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394 EXTRAITS d'acteurs ARABES

On était alors au l^*" de schaban [fin d'août], deux jours après le massacre des prisonniers musulmans. Les chrétiens suivirent les bords de la mer, laissant à leur gauche les montagnes de laPbenicie et de la Palestine. Ces montagnes étaient couvertes de de'tachemens musulmans qui ne leur laissaient pas de repos': tantôt Saladin prenait les devans, tantôt il se plaçait sur leurs derrières; il ne négligeait aucune occasion de les attaquer et de les rompre, u J'étais alors auprès de lui, dit Boha-eddin ; je ne le quittai pas dans toute cette guerre. Le pays était dévaste , et les deux armées eurent beaucoup à soufirir du manque de vivres. Souvent on ne pouvait trouver du pain , et le biscuit était fort rare.

o L'armée chrétienne , poursuit Boha-eddin , était partagée en trois corps, chacun en état de se défendre. Le premier était commande par l'ancien roi de Jérusalem ( Gui de Lusignan ] , et formait l'avant-garde ; le second , placé au centre , était compose des Anglais et des Français ; le reste formait l'arrière-garde. Au milieu de i'ar^née. dominait une espèce de tour roulante, semblable à un de nos grands minarets, et place'e sur un char; c'était l'étendard des chrétiens. Outre cette division générale , les trois corps se subdivisaient chacun en deux parties : l'une , marchant a une certaine distance de la mer, faisait face aux» soldats musulmans et repoussait leurs attaques; l'autre, longeant les bords de la mer, était couverte par la première et mise à l'abri de nos coups. Quand les premiers étaient fati^ue's,^ les seconds, prenaient leur

f»Iace. Pour la cavalerie, elle se tenait constamment au miieu , ayant autour d'elle l'infanterie , semblable à un mur , et ne sortant jamais des rangs que dans les cas extraordinaires. Les soldats étaient couverts d'une espèce de feutre épais, et de cottes de mailles aussi amples que fortes, ce qui les mettait à l'épreuve des traits. J'ai vu des soldats qui avaient jusqu'à vingt-un* traits sur le corps , sans marcher pour cela moins à l'aise (l). Eux, au contraire, nous perçaient avec leurs zenboureks, tuant à-la-fois le cheval et le cavalier (3). Je parle ici de ce que j'ai vu , ou de ce que m'ont

(i) Emad-cddin compare à ce sujet les goerrrera chrétiens à des hérissons.

(2) On a dit ci-dessns, dans la note de la page t65, en qnot consistait le zenboorek; Thistorien des paU'iarches cTAiezandrie a|oDte qve

RELATIFS AUX CROISADES. 39â

dit les transfuges et les prisonniers. Les Francs g^ardaient le même ordre, soit en marche, soit pendant le combat; ne s'ëcartant jamais du gros de l'armée, quelque tentative qu'on fit pour les attirer hors des rangs. Les trois corps de l'armée se soutenaient mutuellement; quand l'un était menace, les autres venaient à son secours. La marche était lente , car les chrétiens allaient de conserve avec la flotte qui longeait la c6te , et qui était chargée de vivres et de provisions. Les journées e'taient petites, à cause de l'infanterie : en effet, parmi les fantassins , les uns tenaient tâte à l'armée musulmane ; les autres, qui côtoyaient les bords de la mer, portaient sur leur dos, faute de Mtes de somme, les bagages et les tentes. Or , remarquez la constance de ce peuple , de s'exposer ainsr aux fatigues les plus pe'nibles , sans être paye , sa^s retirer aucun avantage réel.

» Ordinairement les musulmans attaquaient Parmee chrétienne p^r trois cotes diffe'rens, à l'orient, au nord et au midi ; le c^te seul de la mer restait libre. J'ai vu , dans ces occasions, le sultan courir entre les deux armées, au milieu d'une pluie de traits , n'ayant à ses côtes qu'un ou deux ecuyers, et allant d'un rang à l'autre; je l'ai vu animer ses guerriers et les enflammer d'ardeur. L'air retentissait du bruit des tambours et des trompettes , et des cris de nos soldats, qui s'excitaient par ces mots, Dieu est grand! Dieu est grand! et cependant l'armée chrétienne gardait ses rangs : elle ne se troublait pas; elle ne dérangeait pas son ordre; elle ne se séparait pas; elle accablait nos chevaux et nos cavaliers de traits et de blessures. Presque toujours l'attaque durait pendant la marche; mais une fois l'armée chrétienne arrêtée pour camper, il fallait se retirer; les nôtres n'auraient pu l'attaquer avec avantage, et le plus sûr était de s'éloigner, n

Tel est le tableau que fait Boha-eddin du courage f t de la discipline de l'armée chrétienne. C'est le témoignage d'un témoin oculaire ; et ce témoignage est d'autant plus précieux, qu'il est dans la bouche d'un ennemi. Boha-eddtn entre

dans la marche on avait construit des chariots munis de mantelets, sur lesquels étaient placés les guerriers armés du zenbourek, et qui suivaient tons les mouvemens de Tarmée; on avait ^arni de ces chariots tout le c6ié de Tannée qui faisait face aux musulmans. ,

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ensuite dans le détail des marches des deux armées. Comme il s'y trouvait de sa personne, il n'épargne pas la plus petite circonstance ; c'est le faible d'un homme qui a tu , et qui croit que tout est également intéressant. Nous nous bornerons aux particularités qui peuvent peindre l'époque, ou oui appartiennent directement à notre sujet, laissant de cote tout ce qui nous a paru indigne de fixer les regards de l'histoire.

Le départ de l'armée chrétienne eut lieu le l*** de schaban [fin d'août]. En partant, les chrétiens allumèrent de grands feux ; c'était le signal ordinaire de la marche. Aussitôt Saladin se mit a leur poursuite. Les chrétiens arrivèrent d'abord à Caïfa. En route, leur arrière-garde avait été surprise par l'avant-garde musulmane , que commandait Afdal , fils de Saladin , et elle aurait été en grand danger, si le roi d'Angleterre n'était venu la délivrer (1). L'armée chrétienne s'arrêta quelques jours à Caïfa, pour faire venir du renfort d'Acre; elle se reposa un moment dans Césarée, et de là continua sa marche vers Arsouf. Pendant ce temps , elle ne cessa d'être harcelée par Saladin : tous les chrétiens qui tombèrent entre ses mains , eurent la tête tranchée; c'était en représailles du massacre des musuhnans pris dans Acre; le sultan avait juré de n'épargner aucun chrétien. Boha-eddin cite plusieurs exemples de ce genre; nous en rapporterons un ou deux, u Un jour, dit-il, qu'après avoir fait mourir quelques prisonniers chrétiens , Saladin venait de se reposer et de faire sa prière de midi, on lui amena un chrétien de bonne mine, et qui, à son air, paraissait d'un rang distingué : il lui fit d'abord quelques questions sur l'état de l'armée chrétienne, sur les raisons qui rendaient sa marche si lente ; après quoi il ordonna de lui couper la tête. A ces mots, le chrétien, consterné, offrit de se faire échanger contre un des musulmans qui étaient captifs dans Acre : Saladin demanda que ce fut contre un émir ; et comme le prisonnier n'était pas d'un rang assez élevé, sa proposition filtre jetée. Cependant sa naissance , sa bonne mine , tout parlait en sa faveur; en vérité , poursuit Boha-eddin , je n'ai jamais vu de si bel homme, ni de figure si intéressante. Saladin fit suspendre

(l) Ibn-alatir dit que les musiiImaDS refaBèrent de prendre ptrt à raction , sous prétexte qa*ib manquaient d'armes. Cette participante ne donnerait pas une haute idée des ressources de Saladin.

l'exécution : un moment après il le rappela pour se plaindre à lai du massacre des prisonniers musulmans ; ce chrétien reconnut l'injustice de cette action et en rejeta la faute sur le roi d'Angleterre. Le sultan fit ensuite sa prière du soir; puiSf suivant son usage, il monta à cheval, et au retour fît couper la tête au chrétien. »

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