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Journée du 19 brumaire, à Sainl-Cloud

IIISTOIUE ET POLITIQUE. 301

» lution, mais seulement les hommes qui font faite. » Certes, i;o vœu n'était pas celui de la France.

On croyait que Sieyès présenterait toute rédigée cette fameuse constitution dont on parlait depuis dix ans comme de l'arche d'alliance qui devait réunir tous les partis; mais, par une hizarrerie singulière, il n'avait rien d'écrit sur ce sujet. La supériorité de l'esprit de Sieyès ne saurait l'emporter sur la misanthropie de son caractère; la race humaine lui déplaît, et il ne sait pas traiter avec elle : on dirait qu'il voudrait avoir affaire à autre chose qu'à des hommes, et qu'il renonce à tout, faute de pouvoir trouver sur la terre une espèce plus selon son goût^. Bonaparte, qui ne perdait son temps ni dans la contemplation des idées abstraites, ni dans le découragement de l'humeur, aperçut très vite en quoi le système de Sieyès pouvait lui être utile; c'était parce qu'il anéantissait très artistement les élections populaires : Sieyès y substituait des listes de candidats sur lesquelles le Sénat devait choisir les membres du Corps législatif et du Tribunat^; car on mettait, je ne sais pourquoi,

1. Dans une revue des membres les plus célèbres de l'Asseinblée consliluanle, M°" de Staël a dit de Sieyès : « Au premier rang du côlé populaire, on remarquait l'abbé Sieyès, isole par son caiaclère. bien qu'enlouré des admirateurs de son esprit. Il avait mené jusqu'à quarante ans une vie solitaire, réfléchissant Bur les questions politiques, et portant une grande force d'abstraction dans cette étude; mais il était peu fait pour communiquer avec les autres hommes, tant il s'irritait aisément de leurs travers, et tant il les blessait par les siens. Toutefois, comme il avait un esprit supérieur et des faç-ons de s'exprimer laconiques cl Iranchanles, c'était la mode, dans l'Assemblée, de lui montrer un respect presque superstitieux. Mirabeau ne demandait pas mieux que d'accorder au silence de l'abbé Sieyès le pas sur sa propre éloquence, car ce genre de rivalité n'est ])as redoutable. On croyait à Sieyès, à cet homme mystérieux, des secrets sur les constitutions, dont on espérait toujours des effets étonnants, quand il les révélerait. Quelques jeunes gens, et même des esprits d'une grande force, professaient la plus haute admiration pour lui, et on s'accordait à le louer aux dépens de tout autre, parce qu'il ne se faisait jamais juger en entier dans aucune circonstance. » {Consi'Iérations sur la liéoolution, II» Partie, ch. vi.)

2. Selon cette conslilulion de l'an VllI, le Sénat, corps suprême, élisait les consuls, les législateurs, les tribuns sur une liste nationale, renfermant ciii'i mille noms, et formée par les voles de cinquante mille individus, eux-mêmes désignés par cinq cent mille autres, lesquels, enlin, étaient nommés par tous les citoyens. Les assemblées à qui il appartenait de discuter et de voter les lois, étaient ainsi

trois corps dans celte constitution, et même quatre, si Ton y comprend le conseil d'État, dont Bonaparte s'est si bien servi depuis. Quand le choix des députés n'est pas purement ou directement fait par le peuple, il n'y a plus de gouvernement représentatif; des institutions héréditaires peuvent acccompagner celle de l'élection, mais c'est en elle que consiste la liberté. Aussi l'important pour Bonaparte était-il de paralyser l'élection populaire, parce qu'il savait bien qu'elle est inconciliable avec le despotisme.

Dans cette constitution, le Tribunat, composé de cent personnes, devait parler, et le Corps législatif, composé de deux cent cinquante, devait se taire; mais on ne concevait pas pourquoi Ton donnait à l'un cette permission, en imposant à l'autre cette contrainte. Le Tribunat et le Corps législatif n'étaient point assez nombreux en proportion de la population de la France, et toute l'importance politique devait se concentrer dans le Sénat conservateur qui réunissait tous les pouvoirs hors un seul, celui qui naît de l'indépendance de fortune. Les sénateurs n'existaient que par les appointements qu'ils recevaient du pouvoir exécutif. Le Sénat n'était en effet que le masque de la tyrannie; il donnait aux ordres d'un seul l'apparence d'être discutés par plusieurs.

Quand Bonaparte fut assuré de n'avoir affaire qu'à des hommes payés, divisés en trois corps, et nommés les uns par les autres, il se crut certain d'atteindre son but. Ce beau nom de tribun signifiait des pensions pour cinq ans; ce grand nom de sénateur signiliait des canonicats à vie, et il comprit bien vite que les uns voudraient acquérir ce que les autres désireraient conserver. Bonaparte se faisait dire sa volonté sur divers

le produit dune élection à quatre degrés. — Le Sénat, une fois nommé par les consuls, se recruta lui-même; il devait, à chaque vacance, élire un nouveau membre sur une liste de trois candidats, formée par le premier consul, le Corps législatif et le Tribunal.

tons, tantôt par la voix sage du Sénat, tantôt par les cris commandés des tribuns, tantôt par le scrutin silencieux du Corps législatif; et ce chœur à trois parties était censé l'organe de la nation, quoiqu'un même maître en fût le coryphée.

L'œuvre de Sieyès fut sans doute altérée par Bonaparte. Sa vue longue d'oiseau de proie lui fit découvrir et supprimer tout ce qui, dans les institutions proposées, pouvait un jour amener quelque résistance; mais Sieyès avait perdu la liberté, en substituant quoi que ce fût à l'élection populaire.

Bonaparte lui-même n'aurait peut-être pas été assez fort pour opérer alors un tel changement dans les principes généralement admis; il fallait que le philosophe servît à cet égard les desseins de l'usurpateur. Non assurément que Sieyès voulût établir la tyrannie en France; on doit lui rendre la justice qu'il n'y a jamais pris part : et d'ailleurs, un homme d'autant d'esprit ne peut aimer l'autorité d'un seul, si ce seul n'est pas lui-même. Mais, par sa métaphysique, il embrouilla la question la plus simple, celle de l'élection ; et c'est à l'ombre de ces nuages que Bonaparte s'introduisit impunément dans le despotisme.

Considérations sur la Révolution française.

Commencements de l'empire.

La motion pour appeler Bonaparte à l'empire fut faite dans le Tribunat par un conventionnel, autrefois jacobin, appuyée par Jaubei't, avocat et député du commerce de Bordeaux, et secondée par Siméon, homme d'esprit et de sens, qui avait été proscrit sous la république comme royaliste. Bonaparte voulait que les partisans de l'ancien régime et ceux des intérêts permanents de la nation fussent réunis pour le choisir. Il fut convenu qu'on ouvrirait des registres dans toute la France pour que chacun exprimât son vœu, relativement à l'élévation de Bonaparte

sur le trône. Mais, sans attendre ce résultat, quelque préparé qu'il fût, il prit le titre d'enopereur par un sénatus-consulte, et ce malheureux sénat n'eut pas môme la force de mettre des bornes constitutionnelles à celte nouvelle monarchie. Un tribun, dont je voudrais oser dire le nom*, eut l'honneur d'en faire la motion spéciale. Bonaparte, pour aller habilement au-devant de cette idée, fit venir chez lai quelques sénateurs, et leur dit : « Il m'en coûte beaucoup de me placer ainsi en évidence; » j'aime mieux ma situation actuelle. Toutefois, lacontinua- » tion de la république n'est plus possible; on est blasé sur ce » genre-là; je crois que les Français veulent la royauté. J'avais » dabord pensé à rappeler les vieux Bourbons; mais cela n'au- » rait fait que les perdre et moi aussi. Ma conscience me dit » qu'il faut à la fm un homme à la tête de tout ceci; cependant » peut-être vaudrait-il mieux encore attendre... J'ai vieilli la » France d'un siècle depuis quatre ans; la liberté, c'est un bon )) code civil, et les nations modernes ne se soucient que de la » propriété. Cependant, si vous m'en croyez, nommez un comité, )) organisez la constitution, et, je vous le dis naturellement, » ajouta-t-il en souriant, prenez des précautions contre ma » tyrannie; prenez-en, croyez-moi. » Cette apparente bonhomie séduisit les sénateurs, qui, au reste, ne demandaient pas mieux que d'être séduits. L'un d'eux, homme de lettres assez distingué, mais l'un de ces philosophes qui trouvent toujours des motifs philanthropiques pour être contents du pouvoir, disait à un de SCS amis : « C'est admirable! avec quelle simplicité Fem- )) pereur se laisse tout dire! L'autre jour, je lui ai démontré » pendant une heure de suite qu'il fallait absolument fonder la » dynastie nouvelle sur une charte qui assurât les droits de la )) nation. — Et que vous a-t-il répondu? lui demanda-t-on. — 11 » m'a frappé sur l'épaule avec une bonté parfaite, et il m'a dit : » Vous avez tout à fait raison, mon cher sénateur; mais, lloz-

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