïs XVI.

Il existe une lettre de Louis XV, adressée à la duchesse de Choiseul, dans laquelle il lui dit : « J'ai eu bien de la peine à » me tirer d'affaire avec les parlements, pendant mon règne; » mais que mon petit-fils y prenne garde; ils pourraient « bien mettre sa couronne en danger. » En effet, il est aisé de voir, en suivant l'histoire du dix-huitième siècle, que ce sont ies corps aristocratiques de France qui ont attaqué les premiers ie pouvoir royal; non qu'ils voulussent renverser le trône, mais ils étaient poussés par l'opinion publique; or elle agit. sur les hommes à leur insu, et souvent même contre leur intérêt.

Louis XV laissa en France, pour héritage à son successeur, un esprit frondeur nécessairement excité par les fautes sans nombre qu'il avait commises. Les finances n'avaient marché qu'à l'aide de la banqueroute. Les querelles des jésuites et des jansénistes avaient déconsidéré le clergé. Des exils, des emprisonnements, sans cesse renouvelés, n'avaient pu vaincre l'opposition du parlement, et l'on avait été forcé de substituer à ce corps, dont la résistance était soutenue par l'opinion, une magistrature sans considération, présidée par un chancelier mésestimé, M. deMaupeou. Les nobles, si soumis sous Louis XV, prenaient part au mécontentement général. Les grands seigneurs, et les princes du sang eux-mêmes, allèrent rendre

hommage à un ministre, M. de Clioiseul, exilé parce qu'il avait résisté au méprisable ascendant de Tune des maîti esses du roi. Des modifications dans l'organisation politique étaient souhaitées par tous les ordres de TEtat, et jamais les inconvénients de l'arbitraire ne s'étaient fait sentir avec plus de force que sous un règne qui, sans être tyrannique, avait été d'une inconséquence perpétuelle. Cet exemple démontrait, plus qu'aucun raisonnement, le malheur de dépendre d'un gouvernement qui tombait entre les mains des maîtresses, puis des favoris et des parents des maîtresses, jusqu'au plus bas étage de la société. Le procès de l'ordre de choses qui régissait la France s'était instruit sous Louis XV, de la façon la plus authentique, aux yeux de la nation; et de quelque vertu que le successeur de Louis XV fût doué, il était difficile qu'il ùtàt de l'esprit des hommes sérieux l'idée que des institutions fixes devaient mettre la France à l'abri des hasards de l'hérédité du trùne. Plus cette hérédité même est nécessaire au bien-être général, plus il faut que la stabilité des lois, sous un gouvernement représentatif, préserve une nation des changements dans le système politique, inséparables du caractère de chaque roi, et encore plus de celui de chaque ministre.

Certainement, s'il fallait dépendre sans restriction des volontés d'un souverain, Louis XVI méritait mieux que tout autre ce que personne ne peut mériter. Mais l'on pouvait espérer qu'un monarque d'une conscience aussi scrupuleuse, serait heureux d'associer de quelque manière la nation à la responsabilité des affaires publiques. Telle aurait été, sans doute, sa manière constante de penser, si, d'une part, l'opposition s'était montrée, dès l'origine, avec plus d'égards; et si, de l'autre, certains publicistes n'avaient pas voulu, de tout temps, faire envisager au roi leur autorité comme une espèce d'article de foi. Les ennemis de la philosophie tâchent de représenter le despotisme royal comme un dogme religieux, afin de mettre ainsi leurs opinions politiques hors de l'atteinte du rai-

sonnemcnt. En effet, elles sont plus en sûreté de celte manière.

La reine de France, Marie-Antoinette, était une des personnes les pins aimables et les plus gracieuses qu'on eùl vues sur le trône, et rien ne s'opposait à ce qu'elle conservât l'amour des Français, car elle n'avait rien fait pour le perdre ' . Le caractère personnel de la reine et du roi était donc tout à fait digne d'attachement; mais l'arbitraire da gouvernement français, tel que les siècles l'avaient fait, s'accordait si mal avec l'esprit du temps, que les vertus mêmes des princes disparaissaient dans le vaste ensemble des abus dont ils étaient environnés. Quand les peuples sentent le besoin d'une réforme politique, les qualités privées du monarque ne suffisent point pour arrêter la force de cette impulsion. Une fatalité malheureuse plaça le règne de Louis XVI dans une époque où de grands talents et de hautes lumières étaient nécessaires pour lutter avec l'esprit du siècle, ou pour faire, ce qui valait mieux, un pacte raisonnable avec cet esprit.

Le parti des aristocrates, c'est-à-dire les privilégiés, sont persuadés qu'un roi d'un caractère plus ferme aurait pu prévenir la Révolution. Ils oublient qu'ils ont eux-mêmes commencé les premiers, et avec courage et raison, l'attaque contre le pouvoir royal ; et quelle résistance ce pouvoir pouvait-il leur opposer, puisque la nation était alors avec eux? Doivent-ils se plaindre d'avoir été les plus forts contre le roi, et les plus faibles contre le peuple?

A moins qu'un roi militaire n'eût dirigé l'imagination des Français vers les conquêtes, rien ne pouvait détourner les différentes classes de l'Etat des réclamations importantes que

1. L'Iiisloire est plus sévère pour celte mémoire. — Restée sous l'impression de la plus tragique des infortunes, encore tout émue de l'atroce jugement qu'elle s'était eflTorcéo de conjurer (V. plus loin, p. 27S), M""» de Staël, faut-il s'en étonner? est partiale pour la reine ; elle oublie, ou perd de vue, les fautes de légèreté ■im d'imprudence commises dans les plus heureuses années du règne, et cette politique de résistance aux vœux de la nation, où, dès les premiers jours de lu Révolulion, cette princesse eut le tort de s'engager.

toutes se croyaient en droit de faire valoir. Les nobles étaient fatigués de n'être que courtisans; le haut clergé désirait plus d'influence encore dans les affaires ; les parlements avaient trop et trop peu de force politique pour se contenter de n'être que juges; et la nation, qui renfermait les écrivains, les capitalistes, les négociants, un grand nombre de propriétaires, et une foule d'individus employés dans Tadministinition; la nation comparait impatiemment le gouvernement d'Angleterre, oii le talent conduisait à tout, avec celui de France, où Ton n'était rien que par la faveur ou par la naissance. Ainsi donc, toutes les paroles et toutes les actions, toutes les vertus et toutes les passions, tous les sentiments et toutes les vanités, l'esprit public et la mode, tendaient également au même but.

Considérations sur la Révolution.

OuTertiire des Etats g^énopaux.

Je n'oublierai jamais le moment où l'on vit passer les douze cents députés de la France, se rendant en procession à l'église ' pour entendre la messe, la veille de l'ouverture des États généraux. C'était un spectacle bien imposant et bien nouveau pour des Français; tout ce qu'il y avait d'habitants dans la ville de Versailles, ou de curieux arrivés de Paris, se rassemblait pour le contempler. Cette nouvelle sorte d'autorité dans l'État, dont on ne connaissait encore ni la nature, ni la force, étonnait la plupart de ceux qui n'avaient pas réfléchi sur les droits des nations.

Le haut clergé avait perdu une partie de sa considération, parce que beaucoup de prélats ne s'étaient pas montrés assez réguliers dans leur conduite, et qu'un plus grand nombre

i. A l'église de Sainl-Louis, à Versailles.

HISTOIRE ET POLITIQUIÎ. 200

encore n'étaient occupés que des affaires politiques. Le peuple est sévère pour les prêtres comme pour les femmes : il veut, dans les uns et dans les autres, du dévouement à leurs devoirs. La g-luirc militaire, qui constitue la considération de la noblesse, comme la piété celle du clergé, ne pouvait plus apparaître que dans le passé. Une longue paix n'avait donné à aucun des nobles qui en auraient été les plus avides, l'occasion de recommencer leurs aïeux, et c'étaient d'illustres obscurs que tous les grands seigneurs de France. La noblesse du second ordre n'avait pas eu plus d'occasions de se distinguer, puisque ia nature du gouvernement ne permettait aux gentilshommes que la carrière des armes. Les anoblis, qu'on voyait marcher en grand nombre dans les rangs des nobles, portaient d'assez mauvaise grâce le panache et l'épée; et l'on se demandait pourquoi ils se plaçaient dans le premier ordre de l'État, seulement parce qu'ils avaient obtenu de ne pas payer leur part des impôts publics; car, en eff'et, c'était à cet injuste privilège que se bornaient leurs droits politiques.

La noblesse se trouvait déchue de sa splendeur par l'esprit de courtisan, par l'alliage des anoblis, et par une longue paix; le clergé ne possédant plus l'ascendant des lumières qu'il avait eu dans les temps barbares \ l'importance des députés du tiers état en était augmentée. Leurs habits et leurs manteaux noirs, leurs regards assurés, leur nombre imposant, attiraient l'attention sur eux : des hommes de lettres, des négociants, un grand nombre d'avocats composaient ce troisième ordre. Quelques nobles s'étaient fait nommer députés du tiers, et parmi ces nobles on remarquait surtout le comte de Mirabeau : l'opinion qu'on avait de son esprit était singulièrement augmentée par

1. Cette expression peu réfléchie, jetée trop vite, semble n'accorder au cierge français ce genre d'Iionneur et d'influence que dans les âges barbares. — M"" de Staél savait très bien tout ce qui, on des temps beaucoup plus rapprochés, s'était conservé do lumières et de haute culture dans celle grande Kglise gallicane si justement célébrée par Bossuct.

la peur qu'inspirait son immoralité; et cependant, c'est cette immoralité même quia diminué Tinfluence que ses étonnantes facultés devaient lui valoir. 11 était difficile de ne pas le regarder longtemps, quand on l'avait une fois aperçu : son immense chevelure le distinguait entre tous; on eût dit que sa force en dépendait comme celle de Samson; son visage empruntait de l'expression de sa laideur même, et toute sa personne donnait l'idée d'une puissance irrégulicre, mais enfin, d'une puissance telle qu'on se la représenterait dans un tribun du peuple.

Aucun nom, excepté le sien, n'était encore célèbre dans les six cents députés du tiers; mais il y avait beaucoup d'hommes honorables, et beaucoup d'hommes à craindre. L'esprit de faction commençait à planer sur la France, et l'on ne pouvait l'abattre que par la sagesse ou par le pouvoir. Or, si l'opinion avait déjà miné le pouvoir, que pouvait-on faire sans sagesse?

J'étais placée à une fenêtre près do M™*^ de Montmorin, femme du ministre des affaires étrangères, et je me livrais, je l'avoue, à la plus vive espérance, en voyant pour la première fois en France des représentants de la nation

L'ouverture des Etats généraux eut lieu le lendemain : on avait construit h. la hâte une grande salle dans l'avenue de Versailles pour y recevoir les députés. Beaucoup de spectateurs furent admis à cette cérémonie. Une estrade était élevée pour y placer le trùne du roi, le fauteuil de la reine, et des chaises pour le reste de la famille royale.

Le chancelier, ^\. de Barentin, s'assit sur l'avant-scéne de cette espèce de théâtre. Les trois ordres étaient, pour ainsi dire, dans le parterre, le clergé et la noblesse à droite et à gauche, les députés du tiers état en face. Ils avaient déclaré d'avance qu'ils ne se mettraient pas à genoux au moment de l'arrivée du roi, suivant l'ancien usage, encore pratiqué la dernière fois que îes Etats généraux s'étaient rassemblés. Si les députés du tiers c'tat s'étaient mis à genoux en 1789, tout le monde, y compris

les aristocrates les plus fjurs, aurait trouvé cette action ridicule, c'est-à-dire en désaccord avec les idées du temps...

Quand le roi vint se placer sur le trùne, au milieu de celte assemblée, j'éprouvai pour la première fois un sentiment de crainte. D'abord je remarquai que la reine était très émue; elle arriva plus tard que l'heure assignée, et les couleurs de son teint étaient altérées. Le roi prononça son discours avec sa simplicité accoutumée; mais les physionomies des députés exprimaient plus d'énergie que celle du monarque, et ce contraste devait inquiéter, dans des circonstances où, rien n'étant encore établi, il fallait de la force des deux côtés.

Les discours du roi, du chancelier et de M. Necker, avaient tous les trois pour but le rétablissement des finances. Celui de M. Necker présentait toutes les améliorations dont l'administration était susceptible, mais il touchait à peine aux questions constitutionnelles ; et, se bornant à prévenir l'assemblée contre la précipitation dont elle n'était que trop susceptible, il lui dit ce mot qui est devenu proverbe : a Ne soyez pas envieux du temps. » En sortant de la séance, le parti populaire, c'està-dire, la majorité du tiers, la minorité de la noblesse et plusieurs membres du clergé, se plaignirent de ce que M. Necker avait traité les États généraux comme une administration provinciale, en ne leur parlant que des mesures à prendre pour garantir la dette de l'État, et pour perfectionner le système des impôts. Le principal objet des États généraux, sans doute, étaiL de faire une constitution : pouvaient-ils exiger que le ministre du roi entamât le premier des questions qui ne devaient être mises en avant que par les représentants de la nation?

Considérations sur la Rccolution.

SouTenirs des 5 et G octobre.

Le 6 octobre, de grand matin, une femme très âgée,

la mère du comte de Choiseul-Goufficr, auteur du charmant Voijdge en Grèce, entra dans ma chambre; elle venait, dans son effroi, se réfugier chez nous, quoique nous n'eussions jamais eu l'honneur de la voir. Elle m'apprit que des assassins avaient pénétré jusqu'à l'antichambre de la reine, qu'ils avaient massacré quelques-uns de ses gardes à sa porte, et que, réveillée par leurs cris, elle n'avait pu sauver sa propre vie qu'en fuyant dans l'appartement du roi par une issue dérobée. Je sus en même temps que mon père était déjà parti pour le château, et que ma mère se disposait à le suivre; je me hâtai de l'accompagner.

Un long corridor conduisait du contrôle général, oii nous demeurions, jusqu'au château : en approchant, nous entendîmes des coups de fusil dans les cours ; et, comme nous traversions la galerie, nous vîmes sur le plancher des traces récentes de sang. Dans la salle suivante, les gardes du corps embrassaient les gardes nationaux avec cette effusion qu'inspire toujours le trouble des grandes circonstances ; ils échangeaient leurs marques distinctives; les gardes nationaux portaient la bandoulière des gardes du corps, et les gardes du corps la cocarde tricolore; tous criaient alors avec transport : Vive La Fayette! parce qu'il avait sauvé la vie des gardes du corps, menacés par la populace. Nous passâmes au milieu de ces braves gens, qui venaient de voir périr leurs camarades, et s'attendaient au même sort. Leur émotion contenue, mais visil)le, arrachait des larmes aux assistants. Mais, plus loin, quelle scène 1

Le peuple exigeait, avec de grandes clameurs, que le roi et sa famille se transportassent à Paris; on annonça de leur part qu'ils y consentaient, et les cris et les coups de fusil que nous

entendions étaient des signes de réjouissance de la troupe parisienne. La reine parut alors dans le salon; ses cheveux étaient en désordre, sa figure était pâle, mais digne, et tout, dans sa personne, frappait l'imagination : le peuple demanda qu'elle se montrât sur le balcon; et, comme toute la cour, appelée la cour de marbre, était remplie d'hommes qui tenaient en main des armes à feu, on put apercevoir dans la physionomie de la reine ce qu'elle redoutait. Néanmoins elle s'avança, sans hésiter, avec ses deux enfants qui lui servaient de sauvegarde.

La multitude pamt attendrie en voyant la reine comme mère, et les fureurs politiques s'apaisèrent à cet aspect; ceux qui, la nuit même, avaient peut-être voulu l'assassiner, portèrent son nom jusqu'aux nues.

Le peuple en insurrection est inaccessible d'ordinaire au raisonnement, et l'on n'agit sur lui que par des sensations aussi rapides que les coups de l'électricité, et qui se communiquent de même. Les masses sont, suivant les circonstances, meilleures ou plus mauvaises que les individus qui les composent; mais, dans quelque disposition qu'elles soient, on ne peut les porter au crime comme à la vertu, qu'en faisant usage d'une impulsion naturelle.

La reine, en sortant du balcon, s'approcha de ma mère, et lui dit, avec des sanglots étouffés : Ils vont nous forcer, le roi et moi, à nous rendre à Paris, avec les tètes de nos gardes du corps fjortées devant nous au bout de leurs piques. Sa prédiction faillit s'accomplir*. Ainsi la reine et le roi furent amenés dans leur capitale. Nous revînmes à Paris par une autre route, qui nous éloignait de cet affreux spectacle : c'était à travers le bois de Boulogne que nous passâmes; le temps était d'une rare beauté,

1. Ces tèles de gardes du corps, plantées sur des piques, furent, en effet, portées par une avant-garde populaire qui revenait de Versailles, précédant, à longue distance, il est vrai, la foule au milieu de laquelle Louis XVI et la reine étaient ramenés à Paris.

274 MADAMI-: DE STAÏ-L.

Tair agilait à peine les arbres, et le soleil avait assez d'éclat pour ne laisser rien de sombre dans la campagne : aucun objet extérieur ne répondait à notre tristesse. Combien de fois ce contraste, entre la beauté de la nature et les souffrances imposées par les hommes, ne se renouvelle-t-il pas dans le cours de la vie?

Le roi se rendit à rilôtel de Ville, et la reine y montra la présence d'esprit la plus remarquable. Le roi dit au maire : Je viens avec plaisir au milieu de ma bonne ville de Paris; la reine ajouta : Et avec confiance. Ce mot était heureux, bien qu'hélas l'événement ne l'ait pas justifié*. Le lendemain, la reine reçut le corps diplomatique et les personnes de sa cour; elle ne pouvait prononcer une parole sans que les sanglots la suffoquassent, et nous étions de même dans l'impossibilité de lui répondre.

Quel spectacle, en effet, que cet ancien palais des Tuileries, abandonné depuis plus d'un siècle par ses augustes hôtes ^! La vétusté des objets extérieurs agissait sur l'imagination, et la faisait errer dans les temps passés. Comme on était loin de prévoir l'arrivée de la famille royale, très peu d'appartements étaient habitables, et la reine avait été obligée de faire dresser des lits de camp pour ses enfants, dans la chambre même où elle recevait; elle nous en fit des excuses, en ajoutant : Vous savez que je ne m'attendais pas à venir ici. Sa physionomie était belle et irritée; on ne peut l'oublier quand on l'a vue.

M"^" Elisabeth, sœur du roi, semblait tout à la fois calme sur son propre sort, et agitée pour celui de son frère et de sa belle-sa:»nr. Le courage se manifestait en elle par la résignation

1. M""= de Staël vent dire : bien que révéncmcnt n'ait pas donné raison ii celte confjonce.

2. U y avait plus d'un siôclc que ce palais otait dosort. Louis XV, établi aux Tuileries par le llcsienl en 1715, les avaient quillocs pour Versailles au moment de sa majorité (1723). Au reste, avant ro prince, les Tuileries n'avaient jamais été, qu'en jiassant, résidence royale ou princière. Louis XIV avait constamment préféré le Louvre ou Saint-Germain, avant de se û.\er à Versailles.

HISTOIRU: ET POLITIQUH^ 275

religieuse; et cette vertu, qui ne suffit pas toujours aux. hommes, est de Théroïsme dans une femme.

Considérations sur la Révolution française.

Ce que c'était que la société de Paris pendant l'Assemblée constituante.

Les étrangers ne sauraient concevoir le charme et l'éclat tant vanté de la société de Paris, s'ils n'ont vu la France que depuis vingt ans ; mais on peut dire avec vérité que jamais cette société n'a été aussi brillante et aussi sérieuse tout ensemble,, que pendant les trois ou quatre premières années de la Révolution, à compter de 1788 jusqu'à la lin de 1791 *. Comme les affaires politiques étaient encore entre les mains de la première classe, toute la vigueur de la liberté et toute la grâce de la politesse ancienne se réunissaient dans les mômes personnes. Leshommes du tiers état, distingués par leurs lumières et leurstalents, se joignaient à ces gentilshommes plus fiers de leur propre mérite que des privilèges de leur corps ; et les plushautes questions que l'ordre social ait jamais fait naître étaient traitées par les esprits les plus capables de les entendre et deles discuter.

Ce qui nuit aux agréments de la société en Angleterre, ce senties occupations et les intérêts d'un État depuis longtemps-

1. M™« de Slaël revoit ces années, déjà si troublées et pleines de menaces, ù. travers le mouvement et la vie des salons, de certains salons parisiens, où jamais, en eiret, la conversation ne s'était déployée avec autant de sérieux et d'éclat. En aucun temps, une telle variété et un tel inicièl de sujets ne s'étaient olierls dans les réunions de chaque jour, à la parole éloquente. Mais c'est trop d'étendre, comme le lait M"" de Staël, jusqu'à la fin de l'année 1791 la période dont ciletrace ici les limites. Dès le milieu de cette année, le progris de l'éniigralion et plus d'un tragique événement (l'arrestation île Louis XVI à Varenues, l'affaire sanglante du 17 juillet au Cliamp de Mars) avaient singulièrement aggravé l'étal des choses et celui des âmes, et déjà la révolution vidlonle s'inaugurait.

276 MADAMI-: DI-: STAKL.

représentatif. Ce qui rendait au contraire la société française un peu superficielle, c'étaient les loisirs de la monarchie. Mais tout à coup la force de la liberté vint se mêler à Télégance de l'aristocratie : dans aucun pays ni dans aucun temps, fart de parler, sous toutes ses formes, n'a été aussi remarquable que dans les premières années de la Révolution.

Les femmes, en Angleterre, sont accoutumées à se taire devant les hommes, quand il est question de la politique; les femmes, en France, dirigeaient chez elles presque toutes les conversations, et leur esprit s'était formé de bonne heure à la facilité que ce talent exige. Les discussions sur les affaires publiques étaient donc adoucies par elles, et souvent entremêlées de plaisanteries aimables et piquantes. L'esprit de parti, il est vrai, divisait la société; mais chacun vivait avec les siens.

A la cour, les deux bataillons de la bonne compagnie, l'un iîdèle à Tancien régime, et l'autre partisan de la liberté, se rangeaient en présence, et ne s'approchaient guère. H m'arrivait quelquefois, par esprit d'entreprise, d'essayer quelques mélanges des deux partis \ en faisant dîner ensemble les hommes les plus spirituels des bancs opposés; car on s'entend presque toujours à une certaine hauteur; mais les choses devenaient trop graves pour que cet accord, même momentané, pût se renouveler facilement.

L'Assemblée constituante, comme je l'ai déjà dit, ne suspendit pas un seul jour la liberté de la presse. Ainsi, ceux qui souffraient de se trouver constamment en minorité dans l'Assemblée avaient au moins la satisfaction de se moquer de tout le parti contraire. Leurs journaux faisaient de spirituels calembours sur les circonstances les plus importantes : c'était l'histoire du monde changée en commérage. Tel est partout le c^rac-

1. Sur l'habileté conciliante aveclaqiielle M"" de Staël, à sa table ou dans son «alon. hasardait de tels mélange.-i, et la bonne grâce victorieuse qu'elle y déployait, V. notre Xotice, p. xlvhi et li.

tcre (le l'aristocratie des cours. Néanmoins, comme les violences qui avaient signalé les commencements de la Révolution s'étaient promptement apaisées, et qu'aucune confiscation, aucun jugement révolutionnaire n'avaient eu lieu, chacun conservait encore assez de bien-être pour se livrer au développement entier de son esprit; les crimes, dont on a souillé depuis la cause des patriotes, n'oppressaient pas alors leur âme ; et les aristocrates n'avaient point encore assez souffert pour qu'on n'osùt plus môme avoir raison contre eux.

Tout était en opposition dans les intérêts, dans les sentiments, dans la manière de penser; mais, tant que les échafauds n'avaient point été dressés, la parole était encore un médiateur acceptable entre les deux partis. C'est la dernière fois, hélas! que l'esprit français se soit montré dans tout son éclat; c'est la dernière fois, et à quelques égards aussi la première, que la société de Paris ait pu donner l'idée de cette communication des esprits supérieurs entre eux, la plus noble jouissance dont la nature humaine soit capable. Ceux qui ont vécu dans ce temps ne sauraient s'empêcher d'avouer qu'on n'a jamais vu ni tant de vie ni tant d'esprit nulle part; Ion peut juger, par la foule d'hommes de talent que les circonstances développèrent alors, ce que seraient les Français, s'ils étaient appelés à se mêler des affaires publiques, dans la route tracée par une constitution sage et sincère.

On peut mettre, en effet, dans les institutions politiques une sorte d'hypocrisie qui condamne, dès qu'on se trouve en société, à se taire ou à tromper. La conversation en France est aussi gâtée depuis quinze ans par les sophismes de l'esprit de parti et par la prudence de la bassesse, qu'elle était franche et spirituelle, lorsqu'on abordait hardiment toutes les questions les plus importantes; on n'éprouvait alors qu'une crainte, celle de ne pas mériter assez l'estime publique; et cette crainte agrandit les facultés, au lieu de les comprimer.

Considérât ions sur la Kévolution française.

Fin d'un écrit pour la reine.

... Pourquoi, me diront les philosophes de ce temps, pourquoi votre cœur est-il plus ému pour la reine que pour tant d'autres infortunées que le cours de la Révolution a fait périr? Seriezvous du nombre de ceux qui plalr/nent un roi j)his qu'un autre homme? — Oui, je suis de ce nombre-, mais ce n'est point par la superstition de la royauté, c'est par le culte sacré du malheur. Je sais que la douleur est une sensation relative, qu'elle se compose des habitudes, des souvenirs, des contrastes, du caractère enfin, résultat des diverses circonstances; et quand la plus heureuse des femmes tombe dans l'infortune, quand une princesse illustre est livrée à l'outrage, je mesure la chute, et je souffre de chaque degré. Enfin la reine serait coupable, l'univers entier ne s'intéresserait pas à sa destinée, qu'après l'année qu'elle vient de souffrir, nul homme, nulle association d'hommes n'a le droit de lui donner la mort. Cette longue suite de souffrances pénétre d'un sombre respect; la reine devait périr mille fois sous tant de coups redoublés : la nature, le ciel, en la sauvant, l'ont déclarée sacrée.

Depuis un an que le secret le plus impénétrable entoure sa prison, on a dérobé tous les détails de ses douleurs; mille précautions ont été prises pour en étouffer le bruit : un tel mystère honore le peuple français. On a craint son indignation, on peut donc encore espérer sa justice.

11 aurait su, ce peuple, qu'on apporta devant la fenêtre de Marie-Antoinette la tète de son amie. Ignorant les fatales nouvelles de ce jour épouvantable, on la força, par un barbare silence, à contempler longtemps des traits ensanglantés qu'elle reconnaissait à peine à travers l'horreur et l'effroi. Elle se convainquit enfin qu'on lui présentait les restes défigurés de celle qui mourut victime de son attachement pour elle. Cruels-

ordonnateurs de cette scène! vous qui vîtes devant vous votre malheureuse reine prête à mourir de désespoir, saviez-vons alors tout ce qu'elle devait souffrir? Et les mouvements d'un cœur sensible, ces mouvements qui devaient vous être inconnus, les aviez-vous appris pour être plus certains de vos coups?

Pendant le procès du roi, chaque jour abreuvait sa famille d'une nouvelle amertume; il est sorti deux fois avant la dernière, et la reine, retenue captive, ne pouvant parvenir à savoir ni la disposition des esprits ni celle de l'assemblée, lui dit trois fois adieu dans les angoisses de la mort ; enfin le jour sans espérance arriva. Celui que les liens du malheur lui rendaient encore plus cher, le protecteur, le garant de son sort et de celui de ses enfants, cet homme, dont le courage et la bonté semblaient avoir doublé de forces et de charmes à l'approche de la mort, dit à son épouse, à sa céleste sœur, à ses enfants, un éternel adieu; cette malheureuse famille voulut s'attacher à ses pas, leurs cris furent entendus des voisins de leur demeure, et ce fut le père, Tépoux infortuné qui se contraignit à les repousser. C'est après ce dernier effort qu'il marcha tranquille-, ment au supplice, dont sa constance a fait la gloire de la religion et l'exemple de l'univers. Le soir, les portes de la prison ne s'ouvrirent plus, et cet événement, dont le bruit remplissait alors le monde, retomba tout entier sur deux femmes solitaires et malheureuses, et qui n'étaient soutenues que par l'attente du même sort que leur frère et leur époux. Nut respect, nulle pitié ne consola leur misère; mais, rassemblant tous leurs sentiments au fond de leur cœur, elles surent y nourrir la douleur et la fierté; cependant, douces et calmes au milieu des outrages, leurs gardiens se virent obligés de changer sans cesse les soldats apostés pour les garder; on choisissait avec soin, pour cette fonction, les caractères les plus endurcis, de peur qu'individuellement la reine et sa famille ne reconquissent la nation qu'on voulait aliéner d'elles. Depuis laffreuse époque de la mort du roi, la reine a donné, s'il était

possible, de nouvelles preuves d'amour à ses enfants : pendant la maladie de sa fille, il n'est aucun genre de services que sa tendresse inquiète n'ait voulu lui' prodiguer ; il semblait qu'elle eût besoin de contempler sans cesse les objets qui lui restaient encore pour retrouver la force de vivre, et cependant un jour on est venu lui ôter son fils ; Tenfant, pendant deux fois vingtquatre heures, a refusé de prendre aucune nourriture; jugez quelle est sa mère par le sentiment énergique et profond qu'à cet âge déjà elle a su lui inspirer! Malgré ses pleurs, au péril de sa jeune vie, on a persisté à les séparer...

Voilà le tableau de l'année que cette femme infortunée vient de parcourir. Et cependant elle existe encore; elle existe parce qu'elle aime, parce qu'elle est mère; ah! sans ce lien sacré, pardonnerait-elle à ceux qui voudraient prolonger sa vie! Mais lorsque malgré tant de maux il vous reste encore du bien à faire, traînerez-vous du cachot au supplice cette intéressante victime ?

Je reviens à vous, femmes immolées toutes dans une mère si tendre ' , immolées toutes par l'attentat qui serait commis sur la faiblesse, par lanéantissement de la pitié; c'en est fait de votre empire, si la férocité règne, c'en est fait de votre destinée, si vos pleurs coulent en vain. Défendez la reine par toutes les armes de la nature; allez chercher cet enfant, qui périra s'il faut qu'il perde celle qui l'a tant aimé; il sera bientôt aussi lui-même un objet importun, par l'inexprimable intérêt que tant de malheurs feront retomber sur sa tète : mais qu'il demande à genoux la grâce de sa mère; l'enfance peut prier, l'enfance s'ignore encore.

Malheur au peuple qui aurait entendu ses cris en vain ! malheur au peuple qui ne serait ni juste ni généreux! ce n'est pas à lui que la liberté serait réservée. L'espérance des nations, si

l. Au début do cet écrit. M"»» de Statl, dans un éloquent appel à l'opinion, s'adressait en parLiciilicr au\ foninics, aux fcuuncs françaises, solidaires d'une si grande infortune par la pitié et par le sentiment de leurs droits.

illSTOlRl-: KT l'OLlTIOLI-. 281

longtemps atlachL'C au destin de la France, ne pourrait plus

enti'cvoir dans l'avenir aucun événement réparateur de cette

génération désolée.

Réflexions sur le procès de la reine ' .

D'une crainte mal entendue dans les républiques.

... On nous dit : Ce qu'on doit craindre le plus dans une république, c'est l'enthousiasme pour un homme: et loin d'appeler ces supériorités, faites de grands talents divers et de gloires difterentes, que vous croyez nécessaires, nous recherchons, au contraire, ces hommes, bons instruments de succès, qui font des discours, des décrets ou des conquêtes, comme on exercerait une profession exclusive, sans avoir une idée de plus que celles de leur métier.

Rien n'est moins philosophique, c'est-à-dire, rien ne conduirait moins au bonheur que ce système jaloux qui voudrait oter aux nations leur rang dans l'histoire, en nivelant la réputation des hommes. On doit propager de tous ses efforts l'instruction générale; mais, à côté du grand intérêt de l'avancement des lumières, il faut laisser le but de la gloire individuelle. La république doit donner beaucoup plus d'essor que tout autre gouvernement à ce mobile d'émulation; elle s'enrichit des travaux multipliés qu'il inspire. Un petit nombre d'hommes arrivent au terme; mais tous l'espèrent, et, si la renommée ne couronne que le succès, les essais même ont souvent une obscure utilité.

Il ne faut pas ôter aux grandes âmes leur dévotion à la gloire ; il ne faut pas ôter aux peuples le sentiment de l'admiration. Do

1. Aucun nom d'auteur n'accompagnait ce titre; mais, « à l'époque où cet écrit fut publié (au mois d'août 1703), tout le monde sut que M»» de Staël en était l'auteur. » (Note de l'éditeur des OEuvres complètes.)

ce sentiment dérivent tous les degrés d'alTection entre les magistrats et les gouvernés. Qu'est-ce qu'un jugement appréciateur et calme dans nos nombreuses associations modernes? Des milliers d'hommes peuvont-ils se décider d'après leurs propres lumières? N'est-il pas nécessaire qu'une impulsion plus animée se communique à cette multitude qu'il est si difficile de réunir dans- une même opinion? Si vous laissez la nation froide sur l'estime, vous brisez en elle aussi le ressort du mépris; et si quelques détracteurs libellistes confondent dans leurs écrits l'homme vertueux et le criminel, vous n'aurez point inspiré à tous les citoyens ce mouvement d'un saint amour pour leur bienfaiteur, ce mouvement qui repousse la calomnie comme un sacrilège.

Vous ne pouvez attacher le peuple à l'idée même de la vertu, qu'en la lui faisant comprendre par les actions généreuses et le caractère moral de quelques hommes. On croit assurer davantage l'indépendance d'un peuple, en s'elTorçant de l'intéresser uniquement à des principes abstraits; mais la multitude ne sait les idées que par les événements; elle exerce sa justice par des haines et des affections ; il faut la dépraver pour l'empêcher d'aimer, et c'est par l'estime de ses magistrats qu'elle arrive à l'amour de son gouvernement.

La gloire des grands hommes est le patrimoine d'un pays libre; après leur mort, le peuple entier en hérite. L'amour de la patrie ne se compose que de souvenirs. Combien n'admiret-on pas, dans l'éloquence antique, les sentiments respectueux (juc faisaient naître les regrets consacrés aux morts illustres, les hommiages rendus à leur mémoire, les exemples offerts en leur nom à leurs successeurs! La nature a tout animé; l'homme voudrait-il tout changer en abstraction?

Le principe d'une république où l'égalité politique est consacrée doit être d'établir les distinctions les plus marquées entre les hommes, selon leurs talents et leurs vertus. Les nationslibres doivent avoir dans leurs tribunaux dos juges inébran-

niSTOIRR HT POLITIOUK. 283

lal)les, qui rendent la justice à tous, sans aucun mélange d'indignation ou d'enthousiasme. Mais lorsqu'elles ont chargé leurs magistrats de la puissance impassible des lois, elles peuvent se livrer, sans danger, au libre essor de l'approbation et du blâme; elles peuvent offrir aux grands hommes le seul prix pour lequel ils veulent se dévouer : l'opinion du temps présent et de l'avenir, l'opinion, seule récompense, seule illusion dont la vertu même n'ait jamais la force de se détacher*.

Et César, et Cromwell, pensez-vous, dira-t-on, que l'enthousiasme qu'ils ont inspiré ne soit pas devenu fatal à la liberté de leur patrie?

L'enthousiasme qu'inspire la gloire des armes est le seul qui puisse devenir dangereux à la liberté; mais cet enthousiasme même n'a de suites funestes que dans les pays où diverses causes ont détruit l'admiration méritée par les qualités morales ou les talents civils. C'est parce qu'à Rome, c'est parce qu'en Angleterre, de longs crimes, de longs malheurs avaient dégoûté la nation d'accorder son estime, que la république fut renversée.

Et, cependant, quelle puissance lutta seule contre César? Ce ne furent ni les institutions politiques des Romains, ni leur sénat, ni leurs armées; ce fut la considération d'un seul homme, ce fut le respect qu'on avait encore pour Caton. Ce respect balança les destinées, et César ne put se croire le maître que quand cet homme n'exista plus.

Caton représentait sur la terre la puissance de la vertu. Rome l'admirait, de cette admiration libre qui honore la nation qui l'éprouve, et présente à la tyrannie mille fois plus d'obstacles que la confusion des noms, des actions et des caractères'. On voudrait appeler cette confusion une république philosophique.

1. V., dans la première partie rie ce recueil, les pages intitulées De l'amour de la f/loire.

•2. C'est-à-dire, mille fois plus d'obstacles qu'un Etat nivelé, où se confondcol les noms, les actions et les caractères.

:^8i: MADAME DE STAËL.

Il n'y aurait là, en réalité, que des combats sans victoire, des bouleversements sans but, des malheurs sans terme.

La réputation, les suffrages constamment attachés aux hommes qui ont honorablement rempli la carrière des affaires publiques, sont, au contraire, l'un des premiers moyens de conserver la liberté.

De la Littérature.

De la politesse des niœars dans une république.

Si l'on appelle politesse les formes de galanterie du siècle de Louis XIV, certes, les premiers hommes de Tantiquité n'en avaient pas la moindre idée, et ils n'en sont pas moins les modèles les plus imposants que l'histoire et l'imagination même puissent offrir à l'admiration des siècles. Mais si la politesse est la juste mesure des relations des hommes entre eux, si elle indique ce qu'on croit être et ce qu'on est, si elle apprend aux autres ce qu'ils sont ou ce qu'on les suppose, un grand nombre de sentiments et de pensées se rallient à la politesse.

Les formes varient sans doute suivant les caractères, et la même bienveillance peut s'exprimer avec douceur ou avec brusquerie; mais pour discuter philosophiquement l'importance de la politesse, c'est dans son acception la plus étendue qu'il faut considérer le sens général de ce mot, sans vouloir s'arrêter à toutes les diversités que peut faire naître chaque caractère.

La politesse est le lien que la société a établi entre les hommes étrangers les uns aux autres. Il y a des vertus qui vous attachent à votre famille, à vos amis, aux malheureux; mais dans tous les rapports qui n'ont point pris encore le caractère d'un devoir, l'urbanité des mœurs prépare les affections, rend la conviction plus facile, et conserve à chaque homme le rang que son mérite doit lui obtenir dans le monde. Elle marque le degré de considération auquel chaque individu s'est élevé; et,

SOUS ce rapport, elle dispense le pi'ix, objet des travaux de toute la vie. Examinons maintenant sous combien de formes diverses doivent se présenter les funestes effets de la grossièreté dans les manières, et quel doit être le caractère de la politesse qui convient à l'esprit républicain.

Les femmes et les grands hommes, Tamour et la gloire, sont les seules pensées, les seuls sentiments qui retentissent vivement à Tàme. Mais comment retrouverait-on l'image pure et fière d'une femme, dans un pays oij les relations de société ne seraient pas surveillées par la plus rigoureuse décence? Où prendrait-on le type des vertus, lorsque les femmes ellesmêmes, ces juges indépendants des combats de la vie, auraient laissé flétrir en elles le noble instinct des sentiments élevés? Une femme perd de son charme non seulement par les paroles sans délicatesse qu'elle pourrait se permettre, mais par ce qu'elle entend, par ce qu'on ose dire devant elle. Au sein de sa famille, la modestie et la simplicité suffisent pour maintenir les égards qu'une femme doit exiger; mais, au milieu du monde, il faut plus encore; l'élégance de son langage, la noblesse de ses manières, font partie de sa dignité même, et commandent seules efficacement le respect.

Sous la monarchie, l'esprit chevaleresque, la pompe des rangs, la magnificence de la fortune, tout ce qui frappe l'imagination, suppléait, à quelques égards, au véritable mérite; mais, dans une république, les femmes ne sont plus rien, si elles n'en imposent pas par tout ce qui peut caractériser leur élévation naturelle. Dès qu'on écarte une illusion, il faut y substituer une qualité réelle; dès qu'on détruit un ancien préjugé, l'on a besoin d'une nouvelle vertu : loin que la république doive donner plus de liberté dans les rapports habituels de la société, comme toutes les distinctions sont uniquement fondées sur les qualités personnelles, il faut se préserver avec bien plus de scrupule de tous les genres de fautes. Si l'on porte la moindre atteinte à sa réputation, on ne peut plus, comme dans la monarchie, relever

son existence par son rang, par sa naissance, par tous les avantages étrangers à sa propre valeur.

Ce que j'ai dit pour les femmes peut s'appliquer presque également aux hommes qui jouent un rôle éclatant. Il leur sera nécessaire de veiller sur leur considération bien plus attentivement que dans un temps où les dignités aristocratiques suffisaient pour garantir à ceux qui en étaient revêtus les égards et les respects de la multitude. Ces existences d'opinion, qui, chaque jour, dans la république, seront attaquées ou défendues, doivent donner une grande importance ;\ tout ce qui peut agir sur Tesprit ou Timagination des hommes.

Si des faveurs de Topinion nous passons au maintien du pouvoir légal, nous verrons que l'autorité est, en elle-même, un poids que les gouvernés ont peine à supporter; les esprits qui ne sont pas créés pour la servitude éprouvent d'abord une sorte de prévention contre la puissance. Si les formes grossières de celui qui commande aigrissent cette prévention, elle devient une véritable haine. Tout homme de goût et d'une certaine élévation d'ùme doit avoir le besoin de demander presque pardon du pouvoir qu'il possède. L'autorité politique est l'inconvénient nécessaire d'un très grand bien, de l'ordre et de la sécurité; mais le dépositaire de cette autorité doit toujours s'en justifier, en quelque sorte, par ses manières comme par ses actions.

Nous avons vu souvent, dans le cours de ces dix années, les hommes éclairés gouvernés par les hommes ignorants : l'arrogance de leur ton, la vulgarité de leurs formes, révoltaient plus encore que les bornes de leur esprit. Les opinions républicaines se confondaient dans quelques tètes avec les paroles rudes et les plaisanteries rebutantes de quelques républicains, et les affections non raisonnées s'éloignaient naturellement de la république.

Les manières rapprochent ou séparent les hommes par une force plus invincible que celle des opinions, j'oserai presque dire que celle des sentiments. Avec une certaine libéralité d'esprit, l'on peut vivre agréablement au milieu d'une société qui

appartient à un parti diifûrent du sien. Il se peut même que Ton oublie des torts graves, des craintes inspirées peut-être à juste titre par l'immoralité d'un homme, si la noblesse de son langage fait illusion sur la pureté de son àme. Mais ce qu'il est impossible de supporter, c'est une éducation grossière que trahit chaque expression, chaque geste, le ton de la voix, l'attitude du corps, tous les signes involontaires des habitudes de la vie.

Je ne parle pas ici de l'estime réfléchie, mais de cette impression involontaire qui se renouvelle à tous les instants. L'on se reconnaît, dans les grandes circonstances, aux sentiments du cœur; mais, dans les rapports détaillés de la société, on ne s'entend que par les manières ; et la vulgarité, portée à un certain degré, fait éprouver à celui qui en est le témoin ou Tobjet un sentiment d"embarras, de honte même, tout à fait insupportable * .

Heureusement on n'est presque jamais appelé dans la vie à supporter la vulgarité des manières en faveur de l'élévation des sentiments. Une probité sévère inspire une confiance si noble, un calme si pur, qu'il est bien rare qu'elle ne fasse pas deviner, dans quelque état que l'on soit, tout ce qu'une bonne éducation aurait appris. La grossièreté, dont nous avons été si souvent les victimes, S3 composait presque toujours de sentiments vicieux; c'était l'audace, la cruauté, l'insolence, qui se montraient sous les formes les plus odieuses.

Les convenances sont l'image de la morale.; elles la supposent dans toutes les circonstances qui ne donnent pas encore l'occasion de la prouver; elles entretiennent les hommes dans l'habitude de respecter l'opinion des hommes. Si les chefs de

1. Il y avait sagesse et patriotisme à combattre, comme le fait ici M"« du Staél, ce qui était entré de rudesse et souvent à la fois de vulgarité dans les mœurs pendant la Révolution, et y persistait après les dernières crises. Ces conseils d'urbanité, de savoir-vivre, comme aussi de simplicité et de dignité, adresses en particulier aux gens en place, étaient alors d'un parfait à-propos. La leçon, au reste, porte plus loin, et demeure applicable, plus ou moins, à toute démocratie largement, ouverte au mouvement ascendant de ce qu'on a récemment appelé les nouvelles couches.

l'Etat blessent ou méprisent les convenances, ils n'inspireront plus eux-mêmes la considération dont ils ont dispersé tous les éléments.

Un autre genre d'impolitesse peut caractériser encore les hommes en pouvoir : ce n'est pas la grossièreté, c'est, si je puis m'exprimer ainsi, la fatuité politique, l'importance qu'on met à sa place, l'effet que cette place produit sur soi-même, et qu'on veut faire partager aux autres; on a dû nécessairement en voir beaucoup d'exemples depuis la Révolution. L'on n'appelait aux grandes places, dans l'ancien régime, que les individus accoutumés dès leur enfance aux privilèges et aux avantages d'un rang supérieur; le pouvoir ne changeait presque rien à leurs habitudes : mais, dans la Révolution, des magistratures éminentes ont été remplies par des hommes d'un état inférieur, et dont le caractère n'était pas naturellement élevé* : humbles alors sur leur mérite personnel, et vains de leur pouvoir, ils se sont crus obligés d'adopter de nouvelles manières, parce qu'ils occupaient un nouvel emploi. Cet effet de la vanité est le plus contraire de tous à l'afTection et au respect que doivent inspirer des magistrats républicains. L'affection et le respect s'attachent au caractère individuel, et l'homme qui se croit un autre lorsqu'il a été nommé à une grande place, vous indique lui-même

1. « Uue révolution avait eu lieu dans l'intérieur du Directoire en prairial 1799; les nouveaux choix, étaient tombés sur des hommes tellement vulgaires, que la France, tout à fait lassée d'eux, appelait à grands cris un chef militaire... Les avocats qu"iin avait appelés à la place des directeurs n'y développaient que les ridicules de l'autorité, sans les talents et les vertus qui la rendent utile et respectable. C'était en effet une chose singulière que la facilité avec laquelle un directeur se donnait des airs de cour, du soir au lendemain ; il faut que ce ne soit pas bien diflicile. Gohier, Moulin, que sais-je'? les plus inconnus des mortels étaientils nommés directeurs, le jour d'après, ils ne s'occupaient plus que d'eux-mêmes: ils vous parlaient de leur santo. de leurs intérêts de famille, comme s'ils étaient devenus des personnages chers à tout le monde. Ils étaient entretenus dans cette illusion par des flatteurs de bonne ou de mauvaise compagnie, mais qui faisaient enCn leur métier de courtisans, en montrant à leur prince une sollicitude touchante pour tout ce qui jjouvait les regarder, à condition d'en obtenir une petite audience pour une requête particulière. » {Considérations sur la Bévolutioiif 111* Partie, ch. xix.)

HiSTOiRi-: i:t POLITIQUIC. 289

que, s'il la perd, votre intérêt et votre considération doivent passer à son successeur.

Comment l'homme peut-il se faire mieux connaître à l'homme que par cette dig'nité de manières, cette simplicité d'expressions, qui, transportées sur le théâtre ou racontées dans l'histoire, inspirent presque autant d'enthousiasme que les g^randes actions? Je dirai plus, une suite de hasards peuvent conduire un homme à se faire remarquer par quelques faits illustres, sans qu'il soit doué cependant ou d'un génie supérieur, ou d'un caractère héroïque; mais il est impossible que les paroles, les accents, les formes qu'on emploie envers ceux qui nous environnent, ne caractérisent pas la vraie grandeur de la seule manière inimitable.

Quelques-uns ont pensé qu'il fallait substituer à l'accueil jadis bienveillant des Français la froideur et la dignité. Sans doute les premiers citoyens d'un État libre doivent avoir, dans le maintien, plus de gravité que les flatteurs d'un monarque; mais l'exagération de la froideur serait un moyen d'arrêter l'essor de tous les mouvements généreux. L'homme froid dans ses manières impose nécessairement, parce qu'il vous donne l'idée qu'il n'attache aucune importance à vous. Mais ce sentiment pénible qu'il vous inspire ne produit rien d'utile ni rien de fécond. Ce n'est pas l'insolence familière, c'est la bonté, c'est l'élévation de l'àme, c'est la supériorité véritable que cette froideur met à la gêne. Les manières ne sont parfaites que lorsqu'elles encouragent tout ce que chaque homme a de distingué, et n'intimident que les défauts.

11 ne faut pas se tromper sur les signes extérieurs du respect : étouffer de nobles sentiments, tarir la source des pensées, c'est produire l'effet de la crainte; mais élever les âmes jusqu'à soi, donner à l'esprit toute sa valeur, faire naître cette confiance qu'éprouvent les uns pour les autres tous les caractères généreux, tel est l'art d'inspirer un respect durable.

De la Littérature.

De la littératore républicaine*

L'on est assez généralement convaincu que Tesprit républicain exige un changement dans le caractère de la littérature*. Je crois cette idée vraie, mais dans une acception différente de celle qu'on lui donne. L'esprit républicain exige plus de sévérité dans le bon goût, qui est inséparable des bonnes mœurs. 11 permet aussi, sans doute, de transporter dans la littérature des beautés plus énergiques, un tableau plus philosophique et plus déchirant des grands événements de la vie. Montesquieu, Rousseau, Condillac-, appartenaient d'avance à l'esprit républicain, et ils avaient commencé la révolution désirable dans le caractère des ouvrages français : il faut achever cette révolution. La république développant nécessairement des passions plus fortes, Tart de peindre doit s'accroître en même temps que les sujets s'agrandissent; mais, par un bizarre contraste, c'est surtout dans

1. « M""^ d>; Slaël qui, à ceUe époque de sa carrière, était 1res liée avec les •hommes de la Conslilution de l'an III, et qui leur prêta le concours de son talent, se préoccupait vivement des destinées nouvelles de la liUératurc sous le régime républicain dont elle désirait le maintien et le triomphe. En abordant ce sujet, et en y jetant les regards, elle ouvrit de toutes parts les aperçus, elle ■agrandit aussilùl les horizons. Mais le livre qu'elle composa à cet effet, et qui ■contenait toute la théorie de ce qu'aurait pu être une littérature républicaine et Jibre en France, ne vint au jour qu'en ISOO, c'est-à-dire, après le IS brumaire. Quelle que paiùl la vitesse d'esprit de M"" de Slaêl, et quoiqu'elle fût (comme on l'a dit avec bonheur) de ces esprils prompts qui sont habitués à tirer au roi, clic arriva trop tard sur ce sujet, et quand celte littérature était déjà frappée au cœur par le renversement des institutions qui, seules, auraient pu la favoriser •et la garantir. — Quelques discours de Garât, surtout de Daunou (l'Éloge du général Hoche, le Discours d'inauguration de l'Inslilut), ces pages de M"* de Stacl. une élégie {la Promenade) de Marie-Joseph Chénier, ce sont là les seuls témoignages, les inspirations les plus honorables et les plus mémorables qu'ail laissées celle lilléraiure, ou ce projet de littérature qui ne s'est point réalisé. » (Saintc Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire, 2« leçon.)

2. Condillac, cilé, à ce point de vue, à cùté de Montesquieu et de Rousseau, n'est guère à sa place; à moins que, de son" sérieux d'esprit, de son indépen-

-dancc de pensée comme philosophe, et de son commerce avec les principaux auteurs de V Encyclopédie, on ne lui fasse un titre à l'appréciation dont il est ici l'objet.

IIISTOIHE ET POLITIQUE. 201

le g-cnre licencieux et frivole qu'on a voulu profiter de la liberté que Ton croyait avoir acquise en littérature * .

On se rappelait la réputation que la gaîlé française avait méritée dans toute l'Europe, et Ton croyait la conserver en s'abandonnant à tout ce que réprouvent et la délicatesse et le bon goût. J'ai dit précédemment toutes les causes qui ont donné naissance à la grâce française; il n'en est aucune qui subsiste maintenant, il n'en est aucune qui puisse se renouveler, si la combinaison que l'on suppose admet la liberté et régalité pulilique.

Les modèles pleins de grâce que nous avons dans la langue, pourront servir de guide aux Français, mais comme ils en servent aux nations étrangères. Ce qui renouvelait en France le môme esprit, c'était le ton, les manières de ce qu'on appelait la bonne compagnie. Dans un pays oii il y aura de la liberté, l'on s'occupera beaucoup plus souvent, en société, des affaires politiques que de l'agrément des formes et du charme de la plaisanterie. Dans un pays où subsistera l'égalité politique, tous les genres de mérite seront admis, et il n'existera point une société exclusive, consacrée uniquement à la perfection de l'esprit de société, et réunissant en elle tout l'ascendant de la fortune et du pouvoir. Or, sans ce tribunal toujours existant, l'esprit des jeunes gens ne peut se former au tact délicat, à la nuance fine et juste, qui seule donne aux écrits, dans le genre léger, cette grâce de convenance et ce mérite de goût tant admiré dans quelques écrivains français, et particulièrement dans les pièces fugitives de Voltaire.

1. « Le genre licencieux ! M"° de Staël louche ici à la plaie du Directoire, à ce qui fait que cette littérature aurait eu peine à vivre d'une vie saine et vigoureuse, même quand le régime se serait prolongé. La licence, due à l'absence de tout frein dans Topinion, et à ce déchaînement d'épicuréisme qui suit un lendemain de terreur, passa toutes les bornes, et fit, à certains égards, de ce temps une orgie dont le renom est devenu proverbial. Les deux dernières années du Directoire sont marquées par des publications dont la liste suflirait pour indiquer retendue et la profondeur du mal. » (Sainte-Beuve, Ibid.)

La littérature se perdra complètement eu France, si Ton multiplie ces essais prétendus gracieux* qui ne nous rendent plus que ridicules : on peut encore trouver de la vraie gaîté dans le bon comique ; mais quant à cette gaîté badine dont on nous a accablés presque au milieu de tous nos malheurs, si l'on en excepte quelques hommes qui se souviennent encore du temps passé, toutes les tentatives nouvelles en ce genre corrompent le goût littéraire en France, et nous mettent au-dessous de tous les peuples sérieux de l'Europe.

Avant la Révolution, l'on avait souvent remarqué qu'un Français, étranger à la société des premières classes, se faisait reconnaître comme inférieur dès qu'il voulait plaisanter; tandis qu'un Anglais ayant toujours de la gravité et de la simplicité dans les manières, vous pouviez plus difficilement savoir en l'écoutant à quel rang de la société il appartenait. Il faut, malgré les différences qui existeront longtemps encore entre les deux nations, que les écrivains français se hâtent d'apercevoir qu'ils n'ont plus les mêmes moyens de succès dans l'art de la plaisanterie; et, loin de penser que la Révolution leur ait donné plus de latitude à cet égard, ils doivent veiller avec plus de soin sur le bon goût, puisque la société et toutes les sociétés, confondues après une révolution, n'olfrent presque plus de bons modèles, et n'inspirent pas ces habitudes de tous les jours, qui font de la grâce et du goût votre propre nature, sans que la réflexion ait besoin de vous les rappeler.

1. Ceci vise, et très justement, les Dorât, les Boufflers, toute cette école dégénérée de Voltaire dans la poésie de salon, toute cette littérature affadissante de madrigaux et d'épi grammes, qui, sous le Directoire, continuait à s'épanouir dans YAlmaiiach da Miisc^ et ailleurs. — Pcut-èlre, dans celte {juerjc légitime aux badinages surannés, et en faveur d'une simplicité et d une gravité nouvelles, M"" de Staol fait-elle un peu trop bon marché des formes légères, de la grùce piquante, du tour d'esprit plaisant, à la française, ou même à la gauloise, qui, en certains écrits, peuvent très bien s'allier au sérieux de la pensée, au fond solide et utile, dans une lilléralure démocratique. Peut-être entre-t-il un peu d'esprit genevois, cl quelque austérité républicaine à la Jean-Jacques, dans les exclusions auxquelles, ici ou là, elle se laisse entraîner, parmi ces judicieux conseils aux écrivains de son temps.

Les préceptes du j5'0Ût, dans leur application à la littérature républicaine, sont d'une nature plus simple, mais non moins rigoureuse que les préceptes du goût adoptés par les écrivains du siècle de Louis XIV, Sous la monarchie, une foule d'usages substituaient quelquefois le ton de la convenance à celui de la raison, les égards de la société aux sentiments du cœur; mais dans une république, le goût ne devant consister que dans la connaissance parfaite de tous les rapports vrais et durables, manquer aux principes de ce goût, ce serait ignorer la véritable nature des choses.

Il était souvent nécessaire, sous la monarchie, de déguiser une censure hardie, de voiler une opinion nouvelle sous la forme des préjugés reçus; et le goût qu'il fallait apporter dans ces différentes tournures exigeait une finesse d'esprit singulièrement délicate. Mais la parure de la vérité, dans un pays libre, est d'accord avec la vérité même. L'expression et le sentiment doivent dériver de la même source.

L'on n'est point astreint, dans un pays libre, à se renfermer toujours dans le cercle des mêmes opinions, et la variété des formes n'est point nécessaire pour cacher la monotonie des idées. L'intérêt de la progression existe toujours, puisque les préjugés ne mettent point de bornes à la carrière de la pensée; l'esprit donc, n'ayant plus à lutter contre l'ennui, acquiert plus de simplicité, et ne risque point, pour ranimer l'attention, ces grâces maniérées que réprouve le goût naturel.

Un tour de force assez difficile, qu'on se permettait dans l'ancien régime, c'était l'art d'offenser les mœurs sans blesser le goût, et de jouer avec la morale, en mettant autant de délicatesse dans l'expression que d'indécence dans les principes. Rien heureusement ne convient moins que ce talent aux vertus, comme à l'esprit que doivent avoir des républicains. Dès qu'on briserait une barrière, on n'en respecterait plus aucune; les rapports de la société n'auraient pas assez de puissance pour arrêter encore, quand les liens sacrés ne retiendraient plus.

D'ailleurs, il faut, pour réussir dans ce genre dangereu:x, qui réunit la grâce des formes à la dépravation des sentiments, une finesse d'esprit extraordinaire; et Texercice un peu fort de ses facultés, auquel on est appelé dans une république, fait perdre cette finesse. Le tact le plus délicat est nécessaire pour donner à Timmoralité cette grâce, sans laquelle les hommes même les plus corrompus repousseraient avec dégoût les tableaux et les principes du vice.

Un homme d'esprit disait : Le bonheur est un état sérieux. On peut en affirmer autant de la liberté. La dignité d'un citoyen est plus importante que celle d'un sujet ; car, dans une république, il faut que chaque homme de talent soit un obstacle de plus à l'usurpation politique. Cette honorable mission dont on est revêtu par sa propre conscience, c'est la noblesse du caractère qui peut seule lui donner quelque force.

On a vu des hommes autrefois réunir l'élévation des manières à i'usage presque habituel de la plaisanterie; mais cette réunion suppose une perfection de goût et de délicatesse, un sentiment de sa supériorité, de son pouvoir, de son rang même, que ne développe pas l'éducation de l'égalité. Cette grâce, tout à la fois imposante et légère, ne doit pas convenir aux mœurs républicaines; elle caractérise trop distinctement les habiludts d'une grande fortune et d'un état élevé. La pensée est plus démocratique; elle croît au hasard parmi tous les hommes assez indépendants pour avoir quelque loisir. C'est donc elle, avant tout, qu'il faut encourager, en se livrant moins en littérature aux objets qui appartiennent exclusivement à la grâce des formes.

Ce que notre destinée a eu de terrible, force à penser; et si les malheurs des nations grandissent les hommes, c'est en les corrigeant de ce qu'ils avaient de frivole, c'est en concentrant, par la terrible puissance de la douleur, leurs facultés éparscs.

11 faut consacrer le goût en littérature à l'ornement des idées;

HISTOIUE ET POLITIOUIî. 205

son utilité n'en sera pas moins grande; car il esi prouvé que les idées les plus profondes et les sentiments les plus nobles ne produisent aucun effet, si des défauts de goût remarquables détournent l'attention, brisent l'enchaînement des pensées, ou déconcertent la suite d'émotions qui conduit votre esprit à de grands résultats, et votre âme à des impressions durables.

De la Littéixiture,

Bonaparte en 1797.

... Le Directoire n'était point enclin à la paix, non qu'il voulût étendre la domination française au delà du Rhin et des Alpes, mais parce qu'il croyait la guerre utile à la propagation du système républicain. Son plan était d'entourer la France d'une ceinture de républiques, telles que celles de Hollande, de Suisse, de Piémont, de Lombardie, de Gênes. Partout il établissait un directoire, deux conseils de députés, enfin une constitution semblable en tout à celle de France. C'est un des grands défauts des Français, résultat de leurs habitudes sociales, que de s'imiter les uns les autres, et de vouloir qu'on les imite. Ils prennent les variétés naturelles dans la manière de penser de chatiue homme, ou même de chaque nation, pour un esprit d'hostilité contre eux.

Le général Bonaparte était assurément mioins sérieux et moins sincère dans l'amour des idées républicaines que le Directoire, mais il avait beaucoup plus de sagesse dans l'appréciation des circonstances.

Il pressentit que la paix allait devenir populaire en France, parce que les passions s'apaisaient, et qu'on était las des sacrifices; en conséquence il signa le traité de Campo-Formio avec l'Autriche. Mais ce traité contenait la cession de la république de Venise, et l'on ne conçoit pas encore comment il parvint à

déterminer ce Directoire, qui pourtant était, à certains égards, républicain, au plus grand attentat qu'on pût commettre d'après ses propres principes ^ A dater de cet acte, non moins arbitraire que le partage de la Pologne, il n'a plus existé dans le gouvernement de la France aucun respect pour aucune doctrine politique, et le règne d'un homme a commencé quand celui des principes a fini.

/ Le général Bonaparte se faisait remarquer alors par son caracf tère et son esprit autant que par ses victoires, et l'imagination j des Français commençait à s'attacher vivement à lui. On citait ' ses proclamations aux républiques cisalpine et ligurienne. Dans l'une on remarquait cette phrase : Vous étiez divisés et plies par la tyrannie; vous n étiez pas en état de conquérir la liberté. Dans l'autre : Les vraies conquêtes, les seules qui ne coûtent point de regrets^ ce sont celles que l'on fait sur l'ignorance. Il régnait un ion de modération et de noblesse dans son style, qui faisait contraste avec l'âpreté révolutionnaire des chefs civils de la France. Le guerrier parlait alors en magistrat, tandis que les magis- Liats s'exprimaient avec la violence militaire. Le général Bona- [)arte n'avait point mis à exécution dans son armée les lois contre les émigrés. On disait qu'il aimait beaucoup sa femme, dont le caractère était plein de douceur: on assurait qu'il était sensible aux beautés d'Ossian * ; on se plaisait à lui croire toutes

1. Le mot d'attentat n'est sans doute pas trop fort en parlant d"un tel acte, où le droit des nations était si cruellement foulé aux pieds. 11 est vrai que le gouvernement de Venise avait gravement compromis la vieille république par l'insurrection et les massacres du commencement de 1797. L'Autriche, par le même traité qui lui abandonnait Venise et la Dalmatie, reconnaissait à la France la possession de lu Belf/igue et de la rive gauche du lildn. La France atteignait entia ses limilcs naturelles! Le traité de Campo-Formio, sur le mauvais roté duquel M"" de Staël se plait à insister, fut publié au milieu des transports de la joie universelle.

9. On disait vrai. — Dans ces années, le vieux barde écossais (inventé par Macpherson) était au nombre des lectures à la mode. Le jeune général s'était laissé prendre aux chants épiques dont Fingal est le héros. Ossian fut mis dans la petite bibliothèque do livres de chevet qu'il emporta en Egypte. On sait aussi qu'il revenait parfois à Ossian dans ses tristes loisirs de Sainte-Hélène.

les qualités généreuses qui donnent un beau relief aux facultés extraordinaires. On était d'ailleurs si fatigué des oppresseurs empruntant le nom de la liberté, et des opprimés regrettant l'arbitraire, que l'admiration ne savait où se prendre; et le général Bonaparte semblait réunir tout ce qui devait la captiver.

C'est avec ce sentiment du moins que je le vis pour la première fois à Paris. Je ne trouvai pas de paroles pour lui répondre, quand il vint à moi me dire qu'il avait cherché mon père à Coppet, et qu'il regrettait d'avoir passé en Suisse sans le voir. Mais lorsque je fus un peu remise du trouble de l'admiration, un sentiment de crainte très prononcé lui succéda. Bonaparte alors n'avait aucune puissance; on le croyait même assez menacé par les soupçons ombrageux du Directoire; ainsi, la crainte qu'il inspirait n'était causée que par le singulier effet de sa personne sur presque tous ceux qui l'approchent. J'avais vu des hommes très dignes de respect, j'avais vu aussi des hommes féroces : il n'y avait rien dans l'impression que Bonaparte produisit sur moi qui pût me rappeler ni les uns ni les autres. J'aperçus assez vite, dans les différentes occasions que j'eus de le rencontrer pendant son séjour à Paris, que son caractère ne pouvait être défini par les mots dont nous avons coutume de nous servir; il n'était ni bon, ni violent, ni doux, ni cruel, à la façon des individus à nous connus. Un tel être, n'ayant point de pareil, ne pouvait ni ressentir, ni faire éprouver aucune sympathie : c'était plus ou moins qu'un homme. Sa tournure, son esprit, son langage sont empreints d'une nature étrangère, avantage de plus pour subjuguer les Français, ainsi que je l'ai dit ailleurs.

Loin de me rassurer, en voyant Bonaparte plus souvent, il m'intimidait toujours davantage. Je sentais confusément qu'aucune émotion du cœur ne pouvait agir sur lui. Il regarde une créature humaine comme un fait ou comme une chose, mais non comme un semblable. Il ne hait pas plus qu'il n'aime ; il

n'y a que lui pour luP ; tout le reste des créatures sont des chifTres. La force de sa volonté consiste dans l'imperturbable calcul de son é^^uïsme; c'est un habile joueur d'échecs, dont le genre humain est la partie adverse qu'il se propose de faire échec et mat. Ses succès tiennent autant aux qualités qui lui manquent, qu'aux talents qu'il possède. Ni la pitié, ni l'attrait, ni la religion, ni l'attachement à une idée quelconque, ne sauraient le détourner de sa direction principale. II est pour son intérêt ce que le juste doit être pour la vertu : si le but était bon, sa persévérance serait belle.

Chaque fois que je l'entendais parler, j'étais frappée de sa supériorité; elle n'avait pourtant aucun rapport avec celle des

1. Il n'y a que lui pour lui. Et plus loin : ... Il méjjrisait la iiation dont il voulait les su (f varies... J\uUe étincelle d'enthousiasme ne se viciait à son besoin d'étonner l'espèce humaine. — Est-ce vraiment là le Bonaparte de 1797? Quoi? Au retour de Rivoli et d'Arcolc, au lendemain de Campo-Formio, au lendemain de l'entrée du jeune général à l'Institut, aux premiers jours de l'union ave^ celte Joséphine adorée, dans celte aurore éblouissante de gloire et de bonheur, voilà, en réaliié et au fond, l'homme que vous prétendez nous montrer? L'ambition, dès lors, était immense, si vous voulez; mais une ambition froide, sans enthousiasme, toute de calcul, exclusive de toute sympathie humaine, un égoïsme absolu avait-il donc tout envahi déjà dans cette extraordinaire nature, tout desséché? A tel point qu'il élait permis aux clairvoyants de dire :

Lœva sub parte mamillœ -Nil salit arcadico juveui?

Une grnnde voix a dit : « Loin de nous les héros sans humanité! Ils pourront bien forcer les respects et ravir l'admiration, comme font tous les objets extraordinaires; mais ils n'auront pas les cœurs (*). » Eh bien, il les avait alors, les cœurs, et il les a eus i)eMdant un temps encore! Par quels secrets? N'était-ce que fascination trompeuse d'un cùlé. immense crédulité de l'autre? — M"" de Statl écrivait ceci en 1S16, dominée par ses impressions dernières au point de ne plus retrouver, ressaisir celles d'autrefois, cléments nécessaires, elles aussi, d'un jugement d'ensemble sur le personnage. Elle voyait trop le Bonaparte de 1797 à travers le Napoléon de ISOS, le jeune héros populaire, la légitime idole d'un grand peujjle, à travers l'insatiable conquérant, le despote enivré de sa fortune, et pesant sur le monde. — Une autre femme d'esprit et de talent rare, très partiale aussi contre Napoléon, M""« do Réuiusat, est cependant plus équitable à son égard : en le jugeant, dans ses Mémoires, elle tient plus compte de la différence des temps et des moments, et suit pas à pas. dans le progrès de sa trop rapide métamorphose en despote, le grand homme qu'elle observe.

(*; UossLET, Oraj.-ion funèbre ilc Condé.

IIISTOIRK El POLITIQUE. 209

hommes instruits et cultivés par l'étude ou la société, tels (jue l'Angleterre et la France peuvent en olTrir des exemples. Mais ses discours indiquaient le tact des circonstances, comme le chasseur a celui de sa proie. Quelquefois il racontait les faits politiques ot militaires de sa vie d'une façon très intéressante; il avait même, dans les récits qui permettaient de la gaîté, un peu de l'imagination italienne. Cependant rien ne pouvait triompher de mon invincible éloignement pour ce que j'apercevais en lui. Je sentais dans son àme une épée froide et tranchante qui glaçait en blessant; je sentais dans son esprit une ironie profonde à laquelle rien de grand ni de beau, pas même sa propre gloire, ne pouvait échapper; car il méprisait la nation dont il voulait les suffrages, et nulle étincelle d'enthousiasme ne se mêlait à son besoin d'étonner l'espèce humaine. Ce fut dans l'intervalle entre le retour de Bonaparte et son départ pour l'Egypte, c'est-à-dire, vers la fin de 1797, que je le vis plusieurs fois à Paris; et jamais la difficulté de respirer que j'éprouvais en sa présence ne put se dissiper. J'étais un jour à table entre lui et l'abbé Sieyès : singulière situation, si j'avais pu prévoir l'avenir! J'examinais avec attention la figure de Bonaparte; mais, chaque fois qu'il découvrait en moi des regards observateurs, il avait l'art d'ôter à ses yeux toute expression, comme s'ils fussent devenus de marbre. Son visage était alors immobile, excepté un sourire vague qu'il plaçait sur ses lèvres à tout hasard, pour dérouter quiconque voudrait observer les signes extérieurs de sa pensée^.

Considérations sur la RévoluHon française.

1. Les mémoires da temps ne s'accordent nullement à leprcsentcf le jeiino général avec ce masque dédaigneux, ces airs de sphinx impénétrable et ces manières glaçantes dont elle était, dit-elle, oppressée. U se peut bien que, dans leurs premières entrevues, elle se soit heurtée à des froideurs dont elle élait involontairement la cause, qu'elle s'attirait elle-même en sollicitant trop vivement l'attention du grand homme naissant, en faisant auprès de lui. comme on dit, trop de frais de pensée et de parole. 11 n'aimait pas les feuinies qui parlaient

De la constitution consulaire de l'an VIII.

Une commission, composée de cinquante membres des Cinq cents et des Anciens, fut chargée de discuter avec le général Bonaparte la constitution qu'on allait proclamer. Quelques-uns de ses membres, qui avaient sauté la veille par la fenêtre pour échapper aux baïonnettes*, traitaient sérieusement les questions abstraites des lois nouvelles, comme si l'on avait pu supposer encore que rautorilé de ces lois serait respectée.

On nous racontait tous les soirs les séances de Bonaparte avec son comité, et ces récits auraient pu nous amuser, s'ils ne nous avaient pas profondément attristés sur le sort de la France. La servilité de l'esprit de courtisan commençait à se développer dans les hommes qui avaient montré le plus d upreté révolutionnaire. Ces féroces jacobins préludaient aux rôles de barons et de comtes qui leur étaient destinés par la suite, et tout annonçait que leur intérêt personnel serait le vrai Prêtée qui prendrait à volonté les formes les plus diverses.

Pendant cette discussion, je rencontrai un conventionnel que je ne nommerai point; car pourquoi nommer, quand la vérité du tableau ne l'exige pas? Je lui exprimai mes alarmes sur la liberté. « Oh! me répondit-il. Madame, nous en sommes arrivés » au point de ne plus songer à sauver les principes de la Révo-

do tout, inôme supérieurement, les femmes éloquentes, les femmes inllucntes. Une anecdote qu'on a racontée souvent, et qui parait autlicntique, permet de croire qu'il y eut dans leurs premières rencontres trop de brillantes avances d'un côté, et de l'autre, par contre-coup, trop peu d'accueil, une réserve sèche, traversée de franciiises déconcertantes. Un jour, dans un certain courant de conversulion, elle lui aurait demandé quel était, selon lui, le plus éminent mérite de femme, quelle était la femme supérieure et la première de son sexe, et il aurait ré|)ou(lu. eu homme ajjacé et peu courtois : « Celle qui a eu beaucoup d'enfants. » Do Lulles lépliques la laissaient aussi froissée que désenrliantée. Leur brouille politique de ISOO, ou d'un peu plus tùl, ne lit donc que s'ajouter à un étal anlé* rieur d'antipathie réciproque.

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