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renoavefle la garnison de Saint-Jean-d^Acre. — Etat déplorable de Farmëe chrétienne.
Suite de Tannée S 86 [hwer de Van 1190 et 1191 de J. C). Tant que la saison fut moins rigoureuse et que la plaine fut tenable , on ne cessa de s'attaquer et de se tendre des pièges. C'est ainsi qu'une nuit Saladin fit dresser une embuscade sur une colline aux environs d'Acre. Le lendemain matin, quelques musulmans étant aQés provoquer les chrétiens, tous ceux qui eurent l'imprudence de s'avancer forent
(l) li a'agit ici dn carroeeio, dont il est tant question dans les anteors dn moyen âge. Moratori a consacré à ce anjet une de ses dissertations sur les antiquités d'Italie. Voyez au reste Gantier Yzni* sauf, au tom. I^ de la Bibliothèque des Croisades, p. 094.
(i) Le vers que cite ici Boha-eddin fait allusion à un certain Malek qui figura dans les (ferres civiles survenues après la mort de Mahomet entre son gendre Ali et les compétiteurs» de ce dernier. Dans un de» combats livrés en cette occasion , un musulman dn parti d'Ail ayant saisi Mdek dans ses bras , criait à set gens : « Tuez, tnei 9 Ifalek, dussiezrvous me tuer avec lui! • Ibn-khalecan a donné à cet égard de longi détails dans ses Vies des hommes illustres, à Farticle Saladin»
BBIATIPS AUX CROISADES. 5197
tués OU faits prisonniers. Au nombre de ces derniers, se trouva le chef des troupes que le roi de France avait envoyées devant lui , ainsi que son trésorier. Au rapport de Boha*eddin , Saladin se fit amener les prisonniers et les corn* bla de poUtesses. J'étais présent, ajoute l'auteur. Comme il faisait froid, le prince fit donner une pelisse fourrée aux officiers et des habits aux autres ; il leur fit même porter a manger, et par ses ordres on leur éleva une tente à câte' de la sienne ; plusieurs fois il invita les chefs à sa table. Ensuite, quand les prisonniers partirent pour Damas , où l'on avait coutume de les envoyer , on leur permit de faire venir du eamp chrétien tout ce qui leur était nécessaire.
Mais enfin Fhiver fit sentir toutes ses rigueurs ; les pluies devinrent continuelles , la boue couvrit les campagnes , et les deux nations prirent du repos. Alors le sultan n'insista plus pour retenir ses troupes sous les drapeaux : la plupart des soldats se retirèrent dans leurs provinces, à la charge de revenir au printemps; il ne resta auprès de Saladin qu'un petit nombre d'émirs et sa garde particulière. Dans ces circonstances , comme la mer n'était plus praticable et que les vaisseaux chrétiens qui bloquaient le port s'étaient retirés , les uns à Tyr, les autres dans les ports d'Occident (1), Saladin résolut de profiter du moment pour renouveler la garnison d'Acre. Depuis long-temps les soldats qui gardaient cette ville se plaignaient de leurs soufiirances, et Saladin craignait de.Ies mécontenter. Son frère Malek-adel fut chargé de cette opération. Par ses ordres, Malek-adel vint se placeV au pied de la montagne de Caifa ( le mont Carmel ) , sur les bords de la mer; des bateaux allaient et venaient, portant des troupes fraîches dans la ville et ramenant les anciennes. Malheureusement , dit Ibn-alatir, « cette mesure devint trèsfuneste : pour soixante émirs qui sortirent , il n'en entra pas vingt, et encore ceux qui entrèrent étaient bien petits en comparaison des premiers, La vérité est qu'en général ceux qui turent charges de l'opération , montrèrent une extrême
mi' ■ li . 1. ■ . . ». I ■■ . . ■■■! ■ - ■ . I
(i) Ibn-alatir se sert de Texpression dans'ies îles , jjfj^t (^ i ^ rimitatioD dea anciens écrivaina de la Bible , qui dësignênt ainsi la Grèce et les pays maritimes d'Europe. Ici il doit être question des
5»ortB de Sicile et de .cenx d'ItdUe, Pise, Gènes , Venise , &c. Le mot U chez les Arabes se dit aussi des presqu'îles ;ftémoin l'Arabie , qu'ils appellent /ï/e des Arabes.
998 EXTRAITS d'aUTECRS ARABES
neg!îg;ence ; et cette négligence fut d'autant plus singulière ^ qu'en ce moment même on voyait toute la nation chrétienne soulevée contre nous. Les soldats qui entrèrent étaient mal équipés et hors d'état de se battre , soit que l'intention de ceux qui les envoyèrent fut telle, soit que la chose eut tourné autrement qu'ils ne voulaient : il résulta de là qu'une foule de musulmans qui firent partie de la nouvelle garnison ne prirent aucune part aux travaux du siège. A ce premier inconvénient se joignit l'indolence accoutumée du sultan et son aveugle confiance dans ses lieutenans. Tel était l'état des choses vers la fin de l'hiver, lorsque les vaisseaux chrétiens revinrent occuper la rade. Dès-lors il ne fut plus possible d'entrer en communication avec la ville : avait-on besoin de transmettre une nouvelle , il fallait qu'un homme portât la lettre à la nage à travers mille dangers , ou qu'on la mît sous l'aile de quelque pigeon. Cependant, lorsqu'il fat question de faire le renouvellement, on ne manqua pas de conseiller au sultan de n'en rien faire, de laisser l'ancienne garnison telle qu'elle se trouvait, vu qu'elle était parfaitement açuerrie , accoutumée aux fatigues du siège , et qu'elle se résignerait facilement à son sort; qu'il sufiisaitde la pourvoir abondamment d'argent , de vivres et de provisions : mais il n'en tint aucun compte; il s'imagina que les troupes qui avaient jusque-là défendu la ville, étaient dégoûtées du service , qu'elles se battaient mollement ; et c'était tout le contraire, n
Émad-eddin fait monter le nombre des guerriers qui composaient l'ancienne garnison, à vingt mille hommes, chefs, marins , marchands, artisans, &c. Il prétend que ceux qui les remplacèrent n'entendaient rien aux travaux d'un siège. 6 Ce qui , ajoute le même auteur , fut encore plus funeste, c'est qu'on laissa ces nouveaux venus amener avec eux, pour de l'argent, des hommes qui devaient faire leur service. Ainsi ceux qui entraient s 3 montraient aussi fatigués que ceux qui sortaient. Il ne resta des anciens émirs que Caracousch , qui conserva le gouvernement de la ville jusqu'à la fin du «siège. Le commandant Hossam-eddin Aboulhaigia fut remplacé par l'émir Saif-eddin Ali, fils de M^schtoub , d'origine curde. n
Pour le moment, Saladin paraissait assez tranquille sur l'issue du siège. Le compilateur des Deux Jardins cite une lettre du sultan au cadi Fadel, qui était alors en Egypte,
BBLATIPS AUX CROISADES. 999
occupe à lever de nouvelles troupes, a équiper une flotte et à préparer un convoi poi]||fa garnison d'Acre, dans laquelle il «lisait : « Je ne crains plus qu'une chose, c'est que Dieu 9 ne nous puiûsse à cause de nos pèches, n A quoi Fadel repondit : a Vous craignez , seigneur, que Dieu ne nous pu- 9 Disse à cause de nos pèches : mais nos pèches étaient cornn mis avant que nous eussions pris les armes pour le service f de Dieu; maintenant ils sont effaces; nous en avons reçu » le pardon. La langue de nos épees rougies du sang des » infidèles a du être assez éloquente pour Tes faire oublier; n les coups que nous avons portes a l'ennemi auront suffi 9 pour nous faire ouvrir les portes du paradis. Dieu ne peut 9 manquer de nous soutenir. Heureux les pieds qui marchent 9 dans votre voie ! heureux les visages couverts de la pous- » sière qui vole sous vos pas! heureux ceux qui meurent- 9 devant vous pour la cause de Dieu ! n
A propos de cette tranquillité du sultan , Ibn-alatir remarque avec raison que l'armée musulmane ne manquait de rien ; elle recevait ses vivres d'Egypte. En l'abseAce de la flotte d'Egypte, on en faisait venir d'Ascalon; de Béryte, de Sidon et des autres villes maritimes de Phénicie et de Palestine ; sans ces secours , Saladin eut eu à souffrir autant que les chrétiens.
C'est l'armée chrétienne qui était dans un ét^t déplorable; rien n'approche de ce qu'elle eut tout l'hiver à supporter. On lit dans Emad-eddin que, dans le camp des chrétiens, la mesure de blé se vendit jusqu'à cent pièces d*or : la disette , jointe aux pluies continuelles et aux maladies épidémiques qui en furent la suite, sur-tout au milieu d'une multitude renfermée sur un espace si resserré, firent périr un grand nombre de personnes. Dans cet état , plusieurs se réfugièrent dans le camp du sultan , où la faim les porta à embrasser la foi musulmane. Mais, ajoute Emad-eddin, la plupart, dès qu'ils furent remis , retournèrent auprès de leurs frères ; le plus petit nombre seulement persévéra et s'enrôla sons nos drapeaux.
Si l'on en croit Bdha-eddin , la mortalité était devenue si grande chez les chrétiens, qu'il en mourait chaque jour cent, deux cents et même davantage. « Le fils de l'empereur des Allemands, continue Boha-eddin, tomba aussi malade et mourut, à la grande douleur des chrétiens. Noos apprîmes cet événement par les feux innombrables qu'ils allumèrent.
300 EXTRAITS d'aUTBURB. ARABES
Il n'y avait pas de tente oh l'on n'eut alliune deux oa troU feux y ce qui faisait paraître le camj^tout en flammes. Mais autant les chrétiens s'affligeaient, autant i^ous nous rejoabsions. « »
Boha-eddin rapporte à ia même époque un trait qu'il dit l'avoir beaucoup touche'. « Un jour, dit-il, on amena au sultan, en ma présence, quarante-cinq prisonniers chrétiens enlevés du câte de Beryte. Dans le nombre se trouvait uq vieillard décrépit qui avait perdu toutes ses dents et qui pouvait à peine se remuer : le sultan , étonne , lui fit demander par son interprète d'où il venait et ce qu'il voulait; le vieillard repondit : « Il j a d'ici à mon pays plusieurs mois de marche; n quant au motif qui m'amène , c'est le désir de faire le pelé- 0 rinage du Saint-Sepulcre. » A ces mots, Saladin eut pitié' de cet homme et le fit reconduire à cheval au camp des chre'tiens. Boha-eddin raconte ensuite un trait d'un autre genre
aui montre quel était son fanatisme, et l'esprit d'exaltation qui ominait alors chez les musulmans ; nous citerons ses propres paroles : « Le même jour, dit-il , les plus jeunes des enfans du sultan, encore en bas âge, ayant eu occasion de voir on de ces prisonniers, il leur prit envie de lui couper la tête; ils me chargèrent d'aller en demander la permission à leur père , ce que je fis ; mais le sultan s'y opposa ; et comme je lui en demandai la raison , il repondit : 0 Je ne veux pas qu'as 9 s'habituent si jeunes à répandre le sang ; à l'âge ou ils sont, 9 ils ne savent ce que c'est que d'être musulman on infidèle , » et ils s'accoutumeraient à se jouer de la vie d'autrui. •
II paraît que Boha-eddin ne sentait pas cela; du moins rien n'indique dans ses paroles qu'il désapprouvât l'horrible proposition qu'on l'avait charge' de faire. Boha-eddin parie ensuite de l'arrivée de la flotte égyptienne. Les chrétiens profitèrent de ce moment pour monter à l'assaut et furent repousses. Puis l'auteur arabe dit quelques mots de ces chrétiens apostats à qui la faim .avait fait renier leur religion , et ui offrirent à Saladin de se mettre en mer de société avec es musulmans, et de courir sur les navires chrétiens. Le sultan le leur permit; il leur fournit même les barques (1) et
(1) Boh»-eddin écrit ce ™ot^j|^ an pioriel, -.^^L.: c'est
notre mot barque, lequel a pané en arabe , ainii qae tant (Taotrvs termes de marine.
RSIATIF8 AOX CROISADES. 301
les vaisseaux qui leur étaient nécessaires. Ces transfuges se mirent donc en mer , et apportèrent au sultan le butin qu'ils avaient fait. J'étais moi-même présent, ajoute Boha-eddin ; le prince leur abandonna tout , sans rien prendre pour lui. Cet événement causa une grande joie aux musulmans , qui étaient bien aises que Dieu se servit des propres mains, des chrétiens pour les détruire. Quelque temps après , poursuit Boha-eddin , ces mêmes transfuges firent une descente dans File de Cypre, et, envahissant un village un jour de fête, pendant que tout le monde était à l'église, ils cernèrent l'église et firent tous les habitans prfsonniers, /compris le prêtre qui était à l'autel ; ensuite ils emmenèrent leurs prisonniers a Laodicée, où ils les vendirent, et se partagèrent l'argent. 9
Ëmad-eddin parle , à la même époque, d'un combat entre un navire chrétien et un vaisseau musulman. Le vaisseau musulman , se voyant a la veille de succomber, demanda à se reudre; en conséquence, le capitaine chrétien se présenta: aussitôt le musulman lui passa les deux mains autour du cou , et l'entraîna avec lui dans la mer, où ils périrent l'un et Pautre. Au milieu de ces horribles détails, on est heureux d'avoir de temps en temps quelque trait d'humanité à rapporter; en voici un qui fait beaucoup dlionneur à Saladin, et que nous tirons de Boha-eddin : « Les Arabes dont il a déjà été parlé, avaient anievé pendant la nuit , dans le camp des chrétiens, un enfant de trois mois des bras de sa mère, et étaient venus le vendre au marché du camp musulman. Le matin, quand la mère se réveilla, et qu'elfe ne vit plus son enfant auprès d'elle, elle courut toute éplorée en demander des nouvelles ; comme on rie pouvait lui en donner, , elle pensa que c'étaient les Arabes qtii le lui avaient enlevé , et se décida snrle^hamp à aller le redemander à Saladin. Le prince était alors à chevid, dit Boha-eddin, et moi-même j'étais a ses coWs. Cette* mère arriva toute en pleurs et se roulant le visage contre terre. A ce spectacle, le sultan ne put retenir ses larmes et lui demanda ce qu'elle voulait : dès qu'il en fut informé, il envoya chercher son enfant au marché; comme il avait été vendu, il le fit racheter de son argent et rendit l'enfant à sa mère. Alors cette femme , émue jusqu'aux larmes, prit l'enfant dans ses bras et le pressa tendrement contre son cœur. Nous aussi , nous étions attendris , et nous ne pûmes retenir nos larmes. La mère fut ensuite
309 EXTRAITS d'acteurs .ARABES
reconduite avec son fils au camp des chre'tiens. Or, remarquez , ajoute l'auteur arabe , cette générosité du sultan envers des gens qui étaient ses ennemis. Oh! combien est admirable cette bienfaisance universelle /qui ne faisait d'exception pour personne! O mon Dieu, c'est toi qui fis ce prince si bon; sois donc bon envers lui , 6 toi qui es le bon et le gene'reux par excellence. En veVite , quand on songe à la confiance de cette femme dans le sultan , et à la manière dont le sultan justifia cette confutnce , on est tente' d'appliquer au prince ce vers : « Qu'elle est belle la beauté à qui ses rivales mêmes ff rendent hommage! Qu'elle est belle dors qu'il n'j aper- 9 sonne qui ne se montre sensible à ses charmes ! «
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Suite de Ift troisième croisade. — Arrivée de Philippe- Angnste , roi de France, et de Richard , roi d'Angleterre, devant fibunt-Jeand*Acre.
An 587 [printemps de Tannée 4i9i de J. C], Nous donnerons encore ici le récit de Boha-eddin : <f Enfin la saison devint favorable; la mer fut praticable, et de part et d'autre les guerriers se mirent en mouvement. Saladin vit successivement arriver ses troupes de leurs quartiers d'hiver. Les chrétiens reçurent aussi de grands secours, entre autres le roi de France, dont ils nous menaçaient depuis long^temps; il arriva un samedi, â3 de rebi premier [SO avril]. C'était un roi grand en dignité', très-considere, et des premiers des princes francs; en arrivant il prit le commandement de Tar*^ mee. U n'amena dans cette expédition que six gros vaisseaux charges d'hommes et de vivres. U avait avec lui un grand faucon blanc , d'un aspect terrible ,. et rare dans son espèce;
{*e n'en ai jamais vu de plus beau. Le roi aimait beaucoup ce àucon et lui faisait des caresses; mais un jour cet oiseau s'etant envole de sa main, s'enfuit dans la ville, d'où on l'envoya au sultan : en vain le roi offrit mille pièces d'or pour le racheter; sa demande fut refusée. Cet événement nous causa beaucoup de joie et nous parut de bon augure. Peu de temps après , l'armée chrétienne reçut le comte de Flandre, appelé Philippe, un des plus puissans seigneurs d'Occi-
BEIATIF8 AUX I^ROIgABBS. 303
dent (1). Dès-IoTS les attaques recommencèrent arec fureur. Le mardi 9 de gioumadi premier, pendant que le sultan e'tait encore à Karouba et à Schafaramy dans ses quartiers d'hiver, les chre'tiens s'avancèrent contre la ville. Saladin accourut avec toutes ses forces pour faire diversion ; ensuite il ren* voya ses troupes dans leurs quartiers : pour lui, il s'arrêta dans la plaine, sous une tente, où il fit le soir sa prière et où ii se reposa. J'étais en ce moment auprès de lui. Tout-àcoop on vient lui dire que l'ennemi était retourne à l'assaut: alors il fait revenir son armée et lui fait passer la nuit sous les armes; il resta lui-même avec elle et ne la quitta point de toute la nuit. Cependant Tatlaque ne discontinuait pas; Saladin se décida à faire camper de nouveau son arme'e sur la colline d'Aïadia, en face de la ville. Le lendemain il harcela les cliretens, marchant lui-même à la tête de ses braves. Quand l'ennemi vit une telle ardeur, il craignit d'être force dans ses retranchemens et cessa ses attaques contre la ville, n n Cependant la garnison était dans un état pitoyable; l'ennemi ne lui laissait pas de repos, et visait sur-tout a combler les fosses : dans cette vue , il y jetait tout ce qui lui tombait sous la main , sans excepter les cadavres et les charognes (3) ; on assure même qu'il y jetait ses malades avant qu'ils eussent expiré. La garnison , pour faire face a tant d'attaques diverses, était obligée de se partager en plusieurs corps : les uns descendaient dans les fosses, ou ils dépeçaient avec un couteau les cadavres ; d'autres enlevaient avec des crocs ces membres déchires , et les remettaient à une troisième division , qui allait les jeter dans la mer ; une autre partie e'tait occupée du service des machines , une autre de la garde des remparts. La vérité est que la garnison eut à supporter tous les genres de fatigues. Les chefs ne cessaient de nous écrire pour se plaindre de leurs maux, qui étaient tels qu'il n'en existe peut-être pas d'autre exemple , et qui semblent d'abord audessus des forces humaines ; cependant ils se résignaient à leur sort, persuadés que Dieu est propice aux patiens. La
(ft) UvoUinv arabe remarque que ce comte, nomme Philippe, ^tBÏt déjà venu une fois en Palestine en 573 , Tannée où SaUdin fnl battu à Ramla.
(a) Gantier Viniianf dit quelque chose d'analogue. Voyez an tome I** de la Bibiiothique des Croisades, page 679.
304 EXTBAIT8 d'aUTEURS ÀRABB0
guerre ne discontinuait ni de jour nî de nuit Les chrétîem at* taquaient la ville et le sultan Attaquait les chrétiens; autant lés chrétiens mettaient d'ardeur à tourmenter la garnison , autant il en mettait à ies tourmenter eux-méraes. II montra en cette occasion une constance extraordinaire. Un jour un députe s'etant présente au nom des Francs pour entrer en pourparlers il lui fit repondre que les Francs eussent à dire ce qu'ils voulaient; que pour lui il n'avait besoin de rien. Tel était l'etat des choses quand le roi d'Angleterre arriva. f> Ce roi e'tait d'une force terrible , d'une valeur éprouvée, d'un caractère indomptable ; déjà il s'était fait nne grande re'putation par ses guerres passées : il^tait inférieur pour la dignité et la puissance au roi de France ; mais il était pins riche que lui (1), plus brave, et d'une plus grande expe'rience dans la guerre (9). Sa flotte se composait de vingt-
(i) Ceci fait allnsion aux grandes richesses qne Richard appoVta avec lui , et qni lui permirent pins tai*d de prendre à sa solde presque tonte Tannée chre'tienne.
(s) Les auteurs arabes sont ananimes snr la bravoure de Richtrd. L'historien des patriarches d'Alexandrie en fait le portrait finivaDt: « II était brave , expérimenté dans la guerre , ne craignant pas U mort, à tel point qn*eùt-il été seul contre des millions ifhommes, il n'aurait pas refusé de combattre. De tous les rois d'Occident qui prirent part à cette guerre , il fut sans contredit Te pins terrible ; quand il attaquait , on ne pouvait résister. * Ce qu'il y a de pins siogulier, c'est qu'au milieu de tant de gloire , Richani n'est jamais appelé' chez les auteurs arabes par son propre nom; ils ne Tappeilent jamais
que le roi d'Angleterre, XxSSi\ CsUU » ^tjxASlSi \ (AL» i ou encore
l'Anglais, jU^VF- On ne peut cependant supposer que ie aom de
Richard fût resté tout-à-fait inconnu aux auteurs arabes. D'un c^té ses exploits , de Tautre Favantage d'avoir eu pour contemporains des auteurs que nous citons ici, tels qne Boha-eddin, Émad-eddin, rendent cette supposition inadmissible. D'aifleurs, ce que racoaté Joinville , qu'encore de son temps, quand les Arabes vonlaient donner fidée d'un cheval ombrageux, ils disaient que le cheval avait to V ambre du roi Richard, prouve que ce nom était familier en Orient Nous croyons avoir retrouvé ce nom dans Boha-eddin , où il était défiguré ; c'est à la page 33 du texte imprimé. A s'en tenir an Isxte manuscrit et imprimé, Tantenr, au lieu d'appeler comme à son ordinaire Richard le roi d'Angleterre ou l'Anglais, le désignerait par le frère du roi des Francs, Or Richard n'avait pas amené de frère en Orient; et il est impossible de mettre une telle erreur , on plutôt une tellf
cinq gros navires remplis de guerriers et de munitions. II s'empara en chemin de llle de Cjpre (1). II arriva devant Acre un samedi 13 de gioumadi premier [8 de fuin J.
n Ce nouveau renfort inspira une grande joie à l'ennemi. Les Francs se livrèrent en cette occasion à de bruyantes réjouissances, et la nuit ils allumèrent de grands feux. Ces feux étaient faits pour nous effrayer; car ils montraient parleur grand nombre celui de nos ennemis. Depuis long-temps les chrétiens attendaient le roi d'Angleterre; nous savions par les transfuges qu'ils suspendaient leurs projets d'attaque jusqu'à son arrivée, tant ils estimaient son habileté et son courage. Le fait est que 'sa présence fit une vive sensation chez les musulmans; aès^ors ils commencèrent à être remplis de frayeur et de crainte. Cependant ie sultan ref ut encorç ce coup avec résignation ; il se soumit avec religion à la volonté de Dieu ; et d'ailleurs celui qui met sa confiance en Dieu , qu'a-t-il a redouter? Dieu ne lui suffit-il pas? et ne peut-il pas se passer de tout le reste?
V La flotte anglaise rencontra sur son passage un gros navire musulman chargé de vivres et de provisions , et se rendant de Béryte au port d'Acre : ce vaisseau , quoique cerné de toute part, fit une longue résistance et parvint même à brûler an navire chrétien (9); mais enfin, ne pouvant lutter plus long-temps ni se sauver a force de voiks, vu que'|p
contradiction , sur le compte de Boha-eddin. Nous pensons qu'an lieu du mot y^i ou frère, quon lit dans Foriginal, il faut Iire^>a^ oa Richard, ce qui fait Richard roi des Francs; et alors tout s'explique parfaitement. L'auteur de T Histoire des patriarches d'Alexandrie a aussi essaye de donner un nom à Richard ; mais ce nom est méconnaissable.
(i) On lit dans la compilation dtaDeux Jardins, qu'à Tapproche du danger , celui qui régnait sur i'He de Cypre implora l'appui de Saiadin , lequel fit tout ce qu'il pat pour fomenter les troubles de File et y retenir Richard. Ce qu'il y a de singulier, c'est que Tanteur arabe parait ensuite confondre le prince grec qui régnait alors sur I'He de Cypre avec Gui de Lusignan, ancien roi de Jérusalem, à qui Richard donna pins tard i'ile en souveraineté.
(2) Gantier Vinisanf est entré à ce sujet dans quelques détûÎM. Voyez au tome I*' de la Bibliothèque des Croisades, page GS6 et suiv. Le récit de {'auteur anglais est d'autant plus intéressant, qu'il montre les grands progrès des musulmans dans Fart de la marine.
306 EXTRAITS d'aUTEURB ARABES
vent était toftibé,Ie cominandant, nommé Yacoab on Jacques, homme brave et bon guerrier, fît ouvrir le vaisseau à grands coups de hache , et tout fut englouti; il ne se sauva de requispage qu'un seul homme, que les chrétiens envoyèrent à la garnison d'Acre, pour Finstruîre de ce désastre. Cette nouvelle nous causa à tous une grande tristesse : pour le sultan , il reçut cette épreuve avec sa patience ordinaire, et se résigna à la volonté de Dieu , persuadé que Dieu ne laisse pas sans récompense ceujr qui lui sont fidèles.
n Heureusement, le jour même , Dieu nous envoya an sujet de consolation. L'armée chrétienne avait construit une machine à quatre étages , dont le premier était en bois , le second en plomb, le troisième en fer et le quatrième en airain; cette machine dominait par sa hauteur les remparts d'Acre : déjà elle était à une distance d'environ cinq coudées des murs , du moins à en juger à la simple vue. La garnison était dans l'abattement; tous pensaient à se rendre, lorsque Dieu permit que cette machine prit feu. A ce spectacle nous nous livrâmes à la joie , et nous rendîmes à Dieu de vives actions de grâces (1 ). »
J LVIL
État pitoyable de Sain(-Jeaii-d*Acre.
Suite de Tannée 587 [1191 de J, C.J. Boha-eddin poursuit en ces termes: u Cependant les assauts ne discontinuaient pas. A mesure que la garnison se voyait attaquée, elle frappait du tambour, et les nôtres y répondaient : c'était le signal
(i) Richard avait omenë avec lui sa soeur Jeanne , veuve do roi de Sicile , ainsi qu*on le dira ci-dessoua. Boha-eddin rapporte à ce sujet un fait qui paraîtra fort extraordinaire; il dit que deux des Siciliens qui étaient au service de la princesse et qui professaient le christianisme , eurent à peine mis pied à terre , qu*iis passèrent an camp de Saladin et se firent musulmans. L*auteur ajoute que ces deux hommes furent très- bien reçus, et que le sultan leur donna des terres codsîde'rables. Cétaient donc des personnes d*un certain rang. Quelle peut être la raison qui les porta k cette apostasie ? Ce ne pouvait être U misère , ainsi qu'on Fa vu de quelques malheureux que la faim poussa à renier leur religion.
RELATIFS AUX CROIAADES. 307
de Fusant ; Parmée montait aussitât à cheval et faisait diyersioa. Le 19 de gioamadi premier [milieu de juin], elle força les retrancliemens des chrétiens , ce qui procura quelque repos a la ville. II se livta alors un combat terrible qui dura jasqu'à midi, et les deux armées ne se retirèrent que de lassitude. En ce moment, le soleil était ardent et la chideur si forte, que plusieurs en eurent ie vertige.
• Le S3^ nous entendîmes de nouveau le bruit du tambour; les soldats prirent les armes et.se précipitèrent sur le camp des chrétiens : aussitôt les Francs revinrent de'fendre leur camp y en poussant de grands cris, et surprirent quel* qoes musulmans dans leurs tentes. Ce fut en cette occasion que pe'rit un homme d'une grande naissance , qui était venu da fond du Mazanderan , près des bords de la Mer Caspienne, pour avoir part aux mérites de la guerre sacrée : il arriva aa moment même qu'on se battait; et demandant sur-lechamp à Saladin la permission de courir à l'action , il souffirit glorieusement le martyre. Cependant l'ennemi, furieux qu'on eut osé forcer son camp, sent son ardeur s'allumer; il sort avec impétuosité, cavalerie et infanterie, et s'avance contre nous eammê un seul homme. Heureusement les musulmans tinrent bon. Cette journée fut épouvantable ; les musulmans firent preuve aune constance inouie (l). Enfin l'ennemi, étonne de tant de bravoure, arrêté par une résistance dont l'idée seule fait frémir, envoya demander à traiter. H vint, de sa part, un député qui fut mené à Malekadel ; il était charge d'une lettre du roi d'Angleterre , par laquelle ce roi sollicitait une entrevue avec le sultan : mais Saladin fit répondre que les rois ne s'abouchaient pas si légèrement; qu'il fallait d'abord se mettre d'accord; qu'il serait indécent, après avoir eu une entrevue et avoir bu et mangé ensemble, de rompre de nouveau et de recommencer la
(i) Émad-eddin , antre ëcrivun qui ëtait alors anprés de Sdadin , Importe, aa sujet de ce combat, qae les chrétiens, préToyant que leur camp serait attaqnë, avaient laissé des troupes pour le défendre , ce qni fîit cause qae les mosolmans , qai ne s*attendaient paa à ane telle réaistanoe , essayèrent de grandes pertes. « Ils furent presque défiûlB, a|oate-t-iIi on se perça, on se frappa; les blessures et les Meara se multiplièrent Deux dtB ndtres obtinrent ie maryre , et Taoge Redoaan l mena an {laradis. Au contraire , les infidèles qui périrent furent jetés par l'ange Malek au feu éternel. »
guerre, a S'il veut avoir une entrevue avec moi, aputa-t-if , 19 il faut, avant tout, que la paix soit faite. Rien n'empêche, n en attendant, qu'un interprète ne nous serve de médiateur // et transmette les paroles l'un de l'autre. Une fois d'accord , f) il nous sera, s'il plaît à Dieu ^ trcs-facile de nous aboucher V ensemble. 19 Les jours suivaixs, la guerre continua (I). A tout instant nous recevions des lettres de la garnison , qui se plaignait des travaux et des horribles fatigues qu'elle avait à supporter depuis l'arrivée du roi d'Angleterre. Sur ces entre faites, ce roi tomba malade et pensa mourir. Vers le même temps , le roi de France fut blesse ; cet accident procura quelque relâche à la ville. «
Une autre cause qui favorisa les musulmans, ce fureot les divisions qui s'élevèrent dans l'armée chrétienne. li y avait alors deux pretendans au royaume de Jérusalem : Fun e'tait le roi Gui, fait prisonnier à la bataille de Tiberiade; l'autre , le marquis de Tyr. La femme du roi Gui , laquelle était iSlle aînée d'Amaury, ancien roi de JeVusalem, et e'tait cense'e re'unir en sa personne l'autorité royale, étant morte, la (querelle^ s'aigrit davantage. Cet événement est ainsi raconté par Emad-eddin : « Il était d'-usage, chez les Francs de la Palestine, qu'à la mort du roi le trâne passât à son fils, ou à défaut d'enfant mâle , a ses filles , par ordre de primogéniture : or, à la mort du dernier roi , le trâne s'étant trouvé vacant, l'autorité avait passé à la femme de Gui, fille aînée du roi Amaury; c'est en qualité de mari de la princesse que Gui avait été reconnu roi. La reine étant morte sans enfans , le trâne devait appartenir à sa sœur cadette , épouse du fils de Honfroi; mais sur ces entrefaites, le marquis, qui convoitait le trâne, enleva la femme du fils de Honfroy, sous prétexte qu'un tel mari n'était pas digne du trâne, etFépousa lui-mâme. Cette union fut consacrée par les prêtres, bien que la princesse fut alors enceinte : dès-lors le marquis fut
(1) Boha-eddin parle en cette occasion d*Qn ou deux prîsonnien musulmans qui furent tue's et br&Ie's , et de quelques prisonniers chrétiens qui ëprouvèrent le même sort. Cest le seul endroit où il soit parlé d'une action semblable ; tout porte à croire qu on voulait par-là prévenir les maladies épidémiques , suite naturelle des chaleurs alors excessives; et Marin a eu tort, ce nous semble, de voir dans ce f&ii isolé un raffinement de cruauté. Voyez sa Vie de baladin, tome H, page 370.
RBLATIPS AUX CROISADBS. 309
reconnu roi de la Palestine. Le roi d'Angleterre seul Bt des difficultés. Le fils de Honfroi et le roi Gui le mirent dans leurs intérêts ; et alors le marquis , effîraje' , s'enfuit à Tyr. En vain les chrétiens, qui faisaient beaucoup de cas des talens du marquis , lui écrivirent pour l'engager à revenir ; il s'y refusa. 9
Cependant le roi d'Angleterre était toujours malade : Bofaareddin remarque que cette maladie du roi fut une grande faveur de Dieu; car la brèche était alors considérable et la ville à toute extrémité. L'armée et la garnison étaient dans l'abattement; tous les jours les chrétiens imaginaient quelque nouveau genre d'attaque; tous les jours ils essayaient de quelque nouveau piège : aussi Saladin etait-il en proie à une grande inquiétude. Dans ce danger, il se hâta d'écrire de tons cités pour solliciter du secours. Depuis qnelque temps il n'avait plus écrit au calife de Bacdad, soit qu'il eut reconnu l'inutilité de ses de'marches précédentes , soit qu'il se crut désormais hors de danger ; il rompit alors le silence, et adressa au calife la lettre suivante, laquelle nous a été conservée par le compilateur des Deux Jardins :
« Votre serviteur a toujours le même respect pour vous ; "f mais il se lasse et s'ennuie d'avoir à tout instant a vous récrire sur nos ennemis, dont la puissance s'accroît sans ^ cesse, et dont la méchanceté n'a plus de bornes. Non! " jamais les hommes n'avaient vu ni entendu un tel ennemi " qui assiège et est assiégé , qui resserre et est resserré , " qui , à l'abri de ses retranchemens , ferme l'accès a ceux '^ qui voudraient s'approcher , et fait manquer l'occasion à ■i ceux qui la cherchent. En ce moment, les Francs ne sont " guère au-dessous de cinq mille cavaliers et de cent mille 9 fantassins ; le carnage et la captivité les ont anéantis ; la «^ guerre les a dévorés, la victoire les a délaissés : mais la mer '> est pour eux ; la mer s'est déclarée pour les enfans du feu (1). 9 De vouloir définir le nombre des peuples qui composent "> l'armée chrétienne et Ae& langues barbares qu'ils parlent , 9 cela serait impossible ; l'imagination même ne saurait se le
(1) Ceci s'adresse aux chrétiens, qui, dans Topinion de Saladiu , étaient nécessairement prédestinés au feu de l'enfer, et pour lesquels <^ependant la met se montrait secourabic , malgré Tancien proverbe qui dit que h feu et Veau ne vont point ensemble.
« représenter ; on dirait que c'est pour eux que Motenabbi « a fait ce vers:
•r LÀ sont rassemblés tous les peuples avec leurs langues
• diverses ; aux interprètes seuls est donné de converser avec » eux. *
« C'est au point que, lorsque nous faisons un prisonnier, 9 OU qu'un d'entre eux passe de notre câté, nous manquons
• d'interprètes pour les entendre ; souvent Finterprète à qui » on s'adresse renvoie à un autre , celui-ci à un troisième , et » ainsi de suite. La vérité est que nos troupes sont lassées et « dégoûtées : elles ont vainement tenu bon jusqu'à Fépuise- 9 ment des forces ; elles sont demeurées fermes jusqu'à Fafn faiblissement des organes. Malheureusement les guerriers » qu'on nous envoie , venant de fort loin , arrivent, le dos n brisé, en moins grand nombre qu'ils ne sont partis, et la n poitrine oppressée par ennui de cette guerre; en arrivant, » ûs voudraient partir , et ils ne parlent que de leur retour. 9 Tant de faiblesse inspire une nouvelle audace à nos détes- « tables ennemis : ces ennemis de Dieu imaginent tous les 9 jours quelque nouveDe midice. Tentât ils nous attaquent <• avec des tours , tantât avec des pierres ; un jour c'est avec
• les débabés (l) , un autre avec les béliers (9); quelquefois ils 9 sapent les murs ; d'autres fois ils s'avancenfsous des chemins 9 couverts, ou bien ils essaient de combler nos fossés, ou 9 bien encore ib escaladent les remparts. Quelquefois ils a montent à l'assaut, soit de jour, soit de nuit ; d'autres fois ils 9 attaquent par mer , montés sur leurs vaisseaux. Enfin voilà 9 qu'à présent, non oontens d'avoir élevé dans leur c»mp on
• mur de terre , ils se sont mis en tête de construire des col-
• Unes rondes, en forme de tours, qu'ils ont étajées de bois 9 et de pierres; et lorsque cet ouvrage a été conduit à sa 9 perfection , ils ont creusé la terre par derrière , et Font jetée 9 en avant, l'amoncelant peu à peu, et s'avanfant vers la 9 ville les uns à la suite des autres , jusqu'à ce qu'ils se trouvent 9 maintenant à une demi-portée ae trait. Jusqu'ici , le feu et 9 les pierres avaient prise sur leurs tours et leurs palissades de 9 bois; mais à présent, comment entamer avec les pierres ou 9 consumer avec le feu ces collines de terre qui sont à-la-fois
(0 Voyez ci-devant, p. ï 9 1 .
(s) Voycft ibtd, p. 892.
9 on rempart pour les hommes et un abri pour les machines, n Les lettres deSaladin ne produisirent pas de grands effets , et les musulmans ne se montrèrent pas fort zeles à le seconder. A cet égard , le trait qui lui fut le plus sensible y lui vint de son neyeu Taki-eddin , le même dont il a souvent été questioo dans les guerres précédentes. On lit dans Emad-eddin qae ce prince, ayant reçu en fief quelques villes de Mésopotamie, essaya d'agrandir ses domaines aux dépens de ses ToisÎDs; ce qui oUigea les princes de la contrée à se tenir sur leurs gardes , et ce qui fut cause qu'ik n'envoyèrent pas cette anoée au sultan autant de troupes que par le passé. Saladin fut très-indigné de cet excès d ambition ; il lui parut étrange que , tandis que les chrétiens se montraient si acharnes contre l'islamisme , son neveu songeât à ses intérêts particalîers. Aussi, quand il reçut la nouvelle de cette conduite ,il la traita d!œuvre du diable.
Sur ces entrefaites, ii arriva an camp un nouveau dépate chrétien, demandant à parler à Saladin. Boha-eddin rapporte que Malek-adei et Afdai, fils du. sultan, eurent une entrevue avec le député $• u N'a pas qui vent, lui dirent-ils, la 9 faculté d'approcher du sultan ; il faut avant tout solliciter "Son agrément n Cependant flaladin y consentant, on lui présenta le député, qui lui donna ie salut du roi d'Angleterre et dit : u Ijion maître désire avoir une entrevue avec vous : si 9 vous voulez lui accorder un sauf-conduit, il viendra vous 9 trouver pt vous instruire lui-même de ses volontés; à moins » que vous n'aimiez mieux choisir dans la plaine un lieu situé "entre les deux armées, où vous puissiez traiter ensemble 9 de vos intérêts. 9 Le sultan repondit : # Si nous avons une 9 conférence, il ne comprendra pas mon langage, ni moi le » sien ; autant vaut recourir à l'intermédiaire d'un ambassa- 9 deur. 9 Cependant le député insistant , il fut convenu que Tentrevue aurait lieu entre ie roi et Malek-adel; mais les jours suivans le député ne parut plus. Le bruit courut que le roi d'Angleterre avait été dissuadé par les princes chrétiens d'aller au rendez-vous , sous prétexte qu'il se compromettrait ; on ajoutait même que le roi de France , qui avait de l'autorité sur le prince, lui en avait fait défense expresse. Ce ne fut que quelque temps après que le député du roi d'Angleterre revint pour démentir ces bruits; il avait ordre de déclarer que le roi se conduisait par ses volontés et non d'après celle des autres. « Je gouverne, disait ie roi , et ne suis pas
3t9 EXTRAITS d'auteurs ARABES
n gouverne. Si fai manque' au renflez-Tous, c'est à cause de 9 ma maladie. « Ensuite ie députe' y qui au fond venait pour / demander difie'rentes choses dont son maître avait besoin dans sa maladie , poursuivit ainsi : « Cest la coutume entre ff nos rois de se faire des presens, même en temps de guerre: « mon maître est en état d'en Stâre qui soient dignes du sul- 9 tan ; me permettez-vous de les apporter ? vous seront-iis » agréables, venant par l'entremise d'un de'pute'? » A quoi Malek^adel re'pondit : « Le pre'sent sera bien reçu , pourvu 9 qu'il nous soit permis d'en offrir d'autres en retour. » Le de'pute reprit : « Nous avons amené ici des faucons et d'autres 9 oiseaux de proie qui <vit beaucoup souffert dans le vojage, 9 et qui se meurent de basoin ; vous plaira-t-il de nous donner 9 des poules et des poulets pour les nourrir ? dès qu'ils seront 9 rétablis , nous en ferons hommage au sultan. » •<— « Dîtes 9 piutât, re'partit Malek-adel, que votre maître est malade, 9 et qu'il a besoin de poulets pour se> remettre. Au reste , 9 qu'à cela ne tienne ; il en aura tant qu'il voudra : parlons 9 d'autre chose. 9 Mais l'entretien n'alla pas plus loin (t). Quelques jours après, le roi d'Angifeterre renvoya au snltao un prisonnier musulman , et Saladin remit au de'pute une robe d'honneur. Ensuite le mi envoja demander des fruits et de la neige, qui lui furent accorde's.
Boha-eddin rapporte que le but de ces fre'quentes ambassades de la part du roi, était sur-tout de connaître l'état et les dispositions des troupes musulmanes, et que le sultan n'en était pas fâché, afin de savoir aussi ce que pensaient les chrétiens. Pendant ce temps, poursuit Boha-eddin, * les machines de l'ennemi ne cessaient pas de battre la ville : bientôt la gai*nison ne suffit plus à la défense des remparts; quelquefois les soldats passaient plusieurs jours et plusieurs nuits de suite sans dormir et sans prendre de repos; les chrétiens, au contraire, se relevaient les uns les autres. Le 7 de gioumadi second [l juillet], ils tentèrent un assaut général ; dans cette vue, ils se partagèrent en plusieurs corps, et s'ébranlèrent , cavalerie et infanterie. Aussitôt le sultan fit
(l) Si Ton en croit Boha-cddin , ic députe , après avoir fait m commission , dit à Malek-adel : « Et vous , qne demandcs-TOUs ? • A quoi Malek-adei re'pondit : « Rien ; c*est vous qui venez ici poor
n demander ; c'est à vous cîe dire ce que vous voulez. *
prendre les armes à ses troupes , et se porta contre le camp ennemi pour faire diversion. Ce jour-là il y eut un engagement terrible : le sultan courait à cheval d'un rang à Tautre, semblable à une lionne qui a perdu ses petits, en criant, 0 musuhnans , musulmans ! et ayant les yeux mouilles de larmes. Toutes les fois que Mê regards venaient à tomber sur la ville, il se représentait les maux qui accablaient la garnison ; il pensait aux souffrances des soldats : à cette idée, son ardeur s'allumait, et il renouvelait le combat. Il passa toute cette journée sans manger, et ne prit qu'une potion qu'avait or* donnée le médecin. Pour moi , remarque Boha-eddin , je ne pus résister à tant de fatigues, et je quittai le sultan pour m'enfermer dans ma tente, sur la colline d'Aïadia, d'où je pouvais tout voir. Le combat ne cessa qu'à la nuit, n
5 LVffl.
Entrée des chrétiens dans SainlJean-d'Acre.
Suite de tannée 587 [1191 de /. C.]. C'est toufours Bohaeddin qui parle. « Sur ces entrefaites, nous reçûmes de la garnison une lettre ainsi conçue : a Nous sommes dans le « dernier état de faiblesse; nous ne pouvons tenir plus long- 9 temps; demain 8 de gioumadi second [S juillet], si vous 9 ne venes à notre secours, nous négocierons pour nos vies; 9 nous abandonnerons la ville ; nous tacherons de sauver « nos têtes, n
9 Cette nouvelle , poursuit Boha-eddin , était la plus fâ> cheuse possible; nous en fumes tous accablés. Il y avait alors dans Acre l'élite des guerriers de la Palestine, de ia Syrie , de l'Egypte et de tous les pays musulmans ; on y remarquait les plus braves émirs de l'armée et les plus illustres hç'ros de l'islamisme. A la lecture de cette lettre , le sultan ressentit une affliction qu'il n'avait jamais éprouvée ; on craignit même pour sa vie ; et cependant il ne cessait de louer Dieu et de tout prendre en patience. Dans ce danger, il se décida, pour procurer du repos à la ville , à attaquer le camp ennemi. Au point du jour, il fit battre le tambour; toute l'armée prit les armes , cavalerie et infanterie, et l'as- "^ut commença : mais le sultan fut mal secondé. Une partie 'ifi Tinfanterie chrétienne s'était nïncéc dorricro ses retran-
3t4 EXTRAITS d'auteurs ARABES
chemens, ferme comme un mur, et il ne fut famaîs possible de l'entamer. J'ai ouï dire à l'un de ceux qui parvinrent jusqu'au camp ennemi, qu'il vit un chrétien lequel du haut des retranchemens , et ayant a ses cAtes des hommes qui lui fournissaient des traits et des pierres j repoussait les assaillans : sa constance était extraordinaire ; déjà il était atteint de plus de cinquante traits ou coups de pierre , sans que rien put lui faire lâcher pied ; nous n'en filmés délivrés que par un pot de naphte qui le brûla entièrement. Un antre m'a ' assure avoir vu une femme qui se battait comme les hommes. Le combat dura jusqu'à la nuit.
» Pendant cette attaque , il s'en livrait une autre du cAte' de la vilie. Déjà les chrétiens étaient parvenus jusque sur l'avant-mar, et ib allaient forcer la dernière barrière , lorsqu'ils perdirent six de leurs braves les plus illustres. Cet accident ridentit leur courage , et Saif-eddin Maschtoub , commandant de la ville, en profita pour négocier; il se présenta au roi de France et lui dit : « Vous savez que la plupart « des villes de ce pays que nous occupons , nous les avons 9 prises sur vous; nous les pressions de toutes nos forces; » mais du moment que les habitans demandaient la vie, noas n la leur accordions , et nous les laissions aller en liberté : n accordez-nous à votre tour les mêmes conditions , et nous n abandonnerons Acre. « Le roi répondit : a Ceux dont vous 0 me parlez, aussi bien que vous, vous êtes mes esdayes et « mes serviteurs; commencez par vous rendre, et. je Terrai 9 ce que j'ai à faii'e. n A ces mots , Maschtoub ne ptft retenir son indignation a Nous ne rendrons pas la ville, s'écrîa4-il; » vous n'entrerez pas que nous ne soyons tous tués ; et au- 99 cun de nous ne périra qu'il n'ait tué cinquante des vétres. » En disant ces> mots , il se retira. •
Mais quand il fut de retour dans la ville , la frayeur s'em-
tara des esprits; plusieurs s'enfuirent la nuit dans une arque. Ibn-idatir dit que les uns périrent dans la traversée et s'en lièrent à la demeuré étemelle; les autres arrivèrent sains et saufs auprès du sultan. Sdadin fut très-irrité de cette désertion ; si l'on en croit Émad-eddin , il 6ta, dans sa colère, à ces lâches émirs , les terres et les bénéfices militaires qu'il leur avait donnés , et par cette sévérité il en engagea quel-
3ues-uns à retourner à leur poste. Mais déjà l'effet était prouit; les habitans se trouvaient au dernier degré de l'abattement , et la même crainte se communiqua à I armée. Aussi
le lendemain , quand le sultan ramena ses troupes au combat , etfes refusèrent d'en venir aux mains, prétendant que c'était inutilement compromettre l'honneur de l'islamisme. Cependant le roi d'Angleterre y ayant envoyé' trois hommes pour demander de la neige et des fruits, obtint ce qu'il désirait.
Tout-à-coup, dans la nuit du samedi 11 du mois, les Francs , au rapport de Bohai^ddin , entendirent un grand brait qui leur (rt croire qu'une nouvelle armée venait d'entrer dans la ville; là-dessus ils prirent les armes , comme pour marcher au combat : le même bruit fut entendu de l'armée musulmane, et les soldats s'ébranlèrent aussi. C'était une fausse alerte ; et ce bruit extraordinaire avait été occasionné {MU* l'arrivée subite de quelques cavaliers habillés de vert dans la ville. Un chrétien s'avançant sous les remparts, cria à UD soldat de la garnison qui était en sentinelle : « Par ta foi , 9 dis-moi combien il en est entré. Je }t8 ai vus ; ils étaient à 9 cheval et habilla de vert; ils n'étaient guère au-dessous de «mille (1). »
« Le lendemain, poursuit Boha-eddin , nous reçûmes une QOQvelle lettre de la garnison , ainsi conçue : * Nous avons
• tous juré de mourir ; nous nous ferons tuer plutôt que de « nous rendre ; ils n'entreront pas tant que nous serons en » vie ; seulement faites diversion , et empêchez l'ennemi de
• nous attaquer. Telle est notre résolution. Gardez-vous de
• ce'der; pour nous, notre parti est pris. «
« Le fait est que les jours suivans les chrétiens n'attaquèrent pas la ville ; ils envoyèrent faire de nouvelles^ propoiitions, aimant mieux, disaient-ils , entrer sans eflîision de sang, et demandant que tous les prisonniers chrétiens fussent mis en liberté , et que toutes les villes de la Palestine et de la Phénicie qu'ils avaient perdues leur fussent rendues. Mais Saladin ne voulut pas accepter ces conditions : il oflBrit la
(i] Par cea paroles obscures, rantcnr arabe vent parier d!ane légion d'anges qui fuient deacendus exprès du ciel pour porter •econra à ia ville. Voyez , sur ce genre d*apparition8 , ci-dessas p. 4 1 . Ce qa*il y a de singulier, c'est que raotear anglais Brontom fait mention , à-peu-près dans la même nnit, d'un miracle en sens contraire et d*un ▼iolenc tremblement de terre. Voyez au tome !«' de ia Bibliothèque des Croismdes, pages 740 et 741. Le tremblement de terre est sans dente oe qui prodaiait le bmit extraordinaire dont parie f antear arabe.
316 EXTRAITS d'auteurs ARABES
ville seule avec ce'qu'elle contenait, non compris la garnison ; il offrit encore de rendre le bois du crucifiement ( la vraie croix), ce qui fut refuse. »
Ibn-alatir dit de plus que Saladin proposa de rendre un prisonnier chrétien pour chaque musulman qui se trouverait dans la ville, u Sur le refus des Francs , ajoute*t-il , le sultan e'crivit aux soldats de la garnîion de sortir le lendemain tous ensemble , et de s'ouvrir un passage à travers l'arme'e chrétienne; il leur enjoignit de suivre les bords de la mer et de se charger de tout ce qu'ils pourraient emporter , promettant de son càte d'aller à leur rencontre avec ses troupes , et de favoriser leur retraite. Les assièges se disposèrent à eVacuer la ville î chacun mit à part ce qu'il voulait sauver : malheureusement ces préparatifs durèrent jusqu'au jour; et les chrétiens, preVenus du .projet, occu|>erent toutes les issues. Quelques soldats montèrent sur les remparts et agitèrent un drapeau; c'était le signal de l'attaque. Saladin se précipita aussitôt sur le camp des chrétiens pour faire diversion ; mais tout fut inutile; les chrétiens firent à-la*foi5 face à la garnison et à l'armée du sultan. Tous les musulmans étaient en larmes; Saladin allait et venait, animant ses guerriers; |>cu s'en fallut même qu'il ne forçat le camp ennemi : à la fin , il fut repoussé par le nombre. «
La ville était alors ouverte de toute part et rédaite a la dernière extrémité. Le vendredi suivant, 17 du mois, la garnison, i^u rapport de Boha-^ddin , envoya un nageur aa sultan, avec une lettre qui annonçait l'état horrible oiielle se trouvait , et l'impossibûité de tenir plus long-temps. Aussitôt Saladin se disposa à tenter un dernier effort : il assembla son conseil ; et après lui avoir exposé le malheureux état de la ville y il proposa de renouveler le combat. Les avis furent partagés ; mais pendant qu'on délibérait, on vit tout-à-coup arborer sur les murs l'étendard et les bannières des Francs; en même temps , un grand cri s'éleva du côté de l'armée chrétienne. On était alors vtr& l'heure de midi. Les musalmans en furent accablés ; ils demeurèrent un instant comme frappés de stupeur ; on eut dit qu'ils avaient l'esprit égaré : ensuite ils éclatèrent en gcmissemens et en sanglots; tous les cœurs prirent part à la douleur commune , à proportion de leur foi et de leur piétc' ; tous les musulmans s'affligèrent de cette perte par esprit de religion. Pour moi, poursuit BoliReddin , je restai tout ce temps -là auprès de Saladin ; il parai.*-
RBJLATIFS AUX CROISADES. 3t7
sait plus affecte qu'une mère qui a perdu son fils unique , et fondait en larmes ; je lui offris des consolations analogues à la circonstance ; je l'exhortai a songer plutôt aux moyens de sauver Je'rusalem et la Palestine. 9
L'historien Emad-eddin , qui était aussi à i'armëe , témoigne également que les musulmans , lorsqu'ils virent planter l'etendard des chrétiens sur les remparts , furent tous dans rafflictioD. Nous ignorions encore, dit-il, comment la ville avait été prise et à quelles conditions. Ainsi le décret de Dieu eut son effet. Les consolations étaient faibles et l'espérance fuyait foin de nous. Quand la nuit fut venue , le sultan s'enferma dans sa tente , livre à de noires pense'es. Le lendeinain nous allâmes le trouver; il était triste et inquiet de l'avenir : nous essayâmes de le consoler ; nous lui dîmes : « Cette ville 9 e'tait une de celles que Dieu avait prises, et elle est retom- 9 bee au pouvoir de ses ennemis. « J'ajoutai : « La loi n'a pas 9 péri pour une ville perdue ; il faut avoir en Dieu la même 9 confiance. 9
Voici comment Ibn-alatir raconte la prise d'Acre :« Quand Maschtoub , dit-il , vit l'état désespéré de la ville et l'impossibilité de la de'fendre , il alla traiter avec les Francs. Il fut convenu que les habitans et la garnison sortiraient en liberté avec leurs biens , moyennant la somme de deux cent mille pièces d'or, la liberté de deux mille cinq cents prisonniers chrétiens , dont cinq cents d'un rang élevé (l) 1 et la restitution de la croix du crucifiement; de plus, Maschtoub promit dix mille pièces d'or pour le marquis de Tyr, et quatre mille pour ses gens : il fut accordé un certain délai pour le paiement de l'argent et la remise des prisonniers. Tout étant ainsi convenu , les deux partis jurèrent l'exécution du traité , et les Francs entrèrent dans la ville.
(1) Les auteurs arabes varient sur le nombre des prisonniers ; quelques-uns disent quinze cents d'un rang obscur et cent nobles. La même discordance règne parmi les chrétiens.
318 EXTRAITS DAliTBlJR3 ARABES
S LDL
ÉTénemenB qui suivirent la prise de Saint-Jean -d'Acre. — Richard massacre les prisonniers musulmans.
Suite de Tannée 587 [mi de /. C.]. La viUe étant ainsi prise, le roi de France se mit en devoir de retourner dans ses états , et partit pour Tyr , laissant en Palestine une partie de ses troupes sous la conduite du duc de Bourgogne, et cédant au marquis de Tjr sa part de Fargent que les musulmans s'étaient engagés a payer. A cette nouvelle, le sultao, au rapport de Bohareddin , envoya un député au roi avec de riches présens , et le fit siduer en son nom. Le roi étant parti, Richard prit le commandement en chef de Tarmee chrétienne.
Cependant il s'était élevé quelques difficultés au sujet de la capitulation d'Acre. Ibn-alatir rapporte que le paiement de la somme avait été partagé en deux termes (l) : la moitié de cet argent devait être remise un mois après l'occupation de la ville , c'es&à-dire , le 1 8 régeb [l 0 août ] , jour fixé pour le premier terme, et le reste dans l'autre mois. Outre l'argent fixe pour le premier terme, Saladin devait remettre tous les prisonniers chrétiens, avec la croix du crucifiement; en attendant, la garnison devait rester entre les mains des chrétiens, comme garans de la parole du sultan. Saladin ayant en communication du traité, hésita d'abord à le reconnaître, tu
Ju'il n'y avait pris aucune part U assembla ses émirs et ieor eraanda conseil; tous répondirent : « Les musulmans qui » sont dans la ville sont nos frères ; ils sont nos compagnons \ 9 nous ne pouvons apporter d'excuse ; il faut absolument 9 donner ce qu'on demande. » Dès-lors Saladin se mit en devoir de r^plir les conditions du traité.
Suivant Emad*eddin , « comme il était sans argent, il en fit venir de se» provinces , et ramassa les cent mille pièces d'or qui devaient former le premier paiement ; de plus , il fit venir de Damas la croix du crucifiement et les prisonniers chrétiens ; et sur ce que le bruit avait courujque cette croix
(i) Boba-eddin dit en trois.
BBLATIFS AUX CR01SADB9. 319
n'était pas la véritable , que celle qui avait réelleiiient servi au crucifieiueni du Messie avait ete envoyée au calife de Bagdad, il offrit aux chrétiens de les détromper : leurs députes vinrent pour voir cette croix ; ils la reconnurent , ils fléchirent le genou devant elle , et purent se convaincre de la bonne volomé du sultan, n
Malheureusement , suivant Boha-eddin , Saladin n'avait pu encore se procurer qu'une partie des prisonniers qu'il s'e'tait engagé à remettre ; il n'en avait reçu que six cents de Damas; de plus, il lui manquait une partie des prisonniers nobles. Les esprits ne tardèrent pas à s^nflammer.
Ibn-alatir met tout le tort du c6té des chrétiens. II commence par les accuser d'avoir , dès le premier jour de leur entrée dans Acre, violé leur parole, en ce qu'au Ueu de laisser les musulmans libres dans la ville , ils s'étaient saisis de leurs personnes et les avaient enfermés dans un lieu particulier, donnant pour motif que, par cette rudesse, ils obtiendraient plus facilement l'argent et ce qu'on leur avait promis; ensuite il raconte que les chrétiens proposèrent à Saladin , on qu'on leur remit tout à-ia-fois l'argent, les prisonniers et ia croix, dans lequel cas ils renverraient eux-mêmes sur-lechamp tous les musulmans d'Acre, on que, si Saladin ne remettait que la moitié de l'argent , eux-mêmes ne renver^ raient qu'une partie des musulmans, sauf à mettre le reste en liberté , quand toute la somme serait acquittée.
Là-dessus Saladin, au rapport de Boha-eddin, fit une autre proposition : u De deux choses l'une , dit-il aux chré* 9 tiens : ou renvoyez dès à présent tous les musulmans libres, « et moi je vous remettrai l'argent que j'ai entre les mains , « ainsi que les prisonniers et la croix ; pour le reste, je vous V donnerai des gages : ou bien , si vous ne mettez en liberté «qu'une partie des musulmans, donnez vous-mêmes des 9 gages comme garantie que vous renverrez le reste quand 9 il en sera temps. » A cela les chrétiens répondirent que c'était faire injure à leur bonne foi; qu'ils renverraient les musulmans lorsque le moment serait arrivé; qu'en attendant, leur parole devait suffire.
Cette réponse ne satisfit pas Saladin. Au rapport dlbnalatir, il demanda, pour sa propre sûreté , qu'ils jurassent de nouveau d'être fidèles au traité, et que les templiers se rendissent garans de leur parole; car, observe l'auteur, ces hommes religieux pensaient que la foi jurée doit être obser-*
3â0 EXTRAITS D'ADTfeURS ARABES
vee (l) ; mais les templiers refusèrent de se rendre cmition. tt Nous ne voulons , dirent-ils , jurer ni nous engager pour 9 quoi que ce soit, .crainte de quelque perfidie de la part des n musulmans de la ville, o De leur cote, les chrétiens repondirent : a Donnez-nous d'abord l'argent et les prisonniers » avec la croix , et nous verrons ce qui nous reste à faire. » Alors , continue Fauteur arabe , Saladin commença à croire que les intentions des chrétiens n'étaient pas droites. En effet, ajoute l'auteur, c'était vouloir user d'artifice : les chrétiens auraient renvoyé les pauvres et les soldats de Parme'e qui ne pouvaient payer de rançon , et ils auraient gardé les émirs et les riches pour leur faire payer bien cher leur liberté. Eb conséquence , ie sultan refusa de rien remettre.
Suivant Boha-eddin, le premier terme se passa inutilement en négociations. Le jour même du 18 régeb, les chrétiens ayant envoyé sommer Saladin de faire le premier paiement, Saladin répondit qu'il ne donnerait rien , à moins que les Francs ne renvoyassent tous les prisonniers musulmans , ou ne présentassent des gages. Là-dessus les esprits s'aigrirent, le temps s'écoula sans rien décider. Ce fut alors, poursuit Boha-eddin , que le maudit roi d'Angleterre, furieux du r|tard qu'on mettait à lui livrer l'argent et les prison^ nîers , médita une vengeance terrible.
Le mai*di 97 de régeb, huit jours après l'expiration du premier terme , le roi monta à chevd et sortit avec son armée dans la plaine d'Acre, faisant amener derrière lui tous les prisonniers musulmans , de qui Dieu avait décrété pour ce jour-là le martyre ; ils étaient au nombre de plus de trois mille, tous garrottés et enchaînés. Au signal donné, les Francs tombèrent sur eux, l'épée à la main , tous à-la-fois et comme un seul homme, et les massacrèrent de sang-froid, en frappant d'estoc et de taille. Les avant-postes musulmans,
|>lacés à quelque distance , iCperçurent le mouvement de 'armée chrétienne; mais ils crurent d'abord qu'elle venait livrer bataille ; personne dans l'armée ne se doutait de ce que voulait faire le roi. Les avant-postes se contentèrent
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Cet ëloge des templiers est d'autant plus remarquable, que c'est principalement sur ces religieux que sont tombés les reproches de mauvaise foi et de méchanceté, si communs à cetle époque.
RBLATIP8 AUX CROISADES. 391
d'avertir Saladin du moavenient des chrétiens. II y eat un léger .engagement ; quelques guerriers furent tues de part et d'autre; enfin la nuit vint, et les deux armées retournèrent dans leurs positions (l). Ce fut seulement le lendemain an point du jour que les musulmans , étant retournés dans la plaine y s'aperçurent du massacre de leurs frères; ils virent ces martyrs étendus par terre , et en reconnurent plusieurs. Ce spectacle causa à tous une douleur extrême, une affliction inexprimable; tous furent indignés de la conduite du roi d'Angleterre : car, remarque l'auteur, il avait été convenu que, quoi qu'il put arriver, on respecterait la vie des prisonniers. Les conventions portaient qu'ils seraient mis en liberté si l'on exécutait la capitulation ; sinon qu'on les traiterait en prisonniers de guerre : mais ce maudit ne craignit pas de se montrer parjure, ou plutôt il ne fit que manifester ce qu'il avait dans le cœur, et ce qu'il aurait fait tout de même si on lui avait remis l'argent, les prisonniers et la croix. Les chrétiens ne laissèrent en vie que les prisonniers de distinction, dont ils espéraient tirer une bonne rançon , entre autres Caracousch et Maschtoub, l'un gouverneur et l'autre commandant d'Acre, et ceux qui, par leur bonne constitution, pouvaient les aider utilement dans les travaux et les bâtisses qu'ijs se proposaient de faire (â).«
Ëmad-eddin s'exprime ainsi an sujet des priso|inîers : & Après la retraite des chrétiens dans la ville, nous trouvâmes les martyrs musulmans exposés tout nus sur le sable. Noos allâmes les visiter. Us reconnurent leurs amis et leur racontèrent ce qu'ils avaient souffert pour la cause de Dieu, quels honneurs ils avaient reçus , quels avantages ils avaient
(l) Émad-eddin suppose an contraire que Te massacre de» prisonniers eut lieu en pre'sence de Tarmée musnlmane, et que cette circonstance donna lien à un combat terrible.
(s) Boba^ddin ajoute que, suivant quelques-uns, Richard se porta à cette exécution en représailles des chrétiens qui avaient péri dans les combats précédens. Suivant d*autres, Richard voulat tout simplement se débarrasser de cette multitude de prisonniers, qui, pendant rezpédition quil allait entreprendre, auraient pu gêner sa marche. Ni f une ni Tantre explication ne sont vraisemblables. 11 y a plutdt lieu de croire que Richard et^ses compagnons avaient compté sur Te prix de la rançon des prisonniers mosulmans , et que le dépit les rendit barbares.
SI
39S EXTRAITS d'acteurs ABABES
acquis par le martyre, de quelle béatitude Hs jouissaient au prix de leur sang, n
Telle est la manière dont les auteurs arabes racontent cette affaire. Leur récit est très-obscur, et nous avons tâché de ie rendre le plus clair possible. On fera bien de le comparer avec celui des auteurs chrétiens , et sur-tout de Gautier V^inisauf, qui était alors avec Richard. Au reste , Saladin respecta la vie des prisonniers chrétiens. Au rapport d'Émad-eddin . comme après un tel massacre on ne pouvait plus compter sur un accommodement, il renvoya les prisonniers à Damas avec la croix du crucifiement. Ce n'est pas, ajoute Ëmadeddin , que le sultan , en gardant cette croix , voulut lui faire honneur ; mais il savait que rien ne faisait autant de peine aux chrétiens que de la savoir entre les mains des musulmans , et sous ce rapport il y tenait.
Au milieu de ces querelles et de ces prétentions réciproques, les chrétiens avaient pris possession de la ville. Les mosquées, converties d'abord en églises à la première entrée des chrétiens dans ia ville, et redevenues mosquées lorsque Saladin s'en empara, furent de nouveau changées en temples chrétiens. L'historien des patriarches d'Alexandrie remarque à ce sujet que, lors de l'occupation d'Acre par Saladin , on affecta d'employer les prisonniers chrétiens à laver les murs et les portes de la principale église-, et à effacer les figures de saints représentées en peinture ou en sculpture; et qu'a leur tour les chrétiens, en rentrant dans la ville, firent servir les prisonniers musulmans à laver, de nouveau l'église et à rétablir les anciennes figures. Pendant ce temps, Saladin s'était placé avec son armée sur le mont Karouba , dans son ancien camp, à quelque distance de la ville; il n'était resté près de la ville que les avant-postes musulmans , qui instruisaient le sultan de tous les mouvcmens des chrétiens. Saladin aurait vivement désiré d'en venir aux mains ; les auteurs arabes peignent très-bien l'état de son ame, en le comparant à une lionne qui a perdu ses petits, ou à une mère qui est privée de son fils unique : mais les Francs s'occupaient d'autres intérêts. Pendant le premier mois qui suivit l'occupation d'Acre , il n'est fait mention que de quelques légères escarmouches. Enfin le roi, ayant réglé les affaires de la ville, se disposa à se remettre en campagne.
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