‹ Extraits des grands philosophesChapitre 90 sur 331 · I. — Menreilles de la mémoire · texte numérisé non relu

I. — Menreilles de la mémoire

Dans rimmense galerie de ma mémoire, je fais comparaître le ciel, la terre, la mer, avec toutes les impressions que j'en ai reçues, hors celles que j'ai oubliées. Là je me rencontre moi-même, je me reprends au temps, au lieu, aux circonstances d'une action et au sentiment dont j'étais afiecté dans cette action. Là résident les souvenirs de toutes les révélations de l'expérience et du témoignage ; de cette trame du passé j'ourdis le tissu des expériences et des témoignages journaliers, des événements et des espérances futures, et je forme de tout cela comme un présent que je médite ; et dans ces vastes plis de ïnon intelligence, peuplés de tant d'images, je me dis à moiinême : « Je ferai ceci ou cela. Oh ! si telle ou telle chose pouvait arriver ! Plaise à Dieu ! à Dieu ne plaise I » Et je me parle ainsi, ^tles images des objets qui m'intéressent sortent du trésor de ^a mémoire, car en leur absence il me serait impossible d'en parler.

Que cette puissance de la mémoire est grande ! Grande, ô mon ûieu I sanctuaire impénétrable, infini ! Eh ! qui pourrait aller au fond ? Et c'est une puissance de mon esprit, une propriété de ma ^^aiure, et moi-même je ne comprends pas tout ce que je suis. L esprit est donc trop étroit pour se contenir lui-même? Et où ^Oûc déborde ce qu'il ne peut contenir de lui ? Serait-ce hors de

lui ? OU plutôt, n'est-ce pas en lui ? Et d'où vient ce défaut de contenance ?

Ici je me sens confondu d'admiration et d'épouvante. Et les hommes vont admirer les cimes des monts, les vagues de la mer, le vaste cours des fleuves, le circuit de TOcéan et le mouvement des astres ; et ils se laissent là, et ils n*admirent pas, chose admirable I qu'au moment où je parle de tout cela, je n'en vois rien par les yeux ; incapable d'en parler pourtant si tout cela, montagnes, vagues, fleuves, astres que j'ai vus, océans auxquels je crois, n'offrait intérieurement à ma mémoire les mêmes immensités où s'élanceraient mes regards. .

Saint Augustin. Confessions^ VI, viii.

II. — Nature incompréhensible du temps et comment la pensée le mesure.

Qu'est-ce que le temps? Si personne ne m'interroge, je le sais; si je veux répondre à cette demande, je l'ignore. Et pourtant j'affirme hardiment que, si rien ne passait, il n'y aurait point de temps passé ; que si rien n'advenait, il n'y aurait point de temps à venir, et que si rien n'était, il n'y aurait point de temps présent. Or, ces deux temps, le passé et l'avenir, comment sont-ils, puisque le passé n'est plus, et que l'avenir n'est pas encore? Pour le présent, s'il était toujours présent sans voler au passé, il né serait plus temps ; il serait l'éternité. Si donc le présent, pour être temps, doit s'en aller en passé, comment pouvons-nous dire qu'une chose soit, qui ne peut être qu'à la condition de n'être plus? Et peut-on dire, en vérité, que le temps soit, sinon parce qu'il tend à n'être pas î...

La voix qui dure encore n'est pas mesurable. Peut-on apprécier son étendue? sa difiérence ou son égalité avec une autre? Et, quand elle aura cessé de vibrer, elle aura cessé d'être. Gomment donc la mesurer ? Toutefois le temps se mesure.

Ce vers : « Deus Creator omnium » est de huit syllabes, alternativement brèves et longues;... je mesure une longue par une brève, et je la sens double en celle-ci. Mais elles ne résonnent que l'une après l'autre, et si la brève précède la longue, comment retenir la brève pour l'appliquer comme mesure à la longue, puisque la longue ne commence que lorsque la brève a fini? Et cette longue même, je ne la mesure pas tant qu'elle est présente, puisque je ne saurais la mesurer avant sa fin : cette fin, c'est sa fuite. Qu'est-ce donc que je mesure? où est la brève qui mesure ? où est la longue

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