IX. — Allégorie de la caverne
Imagine un antre souterrain ayant dans toute sa longueur une ouverture qui donne une libre entrée à la lumière, et dans cet antre des hommes enchaînés depuis l'enfance, de sorte qu'ils ne puissent changer de place ni tourner la tête, à cause des chaînes qui leur assujettissent les jambes et le cou, mais seulement voir les objets qu'ils ont en face. Derrière eux, à une certaine distance et une certaine hauteur, est un feu dont la lueur les éclaire, et, entre ce feu et les captifs, est un chemin escarpé. Le long de ce chemin, imagine un mur semblable à ces cloisons que les charlatans mettent entre eux et les spectateurs, poû leur dérober le jeu et les ressorts secrets des merveilles qu'ils leur montrent. — Je me représente tout cela. — Figure-toi des hommes qui passent le long de ce mur, portant des objets de toute espèce, des figures d'hommes et d'animaux en bois ou en pierre, de sorte que tout cela paraisse au-dessus du mur. Parmi ceux qui les portent, les uns s'entretiennent ensemble, les autres passent sans rien dire. — Voilà un étrange tableau et d'étranges prisonniers 1 — Ils nous ressemblent pourtant de point en point. Et d'abord, crois-tu qu'ils verront autre chose, d'eux-mêmes et de ceux qui sont à leurs côtés, que les ombres qui vont se produire vis-à-vis d'eux dans le fond de la caverne ? — Que pou^ raient-ils voir de plus, puisque depuis leur naissance ils sont contraints de tenir toujours leur tête immobile ? — Verront-ils aussi autre chose que les ombres des objets qui passent derrière eux î — Non. — S'ils pouvaient converser ensemble, ne conviendraient-ils pas entre eux de donner aux ombres qu'ils voient les noms des choses mêmes ? — Sans contredit. — Et s'il y avait au fond de leur prison un écho qui répétât les paroles des passants, ne s'imagineraient-ils pas entendre parler les ombres mêmes qui passent devant leurs yeux ? — Oui. — Enfin, ils ne croiraient pas qu'il existât autre chose de réel que ces ombres (1) ? — Sans
1. Cette caverne n'est autre chose que le corps et le monde matériel dans lequel notre âme se trouve emprisonnée. Les chaînes qui enlèvent
doute. — Vois maintenant ce cfui devra naturellemeat leur arriver si on les délivre de leurs fers et qu'on les guérisse de leur erreur. Qii'od détache un de ces captifs, qu'on le force sur-le-champ de se lever, de tourner la tête, de marcher et de regarder du côté de la lumière : il ne fera tout cela qu*avec des peines infinies ; la lumière lui blessera les yeux, et TéblouissemeDt qu'elle lui causera Tempêchera de discerner les objets dont il voyait auparavant les ombres (1). Que crois-tu qu'il répondît si on lui disait que jusqu'alors il n'a vu que des fantômes, qu'à présent il a devant les yeux des objets plus réels et plus approchants de la vérité?... Et si on le contraignait de regarder le feu, n'aurait -il pas mal aux yeux? n'en détournerait-il point ses regards pour les porter sur ces ombres qu'il fixe sans efiort ? ne jugerait-il pas qu'elles ont quelque chose de plus net et de plus distinct que tout ce qu'on lui fait voir î — Assurément. — Si maintenant on l'arrache de la caverne, et qu'on le traîne par le sentier rude et escarpé jusqu'à la clarté du soleil, quel supplice pour lui d'être traîné de la sorte I dans quelle fureur il entrerait I et lorsqu'il serait arrivo au grand jour, les yeux tout éblouis de son éclat, pourrait-il rien voir de œtte foule d'objets que nous appelons des êtres réels ? — ' n ne le pourrait pas tout d'abord. — Il lui faudrait du temps, sans doute, pour s'y accoutumer. Ce qu'il discernerait plus aisément, ce serait d'abord les ombres, ensuite les images des hommes et des autres objets, peintes sur la surface des eaux ; enfin, les objets eux-mêmes. De là il porterait ses regards vers le ciel, dont il soutiendrait plus facilement la vue pendant la nuit
à l'àme la liberté de ses mouvements sont les attaches corporelles et les passions de toutes sortes. Les objets qui projettent leur ombre sur le fond de la caverne sont tous les êtres qui peuplent notre monde, et avec lesquels nous entrons en rapport au moyen de nos organes. Les ombres projetées sont les sensations qui nous arrivent par nos organes. Ces sensations sont des signes qui nous révèlent la présence des objets, qui en sont comme le reflet et comme l'ombre. Nous sommes portés à prendre nos sensations pour les objets mêmes, et à juger de tout d'après ce que nous sentons ; mais autre chose, dit Platon, est l'apparence, autre chose la réalité. 11 n'est pas certain que les choses soient telles qu'elles nous apparaissent.
1. Platon veut représenter ici l'étonnement et la fatigue qu'éprouve celui qui aborde pour la première fois l'étude des choses immatérielles. Habitué à ne croire que ses sens et son imagination, il prend pour des ombres les vraies realités ; quand on lui parle des choses de l'àme, il croit qu'on lui parle de choses obscures, parce qu'il ne peut plus les saisir arec ses yeux ou avec ses mains.
à la lueur de la lune et des étoiles, qu'en plein jour à la lumi du soleil. — Sans doute. — A la fin, il serait en état non-seï] ment de voir Timage du soleil dans les eaux et partout où elle réfléchit, mais de le fixer, de le contempler lui-même à sa lé table place î — Oui. — Après cela, se mettant à raisonner, il Tiendra à conclure que c'est le soleil qui fait les saisons et années, qui gouverne tout dans le monde visible, et qui est quelque sorte la cause de tout ce qui se voyait dans la caven Eh bien ! mon cher Glaucon, c'est là précisément l'image la condition humaine. L'antre souterrain, c'est ce monde sible ; le feu qui l'éclairé, c'est la lumière du soleil ; ce captif ç monte à la région supérieure et qui la contemple, c'est l'âme c s'élève jusqu'à la sphère intelligible. Voilà du moins quelle < ma pensée, puisque tu veux la savoir. Dieu sait si elle est vra Quant à moi, la chose me paraît telle que je vais dire. Aux d( nières limites du monde intelligible est l'Idée du Bien (i). < l'aperçoit avec peine, mais on ne peut l'apercevoir sans conclu qu'elle est la cause première de tout ce qu'il y a de beau et bon dans l'univers ; que, dans ce monde visible, elle produit lumière et l'astre de qui elle vient directement ; que, dans monde invisible, elle engendre la vérité et l'intelligence.
Platon. République^ VIT.
X. — Le bien, principe de la connaissance et soleil du monde intelligib!
La faculté que l'œil a de voir, n'est-ce pas du soleil qu'el découle, pour ainsi dire, jusqu'à lui ?... Tu sais que, lorsqt tes yeux se tournent vers des objets qui ne sont pas éclairés pj le soleil, mais par les astres de la nuit, ils ont peine à les dii cerner, ils sont presque aveugles, et n'ont pas en eux la facoll de voir distinctement. Mais, quand ils regardent des objei éclairés par le soleil, ils les voient distinctement, et la vu
1. L'Idée du Bien, à laquelle aboutit la dialectique ou le progrès de! pensée, est Tidéal suprême de la perfection ou de la bonté réalisé e Dieu. L'Idée du Bien est donc Dieu même. Pour s*élever à cette Idée, « doit, selon Platon, employer une méthode d'induction progressive, qi consiste à dégager peu à peu les objets de ce qu'ils ont d'accidentel c d'imparfait, afin de l'^s concevoir dans leur essence et dans leur purcl^ Quand on a ainsi id* ':é toutes choses, on reconnaît qu'il existe un idéi qui enveloppe toutes les perfections, et qui est en même temps la sa prême réalité. Cet idéal est Dieu, que le philosophe contemple dans s€ images avant de le contempler en lui-même.
)arâlt leur appartenir. C'est ainsi que Time voit au moyen de a mson : quand elle fixe ses regards sur des objets éclairés )ar la vérité et par Tétre, elle les voit clairement, les connaît, K parait douée d'intelligence ; mais lorsqu'elle tourne son regard sur ce qui est mêlé de ténèbres, sur ce qui naît et périt (1), » vue se trouble, s'obscurcit, et n'a plus que des opinions jui changent à toute heure ; en un mot, elle parait tout à fait lénuée d'intelligence. — Gela est comme tu dis. — Tiens donc pour certain que ce qui répand sur les objets des sciences la lumière de la vérité, ce qui donne à l'âme la faculté de connaitre, c'est Tldée du Bien, et qu'elle est le principe de la science et de la vérité, en tant qu'elles sont du domaine de l'intelligence. Quelque belles que soient la science et la vérité, tu peux assurer, sans craindre de te tromper, que l'Idée du Bien en est distincte et les surpasse en beauté. Et comme dans le monde visible on a raison de penser que la lumière et la vue ont de l'analogie avec le soleil, mais qu'il serait faux de dire qu'elles sont le soleil, de même, dans le monde intelligible, on peut regarder la science et la vérité comme des images du Bien ; mais 3n aurait tort de prendre Tune ou l'autre pour le Bien même, lont la nature est d'un prix infiniment plus relevé. Sa beauté doit être au-dessus de toute expression, puisqu'il est la source de la science et de la vérité, et qu'il est encore plus beau qu'elles, [magine-toi donc que le bien et le soleil sont deux rois, l'un du monde intelligible, l'autre du monde sensible.
Platon. République^ VII.