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V. la lettre précédente

3. Femme de l'ambassadeur de Russie, à Berlin, n'était célèbre, au temps de l'Empire, que par sa beauté, ses succès mondains, et par un talent d'écrivain, qui s'était révélé dans le roman de Valérie, publié en 1S03. Ce n'est que plus tard, après la guerre de Russie, que cette personne d'imagination devint la mystique exallée, la « Velléda évangéliquè, » comme l'appelle Sainte-Beuve, qui, par la mission qu'elle s'attribua auprès de la Sainte-Alliance, et l'influence qu'elle prit sur la politique du czar Alexandre, se trouva mêlée aux. événements européens de ISli et de 1S15.

CORDESPONDANCE. 341

Nous allons après-demain, mon père et moi, passer deux jours à Lausanne pour tirer un parti quelconque de nos droits féodaux, qui seront reçus, dans l'achat de quelques terres, à peu près au taux des assignats; mais enfin mon père, qui n'aime point à se déplacer, le fait quand il s'agit de l'intérêt de la famille. Nous serons de retour bien avant que vous pensiez à m'écrire. Je lis l'ouvrage de Gérando pour Berlin', qui me frappe de vérité et de clarté. Je lui écrirai quand je serai plus avancée. Yillers- m'écrit des lettres où son amour de moi et de Kant se manifestent, mais Kant est préféré. Adieu, Camille, adieu.

Au même.

Coppet, 3 juillet 1S03.

Comment vous exprimer, mon ami, l'enthousiasme que m'a fait éprouver votre traduction de Klopstock? J'ai tressailli, j'ai pleuré en la lisant, comme si j'avais tout à coup entendu la .langue de ma patrie après dix ans d'exil, je vous ai aimé d'un sentiment nouveau qui avait plus de vie, plus de dévouement, plus d'émotion que tout ce que j'avais éprouvé pour vous jusqu'alors. C'est le vrai talent, celui de l'âme.

L'imagination de Chateaubriand, à côté de cela, ne paraît que de la décoration. Le réel, le sincère est dans ces odes. Il y

1. Parmi les ami tics de M""= tic Slaol, la philosophie était représentée par MM. de Gérando et do Villcrs; celle de Condillac par ie premier, celle de Kant par le second. — A la date de celle lettre, M. de Gérando, compatriote et ami do Camille Jordan, venait d'obtenir un prix de l'Académie de Berlin pour un savant mémoire. De la génération des connaissances humaines, qui, repris plus tard et développé, devint le plus considérable de ses ouvraprcs : Histoire comparée des systèmes de philosophie. — Conseiller d'État sous l'Empire et la Restauration, pair de France en 1839; membre très distingué de rAcadémie des sciences morales.

2. M. de Villers, à l'occasion d'un séjour d'émigré en Allemagne, s'était pris d'une ardente passion pour les études philosophiques de ce pays. Il est l'auteur du premier livre qui ait paru en France sur Kant et son école : Philosophii; de Kant, ou principes fondamentaux de la philosophie transcendante, couioaDÔ par l'Institut en 1803.

a une vie derrière ce style. Il y aura une vie après, et celle-là peut-être, vous en passerez quelques jours avec moi. Je ne puis vous dire tout ce que je voudrais, mais devinez-moi. Un de mes amis, que vous connaissez assez froid, du moins en apparence, m'a égalée dans mes impressions : il a jugé, il a senti de même; je n'ai plus que lui ', qu'une tendresse pour l'auteur qui sera désormais l'un des trésors de ma vie. Mon père a dit en parlant de cette traduction : « Elle met le traducteur sur la première ligne des écrivains. » Croyez-moi, c'est ainsi que tous les hommes dignes de vous vous jugeront.

A présent, parlons des moyens de faire connaître en Allemagne cette belle imitation de leur premier poète. Les imprimeries d'ici sont trop chères et trop françaises pour rien d'un peu allemand. A vingt lieues d'ici on trouverait mieux; mais là ce ne peut être moi, et encore moins Pictet-, qui n'a point de goût pour la littérature. Je pensais que, si vous aviez l'idée de faire un voyage, vous viendriez ici, — premier plan de bonheur, — et que nous songerions ensuite à vous envoyer à l'une des petites Universités, où votre talent pour traduire l'allemand trouverait à se placer^. Dans la solitude où nous vivons, vous ne pourriez être connu de personne, mais vous ne seriez pas fâché de passer ainsi quelques jours, et le tout ne vous éloignerait pas plus d'un mois de vos amis. Réfléchissez à mon projet, et n'allez pas le croire mauvais, parce que j'y trouverais du bonheur.

Adieu; dites-vous bien que vous pouvez disposer de moi comme de votre sœur. Je voudrais avoir droit à ce titre par quelque ressemblance avec vous.

Répondez-moi le plus tôt possible, comme vous m'avez écrit.

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