S LXI
Combat d*Ar80iif.
Suite de l'année 587 [septembre i191 de J, C,J. Nous suivons toujours le récit de Boha-eddin.
<r Saladin ne ne'gligeait aucune occasion d'en venir aux mains; tour-à-tour à l'avant-garde, sur les flancs et à Farrière-garde de l'arme'e chrétienne, il ne lui laissait aucun repos. Dans une de ces occasions périt un de ses plus braves mameloucks; il se nommait Aiaz le Long. L'action eut lieu près des bords du fleuve Cassab , ou des Roseaux : le cheval du mamelouck se cabra, et il fut tue sans pouvoir se défendre. « C'était , dît Bohaeddin, un des plus grands lieVos de l'islamisme : sa bravoure était également célèbre dans les deux armées; il avait, par ses exploits, rendu croyable tout ce qu'on raconte des héros de l'ancien temps ; quand il paraissait, les Francs prenaient la fuite. Sa mort causa une donleur gene'rale. «
Cependant un députe du roi d'Angleterre se présenta au camp , demandant à parler a Malek-adel : on e'tait alors au 11 du mois de schaban. Le députe' représenta à Malek-adel que cette guerre durait depuis trop long*temps ; que les deux armées avaient essuyé' de grandes pertes; que l'intention du roi, en venant dans ce pays, n'avait ete que de secourir les Francs de la Palestine; qu'il consentait à faire la paix , et à ce que chacun mit bas les armes. Peu de temps après , le roi ayant appris que Malek-adel était venu jusqu'aux avant-postes, voulut avoir une entrevue avec lui. Dans cette confe'rence, il parla de nouveau de son désir de faire la paix, à quoi Malekadel répondit: a Vous ne cessez de parler de paix; que ne n dites-vous enfin , au juste, ce que vous voulez? a Le roi répliqua : tt La première condition de la paix est que vous ren- » diez 9hx chrétiens le pays que vous leur avez pris, et que
328 EXTRAITS d'aUTECRS ARABES
m VOUS rentriez dans vos anciennes limites, n A ces mots , IMalek-adel s'indigna, et la confeVence fut rompue (l).
Sur ces entrefaites, l'armée chrétienne arriva aux portes d'Arsouf, sur les bords de la mer. Alors s'engagea un combat que Boha-eddin dit avoir ete un crève-cœur pour les musulmans. La ville est précédée de jardins , et une forêt se trouve dans le voisinage; le chemin qui conduit à Arsouf est étroit, et le sultan fit à dessein occuper toutes les issues , pour enfermer les chrétiens et les pousser dans la mer. En>ad-cddin observe, à ce sujet, qu'en un moment les flèches de l'armée musulmane environnèrent les chrétiens , comme les cils entourent les yeux. On était alors «u 14 de schaban. Les chrétiens furent accables d'une grêle de traits , et attaques par derrière, par devant, et sur le flanc gauche. Ils essayèrent d'abord de presser le pas, afin de se rendre au lieu de leur campement; a la fin, ne pouvant plus avancer, ils firent volte-face et en vinrent aux mains.
Cette journée est ainsi décrite par Boha-eddin : u IJarmée chrétienne était horriblement pressée. Le sultan allait et venait d'une aile à l'autre , animant ses soldats; je le rencontrai moi-même plusieurs fois, n'ayant qu'un page à ses câtés. Je vis aussi son frère Malek-adel traverser le champ de bataille au milieu des javelots. L'infanterie chrétienne atteignit les jardins d'Arsouf; alors la cavalerie, qui jusque-là n'avait pris aucune part au coknbat, s'ébranla pour charger. Je vis les cavaliers rangés au milieu de l'infanterie, la lance en arrêt et criant tous à-la-fois, comme un seul homme; je vis l'infanterie ouvrir ses rangs , et la cavalerie sortir par tous les cotés et fondre sur notre droite, notre gauche et notre centre. £n un moment nos soldats furent mis en fuite. Moi , qui étais au centre, voyant cette partie de l'armée en déroute, je
(i) Boha-eddin obsenre que ce fut le fils de Honfroy qai §ernt d*interprète aux deux princes. Le> fils de Honfroj avait été fadis un dos plus puissans seigneurs de la Palestine. Ce passage et d^antres qui précèdent, donnent lieu de remarquer qu*à cette époque les seigneurs chrétiens les plus puissans ne dédaignaient pas dapprendre la langue arabe , et de s*en servir dans foccasion. Boha-eddin ajoute qn*il vit pins tard le fils de Honfroj, lors de la conclusion de la paix , et qae ce |enne homme lui parut de la plus grande beauté, k cela près , ajoate-t-il , que , suivant la mode des Francs , il apoit la barbe, rasée.
BBIATiFg AUX CROISADES. 399
courus yers la gauche et j'y tronyai le même desordre : alors je courus au pavillon du sultan , point de ralliement de l'armée ; mais qu'j vîs-je? dix-sopt hommes, et pas davantage ; tout le reste avait pris la fuite. Cependant les drapeaux du sultan étaient encore debout; les tambours battaient, les trompettes sonnaient; Saladin espérait toujours rallier les fuyards; à chaque fujard qui passait, il faisait courir après lui et le ramenait. Heureusement on n'avait pas long-temps à fuir : la forât qui e'tait dans le voisinage recevait les soldats, et les chrétiens n'osaient avancer, crainte d'embuscade. Quand les Francs chargeaient, nos troupes prenaient la fuite et se sauvaient dans la forêt : s'arrêtaient-ils, elles s'arrêtaient ; chargeaient-ils de nouveau, elles se remettaient à courir, mais toujours en se battant. Ces charges et ces fuites se renouvelèrent jusqu'à trois fois. A la fin , l'ennemi n'e'tant plus inquiète se remit en marche et entra paisiblement dans Arsouf. Pour les musulmans , ils se retirèrent sur une colline voisine. J'étais alors auprès du sultan, occupe à le consoler; il ne voulait recevoir aucune consolation. On venait de lui dresser à la hâte une petite tente : nous le pressâmes de prendre quelque nourriture; ce qu'il fit, mais en très-petite quantité. Pendant ce temps , il regardait passer les blesses et les faisait soigner. Ce jour-là, il y eut un grand nombre de martyrs musulmans; les blesses furent aussi, de part et d'autre, fort nombreux. Le sultan était si aigri de l'issue de ce combat , qu'un chrétien étant tombe en son pouvoir, il lui fit trancher ia tête : son cœur était en proie à une douleur dont Dieu seul peut se faire une ide'e. La veVite est qu'il n'y eut pas, dans Tarmee, de musulman qui n'eut le cœur ou le corps brise. Le lendemain , dimanche , le sultan revint offrir le combat aux chrétiens; mais ils étaient si fatigue's de l'action de la veille, qu'ils ne sortirent pas de leurs lignes. »
Les auteurs chrétiens ont longuement parle de ce combat. Boha-eddin a parfaitement rendu justice à la bravoure des Francs; Ibn-alatir reconnaît aussi que, sans le voisinage de ia forêt, les musulmans étaient perdus (l).
(i) Emad-cddin fait meation d*an chef de Farmëe chrëtienne qui, ditril , combattait avec beaucoup de valeur, et qui fut tué avec un grand nombre des siens : c'est Jacques d'Avesne. Voyez Gautier Vinisauf , au tome I^ de ia Bibliothèque des Croisades, page 69S.
330 EXTRAITS d'aCTEUBS ÂRÀBB8
jLxn.
Sabdin détruit Ascdion.
Suite de l'année 587 [septembre ii9i de J, C], Saladhi
fut SI abattu des pertes qu il avait essuyées devant Arsouf ,
qu'il cessa de poursuivre les chrétiens , et se porta loin des
bords de la mer vers Ramla, L'arme'e chrétienne entra dans
JaâTa sans rencontrer d'obstacle ; encore la conquête d'As-
calon, et les Francs occupaient de nouveau toute la cote
jusqu'aux frontières d'Egypte. Ascidon , ville fort bien située ,
était alors très-considérable; les Francs, en s'en rendant
maîtres , auraient pu de là tirer de grands secours pour
la conquête de Jérusalem; de plus, ils auraient coupé les
communications de Saiadin avec l'Egypte: il était donc de la
plus grande importance de sauver Ascalon de leurs mains.
Saiadin, suivant Ibn-alatir, assembla ses émirs et proposa
d'y loger une bonne garnison; mais les émirs craignirent
d'exposer leur propre vie , et furent d'avis de détruire la
ville, u Voyez, lui dirent*ils, ce qui vient de nous arriver.
n Quand les Francs attaqueront Ascalon , il faudra que nous
9 nous portions dans le voisinage , et notre situation de-
9 viendra la même qu'au siège d'Acre. Notre position peut
» devenir très-critique : l'ennemi est fort , et nous sommes
n faibles ; gardo usinons de consumer notre teinps et nos
^forces à défendre les murs d'une vîlie; attendons plutôt
n d'être remis de nos fatigues. » Ce discours affligea beaucoup
Saiadin. II persista dans son dessein , et désigna une partie
de ses guerriers pour aller prendre la défense d'Ascalon;
mais aucun ne voulut obéir, u Puisque vous desirez tant de
» conserver Ascalon, lui dirent les émirs, venez avec nous,
f> ou du moins donnez-nous un de vos fils aînés pour nous
n commander; car nous ne voulons pas nous exposer ao sort
f> de la garnison d'Acre, n Alors Saiadin se décida malgré
lui à sacrifier Ascalon. II profita du moment où les chrétiens
étaient encore à JaHa^ occupés à en relever les fortifications,
pour prendre avec lui quelques troupes, et se rendit triste^
ment devant cette grande cité.
Boha-eddin l'accompagna dans ce voyage. * Nous partîmes, dit-il, le 18 de schaban. La première nuit, Saiadin eut l'esprit très-agité; il était tout préoccupé de ce qu'il allait faire.
RELATIFS AUX CROXSABBS. 331
Le lendemaiDy aa point du jour, îl m'appela aaprèsde lai , et , entre aotres choses, me dit : o Devant Dieu, j'aime beaucoup 9 mes enfans; mais il m'en coûterait moins de les perdre tous « â-Ia-fois que d'dter une seule pierre de ces murailles ; ce- 9 pendant, si telle est la volonté de Dieu , et que ce sacrifice 9 aoit nécessaire à i'islamisme, jé me soumettrai. 9 Là^dessus, il se mit en prières et consulta le Seigneur. Dieu lui ayant inspiré de détruire Ascalon , vu qu'il n'était pas en état de la défendre, il prit son parti; et appelant aussitôt le gouver^ neur , il lui donna les ordres nécessaires. On assembla des maçons et des travailleurs , et la démolition commença : le travail fut réparti entre plusieurs émirs ; chacun eut à détruire une tour ou un pan de muraille. La ville était fort belle et d'une bâtisse très-solide. Combien il était douloureux de voir une telle ruine ! ce spectacle nous causa à tous une grande tristesse. Ce qu'il j eut de plus déchirant, ce fut de voir les habitans , chassés de leurs demeures , vendre à la hâte ce qu'ils ne pouvaient emporter, et se retirer en fugitifs, les uns en Sjrie, les autres en Egjpte. •
Le sultan et son fils Afdal pressaient en personne la destruction de la ville. II était d'autant plus important de se hâter, que les chrétiens étaient alors a Jaflfa, et qu'il était à craindre qu'à la nouvelle de la résolution de Saladin , ils ne vinssent , an milieu du désordre, prendre la ville et ne fissent manquer le but désiré. De son cdté, Malek-adel, qui avait alors le commandement de l'armée , ne perdait pas de vue les chrétiens. Le roi d'Angleterre ayant sur ces entrefaites fait faire de nouvelles propositions de paix , Malek-adel feignit d^ prêter l'oreille, pour donner à son frère le temps d'achever son entreprise. Le sultan , pour aller plus vite , fit mettre le feu aux maisons et aux tours, après quoi il retourna à Ramla, dans le voisinage de Jérusalem. Il fit raser les fortifications de Ramla; il détruisit également l'église de Lidda et tous les édifices où l'ennemi aurait pu se retrancher. Cela fait, il se rendit à Jérusalem.
Tous les efforts de Saladin devaient tendi*e désormais à sauver la ville sainte. On trouve , dans la compilation des Deux Jardins, une lettre qu'il écrivit en cette circonstance, et où il disait que , dans l'état actuel des choses , les chrétiens n'ayant plus que deux places à attaquer , Ascalon et Jérusalem, et ces deux villes ne pou vaut être défendues a-larfois, vu qu'elles auraient chacune exigé une garnison de trente mille
339 EXTRAITS d'aUTBURS ARABBS
hommes, H avait cru devoir sacrifier ia première et se borner à la ville sainte.
Le prince, non content de dévaster tous les environs et de se rendre maître des hauteurs voisines , entra dans Jérusalem et en examina minutieusement les fortifications. On était alors au 5 de ramadan [ fin de septembre]. II ordonna les re'paratîons nécessaires; il fit faire de grands approvîsionnemens , et le 8 il retourna à son camp.
Boha-eddin rapporte que, le jour même de son arrivée, les chrétiens étant sortis de JafTa pour aller au fourrage , furent surpris par les musulmans et tués en grande partie. u Nous apprîmes plus tard, ajoute Boha-eddin, que parmi ces chrétiens était le roi d'Angleterre, et qu'il n'échappa à la mort que par le dévouement d'un des siens, qui lui fit un rempart de son corps et se fit tuer à sa place (1 ). »
Cependant, le parti qu'avait pris Saladin de détruire Ascalon avait déconcerté les chrétiens. Ibn-idatîr rapporte qu'ils eurent beaucoup de douleur d'être ainsi frustrés des ressources que devait leur offrir une si puissante ville. Le marquis de Tjr profita de cette circonstance pour exhaler sa haine contre le roi d'Angleterre. Ce marquis est le même qui avait défendu Tjr contre Saladin; il était fort considéré pour sa prudence et son courage; mais en ce moment il était brouille avec le roi et s'était réfugié à Tyr. Au rapport dlbn-alatir , quand il apprit la destruction d'Ascaion, il écrivit au roi en ces termes : a Dieu nous garde d'un homme n comme vous pour nous commander! Insensé que vous êtes! 9 Quoi! vous saviez que Saladin démolissait Ascalon, et vous n n'avez pas volé pour l'arrêter ; vous n'avez pas profité de n cette occasion pour entrer dans la ville sans combat et sans n résistance ! S'il sacrifiait Ascalon , n'est-ce pas qu'il se sen- 9 tait hors d'état de la défendre? Par Jésus-Christ ! si je m'é- » tais trouvé là, nous serions à Theure qu'il est maîtres d'Asn cidon , et il y aurait tout au plus une tour de détruite. » Le marquis ne se borna pas à ces reproches ; il envoya un député à Saladin pour s'allier avec lui contre le roi d'Angleterre. Son
(l) Ibn-aiatir ^t au contraire , arec plus de Yërité , que ce fidèle serviteur se fit prendre en criant quV/ était le roi; ce qui permit i Richard de se sauver par la fuite. I! ^agit ici d*un trait de dévouement d'un gentiibomme provençal » qui a été céltfbrtf par tons les astsun ebrétiens du temps.
RBLATIFS AUX CR0ISÂDB8. 333
dessein ëtah de chasser le roi et de rester seul maître des place» chrétiennes. En attendant , suivant Boha-eddin, il demanda au sultan qu'on lui remit Sidon et Beryte ; à cette condition, il promettait de commencer une guerre ouverte contre le roi. Cette querelle causa un grand plaisir a tous les musulmans , et Saladin fit tout ce qu'il put pour l'envenimer. Le sultan consentait a remettre Be'rjte et Sidon , mais seulement lorsque le marquis aurait commence les hostilités , et que, s'emparant d'Acre, il aurait mis en liberté les musulmans qui j étaient retenus captifs.
S Lxin.
Nifgociations de Saladin avec les chrétiens.
Suite de l'année 687 [U9I de /. C.]. Nous laisserons parler Boha-eddin.
Lorsque le roi d'Angleterre apprit les relations 4u marquis avec le sultan , il se hâta d'envoyer ù Saladin un député pour renouer les négociations. En même temps, if courut à Acre pour mettre cette ville en état de défense. Ensuite, il adressa à Malek-adel , qu'il appelait son frère et son amt^ i^ne lettre ainsi conçue : « Saluez le sultan de ma part, et lai re* 9 présentez que les musulmans aussi bien que les chrétiena « sont fatigués de cette guerre; que le pays s'épuise tous les 9 jours davantage , et qu a la fin il ne restera rien ni. aux uns . 9 ni aux autres. Oites-Jni que les esprits sont lassés; .que de. n part et d'autre nous avons fait tout ce.qu'il était possible de » faire. La querelle roule maintenant sur Jérusalem, sur le " bois de la vraie croix et sur la Palestine. Jérusalem est le V berceau de notre religion ; et quand il ne resterait qu!un n seul d'entre nous, nous n'y pouvons renoncer. A l'égard de 9 la Palestine, rendez-nous la partie qui est en deçà du Jourr « dain et gardez l'autre.^ Pour ce qui est de la croix, c'est un n morceau de bois qui n'a aucune valeur pour vous , et ^ui 9 est très-précieux iV nos yeux ; nous supplions le sultan de 9 nous l'accorder : alors nous vivrons les uns et les autres en « paix, et nous nous reposerons de nos fatigues, n Le sultan, après avoir assemblé son conseil, proposa de faire la réponse suivante, laquelle fut adoptée tout d'une voix, a Jérusalem « est aussi sainte pour nous que pour voui ^ elle est mâme 9 pins précieuse à nos yeux; car c'est le lieu d'où notre pro*
334 EXTRAITS d'auteurs ARAHES
» phète est parti pour monter aux cieux et où les anges s'asn semblent. Ne t imagine pas que noas soyons disposés à j n renoncer ; ce serait nous rendre coupables aux jeux des n musulmans. Quant à ce qui est du pays, il nous appartenait n dans l'origine ; vous ne l'aviez pris que par suite de la fai- » blesse des musulmans. A l'égard de la croix , il vaudrait n mieux qu'elle n'existât pas; et si nous la conservons, ce 9 n'est que dans la vue de quelque avantage pour l'islamisme , n de quelque bien qui compense tout le reste. »
Quelques jours après , le roi fit faire de nouvelles propositions. Il odrit a Malek-adel de lui donner sa sœur en mariage, avec la ville d'Acre et tout ce que les chrétiens possédaient sur la cote. Sa sœur était veuve de l'ancien roi de Sicile et avait suivi le foi dans cette guerre. D'après les intentions du roi , la princesse aurait apporté en dot les villes chrétiennes, et Malek-adel aurait reçu de son frère Jérusalem et tout ce que les musulmans avaient pris aux chrétiens. L'un et l'autre auraient résidé à Jérusalem avee le titre de roi et de reine de Jérusidem. Le roi mettait pour toute condition à cet arrangement, qu'on lui rendit la croix, et que les templiers et les hospitaliers fussent rétablis dans leurs anciens domaines; il demandait encore que, de part et d'autre, les prisonniers fussent renvoyés libres : à ces conditions , il s'engageait à remettre a la voile et à retourner dans ses états. Ces propositions flattèrent beaucoup Malek-adel ; il se hâta d'en faire part au sultan. C'est Boha-eddin lui-même qui fat chargé dé la négociation. Mais le prince regarda les propositions du roi comme peu sérieuses et comme une chose sans conséquence; cependant, pour ne pas faire de la peine à sdn frère, il répondit que quant à lui il n'y mettait ancan obstacle. On continua donc à négocier. A la fin , le roi , pressé de répondre, fit dire que sa sœur ne voulait pas de ce mariage; qu'à la simple ouverture qu'on lui en avait faite, elle était entrée dans une grande colère, et qu'elle avait juré de ne jamais souffrir l'approche d'un musulman. Le roi ajouta que si Malek-adel voulait se faire chrétien , on donnerait suite an projet (1).
(l) Abon{fkrage,'dans sa Chronique syriaque, rend compte de cette affaire comme d'un moyen que Richard employa pour bronifler Saladin et son frère , qn*il connaissait fort impatient d*étre en posses-
ABLATIFS AUX CROISADES. 335
£a effet, IbiMJatîr rapporte qu'au seul bruit de la proposition du roi , les prêtres , les moines et les eVéques étaient ailes trouver la princesse , et lui dire que ce serait être rebefle au Christ que de consentir à pne telle union ; que par -là die ferait douter de sa religion.
Ainsi , la proposition du roi n'eut pas de suite. Cependant, au rapport de Boha-eddin , il y eut peu de temps après une nouTelle confeVence entre le roi et Malek-adel : une tente magnifique fut .dressée aux avant-postes ; Maiek-adel s'y rendit en grande pompe ^ par ses. ordres on servit, conformément à l'usage des princes , des confitures et des rafraîchissemens. Le roi d'Angleterre y vint aussi avec sa suite , apportant ég^alement des pre'sens pour Maiek-adel , ainsi que des mets prépares à la franque. Les deux princes se traitèrent avec une grande politesse ; Malek*adel mangea des mets du roi, et le roi de ceux de Malek-adel : la plus sfrande partie de la journée se passa en entretiens, après quoi Ion se sépara amis etcontens. Le roi demanda, dans cette confeVence, une entrevue avec le sultan lui-même : mais ce prince, de l'avis de son conseil, fit répondre, qu'il' fallait d'abord se mettre d'accord; qu'il serait peu décent, après s'être abouchés ensemble, de reprendre les armqs; qu'en attendant, if valait mieux faire comme auparavant, c'est-à-dire, négocier par l'entremise d'un tiers (1).
sion de qoclqoe royaume. II dit que Saladin refusa d*abord son consentement, et quil ne feignit de changer d'idée que sur les représentations de ses amis. « II est e'vident , lui dit-on , que ia demande du « roi est impraticable, et que jamais la princesse anglaise ne voudra
• épouser un musulman; le roi le sent bien , et c'est pour cela qu'il le
• propose. Que tous coâte-t-il de faire ce plaisir à votre frère ? il
• vaut bien mieux ne pas le chagriner. » Aboulfarage ajoute que le roi était naturellement gai et joYiai , et que ce fut sans doute dans un moment de bonne humear qu*ii imagina cette ruse.
(i) Dans la même conférence, au rapport d*lbn-alatir , Richard pria Malek-adel de lai faire entendre le chant des musulmans ; Malekadel , pour lui complaire , fit venir une danseuse qui chanta un air en s'accompagnant sur son luth, et Richard parut très-satisfait. Les écrivains anglais ont parlé de la passion de Richard pour la musique: un d^entre eux dit que ce prince, les jours de fête, assistait au chœur, chantant et battant la mesure , et qu*il excitait par ses récompenses fémuiatioii des chantres d'église. Voyez au tome I«' de ia Bibliothèque des Croisades.
336 EXTRAITS d'aUTSCRS ARABES
Pendant ce temps , le marquis de Tyr paursurraît ses negociations avec Saladin ; c'est Renaud de Sidon , le même qui avait si long-temps arrête Saladin devant Schakif , qui servait d'intermédiaire» Les chrétiens qui obéissaient au roi d'Angleterre furent fort scandalises de cette démarche; aussi , quand ils voyaient Renaud , lui faisaient-ils de vifs reproches. Le marquis persistait à demander qu'on lui remît Sidon , promettant à cette condition d'attaquer le roi d'Angleterre à force ouverte. De son côte', le roi faisait sans cesse de nouvelles propositions : tantôt il offrait de partager ia Palestine 6^3 deux parts , de prendre^our lui les côtes et le plat pays avec JeVusalem , et de laisser les montagnes et les lieux élevés aux musulmans ; ou bien il proposait de faire deux parts égales, de manière que, dans \e cas où Jérusalem ne serait pas dans le lot des chrétiens, ils pussent au moins y entretenir des prêtres de leur rite. Au reste, Saladin était bien décidé à n'écouter aucune proposition. Après hi conférence, poursuit Boha-eddin , il se tourna vers moi et me dit : A Si la paix se faisait , quelle garantie aurions-nous de la fi- J9 délité des Francs à remplir leur parole? Je n'aurais qu'à 0 mourir, et ils reprendraient tes- armes. Notre inteVét est de 9 poursuivre la guerre jusqu'à leur entière expulsion du n pays , à moins que la mort ne nous prévienne. « Telle était sa manière de voir, remarque Boha-éddin;*etsi plus tard il se décida à faire la paix , c'est qu'il ne put faire autrement Cependant, au point où les choses en étaient , il fallait opter entre le roi et le marquis. Saladin consulta ses éttiits , qui tous furent d'avis de négocier avec le roi; ils frémirent a l'idée d'une alliance où les musulmans combattraient sous les mêmes drapeaux que les chrétiens : d'ailleurs ils regardaient les propositions du marquis comme impraticables. Les négo- 'ciations continuèrent donc avec le roi; il fut de nouveau
Question du mariage de Malek-adel avec ia< soeur du roi 'Angleterre. Le roi prélendit qui! n'osait contrarier son clergé, mais qu'il allait recourir au pape, comme au chef suprême de la religion chrétienne; que si le pape s'opposait aussi à cette union , il offrirait ù Maick-adcl sa nièce, encore tierge, pour lequel cas, disait-il, il n'aurait pas besoin delà dispense du pape, vu que les papes peuvent bien se mêler du mariage des veuves et des personnes qui ont -déjà subi le joug du mariage , mais non des filles, qui ne doivent dépendre que de leurs parens. •
En attendant, on continuait à se battre, et les deux armées en venaient quelquefois aux mains; mais il ne s'engageait jamais d'action sérieuse : la plupart du temps, il s'agissait d'enlever quelques bestiaux ou de faire du butin ; c'étaient les campagnes sur-tout qui souffraient le plus de ces attaques.
Enfin l'hiver" commença, et Saladin donna congé à la plus grande partie de ses troupes. Pour lui, il se rendit à Jérusalem , et y fit faire de grands travaux. Comme le roi d'Angleterre ne cessait de parler c)^ paix, le sultan chargea Malckadcl de tâcher d'obtenir des conditions honorables, car il commençait à désirer lui-même un accommodement, vu la laiïsitude de ses troupes; smon, de tratner l'affaire en longueur, afin de donner aux soldats le temps de revenir.
Ces négociations n'eurent aucun effet. Ihn-alatir en rejette toute la faute sur le roi d'Angleterre, a Ce priuce, dit -il, était très-changeant : chaque fois qu'il faisait un traite', il le défaisait; quand une affaire était arrange'e, il l'embrouillait; lorsqu'il avait donne' sa parole, il la retirait; quand il demandait le secret, il ne le gardait pas lui-même. Combien de fois n'avons nous pas dit qu'il tiendrait ses promesses ! et il ne les tenait pas. II s'est toujours fait tort par cet endroit. »
Sur ces entrefaites, le roi, après avoir achevé' de relever les fortifications de Jaffa, fit mine d'aller attaquer Jérusalem. Ibn-alatir rapporte qu'il s'arrêta d'abord à Raa)la,.puis s'avança vers la ville sainte. En ce moment, raro^é.e musulmane était dans ses quartiers d'hiver; Saladin n'avait avec loi que ses mameloucks et sa garde particulière , ainsi que les troupes e'gyptiennes, qui , l'hiver, venaient prendre la place des troupes en congé. Quelques petits combats eurent lieu entre les avant-postes. A la fm, le roi, voyant qu'à mesure qu'il s'e'loignait de la mer, ses communications devenaient plus pénibles et que les vivres lui parvenaient avec plus de difficulté , reprit le chemin de Ramia. Mais avant de se mettre en marche, il se fit faire un plan de Jérusalem et de ses environs, et en examina tous les détails: il fut sur-tout frappe de ia vallée qui entoure toute la ville, excepte du cdte du septentrion ; quand il sut que cette vallée e'tait profonde et d'un accès difficile, il conclut que Jérusalem serait impossible à prendre, tant que vivrait Saladin et que les musulmans seraient d'accord. Il observa que si on l'assie'geait d'un seul c6te , les autres côte's seraient libres , et par conse^
338 ^ EXTRAITS d'auteurs ARABES
quent ftccessibles aux renforts; si aa contraire on occupait toutie circuit de la ville , il ne tiendrait qu'àSaladin d'attaquer séparément un des corps de l'armée et de l'enfoncer avant que les autres fussent venus à son secours : d'ailleurs, si une partie de l'armée se déplaçait pour soutenir l'autre , la garnison pourrait s'ouvrir un passage et mettre par-tout le desordre. Joignez à cela la difficulté de recevoir ses provisions de la mer. Tels furent les motifs qui engagèrent les chrétiens à retourner sur leurs pas.
An Ô88 [Éi92 de </. C], Cependant, Saladin ne voulant plus traiter avec le roi , tourna ses vues du câte' du marquis. Il fut convenu que le marquis attaquerait le roi à force oaverte; que ce qu'il prendrait lui appartiendrait en entier; que ce qui tomberait au pouvoir des musulmans serait la pro-
f>riété du sultan : de plus , le marquis s'engagea à meure en iberté tous les prisonniers musulmans qui étaient entre ses mains. Il ne restait plus qu'à voir commencer les hostilités. Comme le bruit courut alors que les Français qui servaient sous le roi d'Angleterre, se disposaient à retourner dans leur pays, le marquis, pour ne pas blesser le roi de France, qui avait toujours été dans ses intérêts, demanda, avant de se mettre en campagne, de les laisser partir; il déclara même que si les Français ne partaient pas, il ne pourrait sous leurs yeux s'allier avec les musulmans, et qu'en ce cas il priait qu'on- regard&t ses propositions précédentes comme non avenues. Cette difficulté inattendue fit beaucoup de peine au sultan; en ce moment, il était- très-<pressé de conclure avec le marquis. D'un càté , il avait à tenir Xèie au roi d'Angleterre, qui ne lui laissait pas de relâche; de Faotre, il avait des divisions à étouffer au sein même de sa famille. Son neveu Taki-eddtn , prince de Hamah , qui s'était tant distingué dans les guerres précédentes , était mort ; et le fils de Taki-eddin. contre l'usage, prétendait se mettre en possession des fiefs occupés par son père , sans solliciter l'agi^nient du sultan. Saladin fut extrêlnement sensible à cet acte d'insubordination. On essaya de raccommoder le diflerent : le fils de Taki-eddin consentit à recevoir llnvestiture de Saladin; mais il demandait avant tout une promesse sigoée de la main du sultan , comme si la parole de Saladin n'était pas suffisante ; il parvint même a mettre Malek-adel dans ses intérêts. Saladin , irrité, fut tenté de faire sa paix avec les chrétienSi pour aller punir le fib de Taki-eddin ; mais , d'une part, cette
RBiATlFS AUX CROISADES. 339
querelle avait rendu le roi d'Angleterre encore pins exigeant; de {'autre , le marquis fut assassine dans Tjr par deux assassins appostes par le Vieux de la montagne, et son ame, suivant l'expression de Boha^ddin , s'envola au feu de l'enfer ( 1 ). A cette nouvelle , Saladin eut plus peur que jamais du roi d'Angleterre, et, de l'avis de ses e'mirs, se hâta de satisfaire le fils de Taki-eddin. Cette querelle étant ainsi assoupie, on se prépara de part et d'autre à la guerre.
(i) Boha-eddin ajoute que les deux assassins ayant été mis à la question , de'clarèrent qu*il8 avaient été apostës par le roi d'Angleterre. Émad-eddin rapporte la même chose : « Le roi , ajoate-t-il , se rëjonit de cet attentat, qnî le rendait chef aniqne de la Palestine. Poar noas, aons en fâmes affliges ; car bien que le marqais fàt nn des coryphées de rerrenr, il était ennemi juré dn roi d'Angleterre, et, dans de telles circonstances, sa querelle pouvait nous être utile. • Aboulfarage, dans M. Chronique syriaque , dit aussi que les chrétiens imputèrent généralement ce meurtre au roi, et telle fut en effet fopinion de tous les ennemis de Richard ; mais Ibn-alatir accuse Saladin. Suivant lui , ce prince avait écrit k Senan , chef des assassins , lui offrant dix mille pièces d'or, s'il le délivrait à-Ia-fois du marquis et du roi d'Angleterre. Senan consentit à faire mourir le marquis, mais non le roi , afin de ne pas délivrer Saladin de tons Beê ennemis en même temps. En conséquence , ii habilla deux de ses affîdés en moines chrétiens , et les envoya à Tyr, où ils se mirent au service de Renaud de Sidon et de Balian, fils de Basran, le même qui, à la prise de Jérusalem par Saladin , avait présidé k la capitulation de la ville. Suivant Ibn-alatir, ces deux assassins attendirent pendant six mois une occasion favorable , affectant une grande piété, fréquentant les églises et se faisant estimer de tout le nronde. Enfin , un four que le marquis venait: de dtner chet un évéque , les deux assassins se jetèrent sur lui et lai portèrent plosieurs coups mortels, après quoi ils prirent la fuite. Or il arriva qu'un de ces Ismaéliens alla se cacher dans une église voisine , et que le marquis fut porté dans 'cette même église pour y être pansé de ses blessures ; l'Ismaélien ne vit pas plutôt le marquis , qu'il courut de nouveau sur lui et Tacbeva. Ibn-alatir ajoute que pourtant Ton attribua généralement ce meurtre au roi d'Angleterre, qui voulait, disait-ou , être maître absolu de la Palestine. Le fait est que Fassassinat du marquis a toujours été un problème ; la seule chose certaine , c'est que ce crime eut lieu par les mains des affidés du Vieux de la montagne ; et comme , depuis au moins six mois , ce meurtre était médité et préparé , c'est-k-dire dès avant qu'il fàt question d'alliance entre le marquis et les musoiinans , il pouvait bien se faire que tant Richard que Saladin fussent étrangers a ce crime.
340 EXTRAITS d'auteurs ARABES
s LXIV.
Richard s*avance vers Jërasalem.
Suite de tannée 588 [printemps de Vannée 1192 de J. C.J. Le roi d'Angleterre avait employé' presque tout l'hiver à faire de nouvelles fortifications a Jafla et à relever une partie des ruines d'Ascalon ; déjà ces deux villes se trouvaient en état de faire une bonne re'sistance. De son c6te', Saladîn avait fait continuer les fortifications de JeVusalem : suivant Ibnalatir, il consacra tout l'Jbiver a cet objet; les murs furent repares, les endroits faibles furent raffermis; on creusa de nouveauk fosses. Chaque erair eut une tour a restaurer : Afdal , fifs aine du sultan , eut pour sa part l'espace qui est entre la porte d'Amoud ou de ia Colonne et celle de la Miséricorde. Comme le sol sur lequel on travaillait était du roc, il fallut faire venir de Moussoul des carriers et des hommes habiles ù tailler la pierre. Les chefs contribuaient de leurs personnes à l'ouvrage; et les pierres étant venues à manquer, le sultan monta ii cheval et en alla chercher fort loin sur sa selle : cet exemple fut suivi par toute l'armée; en un moment les ouvriers eurent des pierres pour plusieurs jours.
Eraad-eddin dit qu'on employa au même objet deux mille prisonniers chrétiens, et que le sultan etflH seconde dans son zèle par les oulamas , les cadis, les sofîs, les deVots, les gens du peuple , en un mot par toute la population de Jérusalem (l).
Enfin, au retour du printemps, le roi d'Angleterre se mit en campagne. II commença, selon Boha-eddin , par aller s'emparer du château de Daroum , la place de la Palestine la plus avancée du côté des frontières de PEgypte. En ce moment, l'armée musulmane était encore dans ses quartiers d'hiver. Le château fut pris et la garnison passée au lil de l'épée. Après ce succès , le roi s'avança vers Jérusalem par les Ccun pagnes d'Hébron.Saladin, qui était toujours resté dans la ville sainte , se hâta de rappeler ses troupes de leurs cas* tonnemens. L'armée chrétienne marchait lentement, recevant
(i) Lisez aussi le récit d'Abd-alIatifi qui se tronvait alors à êtâtm , Relation de V Egypte, p. 467.
REL^iTIPS AUX CROISADES. 34 1
ses provisions des bords de la mer; enfin , elle arriva le 97 de gioumadi premier [commencement de juin] à Beilnouba, à une journée de la ville sainte. A cette nouvelle , le sultan laissa une partie de son armée dans la place , et prit position avec le reste dans les environs. Comme les vivres venaient aux chrétiens du port de JafTa, il s'attacha à intercepter leurs convois; le roi fut obligé de les faire escorter. Pour le sultan y il recevait la plupart des siens de TÉgypte. En ce moment, il était parti d*Ëgjpte une immense caravane chargée de vivres et de munitions, et défendue par un corps de troupes : le roi , Payant appris , résolut de s'en emparer. Ce furent des Arabes du- pays qui l'instruisirent de la marche de cette caravane. Il quitta son camp pendant la nuit avec an simple détachement de cavalerie , et alla à sa rencontre. Quand il fut près de la joindre, il commença par s'informer de l'ordre de la marche, de la quantité des troupes qui escortaient la caravane : il sut qu'elle s'avançait dans le plus grand désordre; que les troupes qui devaient la photéger se répandaient dans les campagnes pour trouver plus facilement de l'eau. On assure même que le roi, pour plus de sûreté , voulut se convaincre par lui-même de fetat des choses : en conséquence, il s'habilla en Arabe; et s'acheminant la nuit vers le lieu où la caravane s'était endormie , il parcourut les rangs des troupes égyptiennes. Il lit aussitôt ses préparatifs ; au point du jour, il fondit sur les soldats encore endormis et en fit un horrible carnage. Pendant ce temps , la caravane s'enfuyait en désordre : le roi courut à sa poursuite et en enleva la plus çrande partie; le reste se sauva dans les sables du désert et sur les montagnes. Quelques soldats coururent sans s'aiTÔter jusqu'en Egypte ; d'autres se sauvèrent a Carac ou errèrent dans les sables de l'Arabie. On estima le nombre des chameaux chargés et des autres bétes de somme qui tombèrent au pouvoir du roi , à plus de trois mille ; iV fit de plus cinq cents prisonniers. La vue de ce riche butin inspira aux chrétiens une joie démesurée ; dès-lors ils ne s'occupèrent plus que de l'attaque de Jérusalem ; ils placèrent un fort détachement à Lidda, pour protéger leurs derrières et maintenir leurs communications avec la mer; de plus , ils firent venir de Tripoli , de Tyr et d'Acre, tous les soldats disponibles.
Dans ces conjonctures, Saladin rentra dans Jérusalem pour donner les ordres nécessaires. Lcs*f emparts furent garnis de guerriers, les hauteurs voisines se couvrirent de sol-
34S EXTRAITS d'aOTBURS ARABES
dats; toutes les eaux des environs furent empoisonnées, les puits et les citernes furent combles. Tous les musulmans furent appelés à la défense de la TiHe sainte. L'ennemi était déjà presque aux portes ; de temps en temps on criait aux armes.
«r Le jeudi , 19 de gioumadi second [fin de juin], poursuit Boha-eddin , fut une journée horrible. Le matin , le sultan assembla son conseil : on j remarquait l'émir Hossameddin Aboul Haigia, le même qui avait défendu Atre la première année du siège; il était alors malade, et on le fit asseoir : on y voyait aussi l'émir Maschtoub , qui avait soutenu la Bn du siège d'Acre, et qui , après avoir été long-temps retenu captif, venait de se racheter (l). Pour le sultan , il était comme hors de lui , à cause du danger imminent où Ton se trouvait, et il ne se sentit pas la force de parler; il m'ordonna de parler pour lui. Je pris donc la parole, et me laissant aller à ce que Dieu m'inspira, j'insistai sur la nécessite' de mourir, s'il le fallait , pour le salut de la ville sainte; fe dis entre autres choses : « Notre prophète Mahomet, se trouvant n dans un péril sembla|^le , exhorta ses compagnons à se p dévouer à la mort et à combattre Fennemi a outrance; c'est J9 un exemple à suivre. Il faut maintenant nous rendre a la n chapelle de la Sacra (3) , et là jurer tous devant Diea que 9 nous périrons plutôt que d'abandonner Jérusalem. Qui sait! n peut-être qus Dieu, touché de notre bonne volonté, nous • tirera du danger où nous sommes, n A ces mots , tous ap-
()laudirent : le sultan seul , absorbé par ses pensées , gardait e silence et paraissait agité. Le voyant dans cet état, nous nous tûmes. Enfin, il ouvrit la bouche et parla ainsi : tf Louanges à Dieu et salut à notre prophète. Vous savez que
(l) II sVtait rachetd aa prix de cinquante mille pièces d'or; c'est ce qu'on lit dans la compilation des Deux Jardins. Marin a en tort de confondre cet émir avec un autre qui s'était évadé de prison. Voyez V Histoire de Saladin par Marin, tome II , page 33 5, et le texte de Bcha-eddin , page soS.
(s) Cest cette chapelle qui fait partie des dépendances de la mosquée Alacsa, et dont il a déjà été parlé plusieurs fois. Les musulmans sont persuadés qu'un serment fait dans un lieu si saint a une force très-grande. Cest ainsi qu'en France , à la même époque , oa croyait que la saintete^de certaines églises rendait les sermens pins sacrés.
RELATirS AUX CROISADES. 348
9 Yolis êtes en ce moment le rempart de l'islamisme et son 9 unique défense ; vous savez que vous tenez dans vos mains 9 le sang des musulmanai, leurs biens*v leurs familles; sans 9 vous l'ennemi ne rencontrerait plus d'obstacles Si, ce qu a 9 Dieu ne plaise, si vous veniez a perdre courage, c'en serait n fait de nous tous ; les chrétiens bouleverseraient le pajs et » le mettraient sens dessus dessous, comme l'ange Sigil pliera »au jour du jugement le livre des actions humaines (l). p Vous êtes responsables; c'est pour cela que vous avez été 0 choisis entre tous les musulmans , et que vous êtes entrete- 9 nus à leurs frais. L'islamisme tout entier attend son salut de 9 vous. C'est tout ce que j'ai à vous dire. » Alors Maschtoub se leva et dit : a O notre maître! nons sommes tes esclaves 9 et tes serviteurs. Tu en as toujours |)ien usé avec nous ; tu 9 nous a élevés en dignité; tu nous a comblés de bienfaits; 9 ce que nous possédons , c'est de toi que nous I^tçnons ; 9 nous n'avons à nous que nos têtes , et elles sont ^on ser- 9 vice. Par Dieu ! aucun de nous n'hésitera à te soutenir jus- 9 qu'à la mort, n Ces paroles rassurèrent Saladin. Tous les émirs parlèrent de môme. Le visage du sultan s'épanouit, son cœur se dilata , et il nous fit servir à manger. Ainsi , il fut décidé qu'on défendrait Jérusalem jusqu'au bout; mais après le conseil, lorsque le résultat de cette conférence fut connu, les mameloucks du sultan montrèrent une vive opposition ; ils s'assemblèrent en tumulte auprès de Hossam-eddin et éclatèrent en plaintes. « Une telle décision est imprudente, di- 9rent-ils. Si nous défendons Jérusalem, ce sera comme au «siège d'Acre; c'est vouloir compromettre l'islamisme tout 9 entier; il vaudrait mieux tenter le sort des combats et en 9 venir à une action générale. Si Dieu nous accorde la vie- 9toire, l'ennemi est détruit, et nous lui enlevons les places »qoi lui restent encore ; si nous sommes vaincus, nous ne « penserons plus à Jérusalem et nous nous tiendrons tran- « quilles. Après tout , l'islamisme en était-il moins glorieux , ^ quand nous n'avions pas cette ville? Si l'on veut que nous « restions, il faut que le sultan ou quelqu'un de sa famille soit " avec nous ; autrement , les Curdes ne voudront pas obéir
(i) Cet ange Sigil est celui qui est charge cTe'crire jour par jour dans un livre particulier les actions des hommei ; il en est pari^ dam ^'Alcoran , sourate xxi, verset 104.
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» aux Turcs , ni les Turcs aux Curdes , et la garnison sera n diyisee. n Cet incident causa au sultan une affliction impossible à décrire. II mettait un prix infini à la conservation de la ville sainte , un prix que l'imagination ne saurait se représenter. Qu'on juge par-là de la douleur qu'il dut ressentir. II eut un moment l'idée de s'enfermer lui-même dans Jérusalem; puis, sûr les remontrances de ses émirs, il s'arrêta à l'idée d'y placer un de ses neveux. Cependant il était en proie à une grande tristesse; nous en fîmes la remarque le soir, lorsque y suivant l'usage , nous nous réunîmes chez lui; il était pensif et moins gai que de coutume. Après la prière du soir, comme il était fort tard et que chacun se retirait , il me fit signe de rester. Nous passâmes la nuit ensemble ; cette nuit est une de celles que l'estime avoir été employées an service de Dieu , et qui me parait des plus méritoires. Le lendemain matin je^ui dis : « II me vient une idée... Quand on est dans n l'embarras, on use de tous les moyens possibles pour en n sortir ; et quand les moyens terrestres manquent , on a « recours à Dieu , qui ne manque jamais. C'est aujourd'hui « vendredi , jour béni ou Dieu exauce ceux qui le prient; » nous sommes maintenant dans le lieu le plus saint de la 9 terre t que le sultan ne se purifîe-t-il? que ne fait-ii en seo cret d'abondantes aumânes ? que n'adresse-t-il des vœux ar- 9 dens au Seigneur, et ne lui remet-il la clef de toutes ses af- .9 faires, en protestant de son impuissance à conjurer le péril n présent? J ai idée que Dieu viendra à son secours et qu'il • exaucera sa prière. 9 Or, le sultan avait une foi ferme, une confiance entière. Lors donc que l'heure de la prière fut venue, nous nous rendîmes ensemble à la mosquée Alacsa, ou il fit sa prière , prosterné jusqu'à terre et les joues arrosées de Iaj*ines. La journée se termina par de bonnes œuvres. Toutà-coup, sur le soir, pendant que nous étions de nouveau rassemblés auprès du sultan, il nous vint des avant-postes un billet portant que l'armée chrétienne battait en retraite. Nous sunirs le lendemain qu'au moment de prendre une décision, les ehcfs de l'armée chrétienne avaient été divisés. Les Français étaient d'avis d'aller en avant et de commencer l'attaque, disant qu'ils étaient venus pour cela, et qu'ils ne voulaient pas s'en retourner sans avoir visité la ville sainte : Je roi d'Angleterre répondit que toutes les sources qui avoisinaient la ville étaient empoisonnées; que le terroir de Jérusalem étant sec et pierreux, et n'offrant par-tout qu'un roc très-dur, on
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oe trouYerait pas à creuser de puits. Vainement les Français répliquèrent qu'on irait faire de Teau au ruisseau de Tekou , à une parasange de Jérusalem , qu'il suffirait de partager Farmee en deux corps , dont Fun se battrait et l'autre irait boire ; le roi observa que cette voie serait impraticable ; car si, pendant que L'armée serait divisée, Saladin attaquait d'un cote et la garnison de l'autre , c'en serait fait d'eux tous. Dans cet état , les Francs convinrent de s'en remettre a la de'cision d'arbitres; trois cents des principaux de l'armée tirèrent de leur sein douze commissaires, lesquels choisirent à leur tour trois arbitres (1). Ces arbitres ajant ete' d'avis dflke retirer, les opposans se turent, et l'armée chrétienne reprit le chemin de JafTa. Cette retraite commença le matin du SI de gioumadi second [commencement de juillet], et causa parmi les musulmans une joie gene'rale.
Telle est la manière dontBoha-eddin raconte la retraite jde Farmee chrétienne (9). C'est dans les auteurs chrétiens qu'il en faut chercher les véritables motifs.