‹ Extraits de ses œuvresChapitre 57 sur 60 · M"" Récamier · texte numérisé non relu

M"" Récamier

CORRESPONDANCi:. 357

M™° du Deffant est une personne dont les défauts ont du rapport avec les miens \ mais j'espère qu'il n'en est pas ainsi de mes qualités. C'est une chose curieuse, dans ses lettres, que cette lanterne magique de noms dont nous avons connu, moi quelques-uns, vous les fils, nous deux les familles.

J'ai lu le fameux Conaxa, et je l'ai mieux aimé que les Doux gendres^, quoique la fin n'en soit pas bonne. Le grand défaut des Deux gendres, c'est que le sujet fait mal. Il rappelle le Ilot Lcar'\ et, comme cela se passe dans la bonne compagnie, cela nous touche de trop près. Conaxa est plus une farce. L'immoralité comme la tristesse du sujet disparaissent à travers ce vieux style qui fait de tous les personnages des bouffons.

Chère Juliette, vos lettres sont, à présent, le seul intérêt de ma vie. Dans cet ennuyeux pays, mon temps se dissipe avec des gens qui n'ont aucune relation qu'avec le dehors, et me font l'effet de marionnettes qui jouent mal ce qu'autrefois je vovais faire à mes semblables.

1. Il eût été intéressant de savoir, et nous ne chercherons pas à deviner par où, par quels défauts, M"» de Staël se trouvait quelque ressemblance avec M"* du Dcffandl Rien, pour nous, ne rapproche ces deux femmes célèbres, sauf un fonds commun d'inquiétude et de tristesse, mais résultant de causes, soit intimes, soit extérieure?, si différentes î

2. Il n'était question, dans les salons du temps, que du procès littéraire soulevé par la découverte, au fond de la bibliothèque impériale, d'une comédie d'un jésuite du seizième siècle intitulée Conaxa, qui, par des ressemblances frappantes de sujet, de conduite, et même de traits, çà et là, paraissait bien avoir été mise, sans en rien dire, à profit par M. Etienne, pour sa pièce des Deux Gendres, d'abord unanimement applaudie, et dont le succès avait valu à l'auteur un fauteuil à l'Académie française. Les larcins, difficiles à nier, étaient réparés par ractualité des peintures de mœurs et la vivacité spirituelle du dialogue; mais on prenait plaisir à crier au plagiat sur un lettré bien en cour, un favori de l'empereur, chef de la division des journaux et de la librairie au ministère de la police.

3. Le beau-père mis en scène par M. Etienne est la victime lamentable de ses gendres : l'un, vaniteux, égoïste, ambitieux, sans pudeur; l'autre, fade et faux philanthrope : sujet triste au fond, mais assez égayé par la verve spirituelle de l'auteur pour ne rappeler que de très loin l'infortune du Moi Lear.

3oS MADAME DE STAËL.

A Temperear Xapoléon.

Septembre ISIO.

Sire,

Je prends la liberté de présenter à votre Majesté mon ouvrage sur l'Allenjagne. Si elle daigne le lire, il me semble qu'elle y trouvera la preuve d'un esprit capable de quelque réflexion, et que le temps a mûri.

Sire, il va dix ans que je n'ai vu votre Majesté, et huit que je suis exilée. Huit ans de malheurs modifient tous les caractères, et le destin enseigne la résignation à ceux qui souffrent.

Prête à m'embarquer ^, je supplie votre Majesté de m 'accorder la faveur de lui parler avant mon départ. Je me permettrai une seule chose dans cette lettre, c'est l'explication des motifs qui me forcent à quitter le continent, si je n'obtiens pas de votre Majesté la permission de vivre dans une campagne auprès de Paris, pour que mes enfants y puissent demeurer.

La disgrâce de votre Majesté jette sur les personnes qui en sont l'objet une telle défaveur en Europe, que je ne puis faire un pas sans en rencontrer les effets. Les uns, craignant de se compromettre en me voyant-, les autres se croyant des Romains en triomphant de cette crainte, les plus simples rapports de la société deviennent des services qu'une àme lîère ne peut supporter. Parmi mes amis, il en est qui se sont associés à mon sort avec une admirable générosité, mais j'ai vu les sentiments les plus intimes se briser contre la nécessité de vivre avec moi

1. Inconsolable de demeurer exclue, par sa disjrràce, de la société de Paris, allrislée de se voir, par la même cause, moins visitée à Coppel, elle avait forme le projet, un projet moins arrêté qu'elle ne le dit ici, d'aller passer un temps en Amérique.

2. M. de Gorando lui-même, un ami, celui qu'elle appelait le bon Gérando, ayant accepté de l'empereur de hautes fonctions à Rume, et passant, pour s'y rendre, à Genève, en ISOO, n'osa faire visite à M"« de Staël: <« 11 abandonna son amie comme une pestiférée. » (Lettre de Sismondi à M"» d'Albany, 6 septembre 1S09.)

CORRESPONDANCE. 3o9

dans la solitude, et j'ai passé ma vie depuis huit ans entre la crainte de ne pas obtenir de sacrifices et la douleur d'en être l'objet.

11 est peut-être ridicule d'entrer ainsi dans le détail de ses impressions avec le souverain du monde, mais ce qui vous a donné le monde, Sire, c'est un souverain génie, et en fait d'observation sur le cœur humain, votre Majesté comprend depuis les plus vastes ressorts jusqu'aux plus délicats. Mes fils n'ont point de carrière ; ma fille a treize ans; dans peu d'années, il faudra songer à l'établir. 11 y aurait de l'égoïsme à la forcer de vivre dans les insipides séjours où je suis condamnée. Il faudrait donc aussi me séparer d'elle! Cette vie n'est pas tolérable, et je n'y vois aucun remède.

Sur le continent, quelle ville puis-je choisir oii la disgrâce de votre Majesté ne mette un obstacle invincible à l'établissement de mes enfants, comme à mon repos personnel?

Votre Majesté ne sait peut-être pas elle-même la peur que les exilés font à la plupart des autorités de tous les pays, et j'aurais, dans ce genre, des choses à lui raconter qui dépassent sûrement ce qu'elle aurait ordonné.

On a dit à votre Majesté que je regrettais Paris à cause du musée et de Talma. C'est une agréable plaisanterie sur l'exil, <;'est-à-dire, sur le malheur que Cicéron et Bolinbroke ont déclaré le plus insupportable de tous.

Mais quand j'aimerais les chefs-d'œuvre des arts que la France doit aux conquêtes de votre Majesté, quand j'aimerais •ces belles tragédies, images de l'héroïsme, serait-ce à vous, Sire, à m'en blâmer? Le bonheur de chaque individu ne se €ompose-t-il pas de la nature de ses facultés? Et si le ciel m'a donné des talents, n'ai-je pas l'imagination qui rend les jouissances des arts et de l'esprit nécessaires?

Tant de gens demandent à Votre Majesté des avantages réels de toute espèce, pourquoi rougirais-je de lui demander l'amitié, la poésie, la musique, les tableaux, toute cette existence

idéale dont je puis jouir sans mécarter de la soumission que je dois au monarque de la France * ?

Je suis, etc.

A Camille «f ordan*

Coppet, l^r novembre 1810.

J'ai beaucoup souffert, mon cher Camille, et vous le croirez aisément. Je n*ai pas voulu passer par Lyon -, parce que dans ce moment on observe toutes mes démarches, et que je ne voulais pas attirer sur vous l'attention; mais, à présent que je suis retombée dans l'oubli, puisque le but est atteint, que le livre est brûlé, si vous venez me voir cet hiver, ce me sera un moment bien doux, et le dernier; car, vous m'en croyez bien, ou je mourrai, ou je m'en irai.

Quoi, mon livre est censuré par Portails ^, qui certainement n'est pas facile, et Ton me saisit? Après cette saisie, tous les censeurs de la police sont convoqués, Esménard, Lacretelle, Fiévé*, etc. ; ils sont d'avis que rien ne doit en empêcher la publication, et on le pile tellement que l'édition entière, dix mille exemplaires, ayant rendu 500 francs en carton, on a donné oOO francs à Nicolle^ comme dédommagement, tandis que moi je viens de lui en envoyer quinze mille. — Le duc

1. Celte lettre si nie?uice, si insinuante et si tiigne tout ensemble, si flore dans le respect, si touchante en somme, méritait à coup sûr un autre accueil. C'est une ineffaçable tache sur le grand homme d'être resté insensible à un tel langage.

2. M°" de Staël était revenue depuis peu à Coppet, da château de Touraine où elle s'était rendue pour surveiller de plus près l'impression du livre De l'AlUviagne, et où elle avait appris la destruction de son ouvrage.

3. Portalis le ûls, directeur général de l'imprimerie et de la librairie en ISIO.

4. Le poète Esménard (auteur du poème de la JVavigation), Lacretelle (le jeune), professeur dhistoire à la Sorbonne. Fiévé, le publicisle. secondaient la police impériale dans leurs fonctions de censeurs; leur zèle, au reste, en examinant le livre De rAllemaffue. s'était borné à rayer un certain nombre de passages.

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