Embarer, enfoncer
LES ROUTIERS. | 250 Ainmerigos et si compaignon se hasterent et vinrent |a le porte et éntrerent ou guichet; si trouverent mort le portier, et sa femme dallés lui toute effrace, a la quelle il ne fisent aucun mal; mais li demanderent ou l1 castelains estoit. Elle respondi que il estoit en Clermont. Li compaignon assegurerent la femme de sa vie, affin que elle leur baïllast les clés dou castiel et de la mestre tour. Elle le fist, car en li n'i avoit point de deffense, et puis le missent hors et li ren- |dirent toutes ses coses, voire ce que porter en peut. Si s'en vint a Saint Flour, une eitté a une lieuwe de la. Gil de Saint Flour furent moult esbahi quant il sceurent que Aluise estoit englesce!, et ossi furent [cil dou pays environ.
Assés tost apriès reprist? Ainmerigos Marcel le fort chastiel de Vallon, et l’embla par eschiellement ; et quant il fu dedens, le cappitaine dormoit en la grosse tour, qui n'estoit mies a prendre de force, et par celle tour se pooit tous li castiaulx recouvrer. Adont s'avisa Ainmerigos d'un soutil tour, car il tenoit le pere et le mere dou cappitainne : si les fist venir devant le tour et leur fist samblant que il les feroit la décoler se leur fils ne rendoit la tour. Les bonnes gens, qui doubtoient le mort, si disent a leur fil qui estoit en la tour que il presist pité de eulx, et plouroient tout doi moult tenrement. Li escuiers se ra-
1. Englesce, forme étymolo- | mes refaites sur le masculin. gique (angliscam) ; on disait de | 2. Reprist — prit aussi. «même francesche, ete. ; anglai- | 3. Vallon. Vallon-en-Sulli, AL we, française sont des for- | lier;arr. Montluçon, ce. Hérisson.
tenri grandement, et n'euist jamais son pere ne sa mere laissié morir, si rendi tantost le tour, et on les bouta hors dou castiel. Ensi fu Vallon englesce, qui moult greva Le païs, car toutes manieres de gens qui voloient mal faire s’i retraioient, ou en Calusiel, a deus lieues de Limoges, ou en Carlac, ou en Aloise, ou en Ventadour ou en pluiseurs autres castiaulx. Et quant ces garnisons s'asambloient, il pooient bien estre cine cens ou sis cens lances! et couroient tout le paÿs et la terre au conte dauffin? qui leur estoit voisine; ne nuls ne leur aloit au devant tant que il fuissent ensemble.
D'autre part chil de Calusiel, dont Pierros li Bier- nois estoit capitaine, faisoient moult de maus la environ en Auvergne et en Limosin; et tenoient en ce temps li Englès plus de quarante fors castiaus en celle frontiere de Roerghe, d'Auvergne et de Quersi et de Limosin, et pooient aller de fort en fort et venir jusques a Bourdiaux. Et la plus grant garnison ? qui se tenoit et qui estoit avenue ou pais, che estoit Mont Ventadour, un des fors castiaux dou monde, et en estoit souverain capitaine uns Bretons qui s'appielloit Joffroi Noire Tieste. Chis Joffrois estoit un crueux
4, Lances. Noy. au Glossaire. | phins. Le prince dont il s'agit 1ê
2. Conte duuffin. Comme les | est Béraud If, dauphin de 155€! comtes de Viennois (jusqu’en | à 1399, qui fut un des protec- 1349), les seigneurs de qui re- | teurs de Froissart. Voy. p. 168. levait la partie orientale del’Au-| 3. Gaærnison. Au sens mo- | vergne portaient le titre de dâu- | derne du mot,
LES-ROUTIERS. F7 el homs et ne avoit pitié de nullui, car otretant bien metoit il a mort ung chevalier ou ung escuier, quant il le tenoit pris, que ung villain, et ne faisoit compte de nullui, et se faisoit cremir! si fort de ses gens que nuls ne l'osoit courouchier, et tenoit bien en son chastel quatre Cenz compaignons a gaiges et trop bien les paioit de mois en mois, et tenoit le païs autour de lui en pais; ne nul n'osoit chevauchier en sa terre, tant estoit il ressoingnés. Et dedens Mont Ventadour avoit les plus belles pourveances et les plus grosses que uns sires peüst avoir, halles de drap de Bruxelles et de Normendie, halles de pelleterte et de mercherie et de toutes coses que il lor besoingnoit, et les faisoit vendre par ses gens? en rabatant sour leurs gaiges, et avoit ses pourveanees de fier, d'achier, de chire, d’espesseries et de toutes coses necessaires ossi plentiveusement que dont qu'il fust a Paris, et faisoit a le fois guerre otant bien as Englès que as François, affin que il fuist plus ressoinomis, et estoit li castiaux de Mont Ventadour pourveüs toudis pour attendre siege set ans tous pleniers....
On ne pouvait songer à employer la force pour déloger les routiers des innombrables positions qu’ils occupaient;
4. Cremir, craindre; de tre- | même que craindre, beaucoup mere, par un. changement in- | plus récent. |; solite de ér en cr dû probable-| 2. Entendez : « il rabatment à l'influence d’un mot|tait sur les gages de ses celtique de même sens. La | gens le prix qu'ils avaient reforme ancienne est criembre; | tiré de la vente des marchancremir est analogique, de | dises ».
20 EXTRAITS DE FROÏSSART.
on tenta donc de les leur faire évacuer à prix d'argent, Dès 1582, le duc de Berri, gouverneur du Languedoæ (depuis 1380), et le comte d'Armagnac engageaient avec eux des pourparlers en ce sens, et levaient à cette occasion d'énormes taxes, auxquelles les habitants se soumettaient volontiers, dans l'espoir d'être enfin délivrés de leurs terribles voisins. Malheureusement les deux négociateurs n'étaient nullement désintéressés, et les sommes perçues n’allaient pas tout entières à leur destination avouée. Même s’il en eût été ainsi, c'était là une demi-mesure qui fût restée inefficace : ce qu'il eût fallu, c’eût été emmener les brigands hors des frontières, comme Du Gueschin l'avait fait en 1365. En effet, ne pouvant se résoudre à renoncer à leur vie d’abondance, de plaisirs et d'aventures, ils n'avaient pas plutôt évacué un château qu'ils allaient se fortifier ailleurs et recommencaient à désoler le pays!. C'est ce que fit, ainsi que beaucoup d'autres, Aymerigot Marchès.
Trop estoit Aymerigot Marcel courrouchié, et bien le monstra, de ce que le fort d'Aloise delés Saint Flour il avoit vendu ne rendu pour argent?, et s'en veoit trop abaissié de seignourie et moins cremu; car, le temps qu'il l'avoit tenu a l'encontre de toute la puissance du pays, il es'oit doubté plus que nul autre et honnourëé des compaignons et des gens d'armes de son costé. Et tenoit et avoit tenu toudis ou chastel d'Aloise grant estat bel et bon et bien
1. Ce n’est qu'en 1590 que | Rouergue, etc. (Voy. Hist. de fut signé le traité définitif par | Languedoc, IX, 954, n. 2.) lequel les Anglais s'engageaient 2. Pour argent. L'acte passt à évacuer, ainsi que leurs alliés, | à ce sujet entre Jean d'Arma les forteresses qu'ils occupaient | gnac et Mérigot est du 50 no dans l'Auvergne, le Gévaudan, le | vembre 1387.
pourveü ; Car ses s pactis! luy “alien plus ; vingt mil frans par an. Si estoit triste et pénsif quant il regardoit a son estat, comment il se deduiroit; car son tresor il ne vouloit point amenrir, et si avoit appris? a veair tous les Jours nouveaulx pillages et nouvelles roberies, dont 1l avoit a parchons® du butin, et il veoit que à present ce prouffit luy estoit clos, et disoit, ymaginant ainsi en son courage, que trop tost il s'estoit repenti de bien faire et de pillier et de rober en la maniere que devant il faisoit et avoit fait. Tout consideré, c'estoit bonne vie. A la fois il se devisoit aux compaignons qui luy avoient aidié a mener ceHe ruse’, et disoit* : (Il n’est temps, esba-
temens, or, argent, ne gloire, en ce monde, que de sens d'armes et de guerroier ainsi que par €y devant avons fait. Comment estions nous resjouis quant nous chevauchions à l'aventure, et nous pouyons trouver sur les champs ung riche abbé ou ung riche prieur où ung riche marchant ou une route de mullets de Montpellier, de Nerbonne, de Limous, de Fougens?, de Beziers, de Carcassonne ou de Thoulouse, chargiés