‹ Extraits des historiens arabesChapitre 44 sur 45 · CIV · texte numérisé non relu

CIV

Traités de KélaonD avec les rois d*Arragon et des Denz-Sicfles, et

aurec la i^publiqne de Gènes (l)«

An 689 [1290T.ljts réktions commerciales entre FÉgypte et les régions occidentales. d'Europe devenant toujours plos fréquentes, Alphonse III, roi d'Arragon, et ses frères, D. Jajme, roi de Naples et de Sicile, D. Pedro | &c. , proposèrent à Kelaoun de foire un traité de commerce. Ll&istorien de la vie du sultan a soin de remarquer que les négociations qui eurent lieu à cette occasion furent provoquées par les princes chrétiens, et qu'ils envoyèrent de grands présens pour cet objet. Us demandaient pour leurs états respectifs les mêmes conditions que Tempereur Frédéric II avait obtenues du sultan Malek-kamet pour ses états d'Italie. Le sultan se montra favorable à leur demande, et l'on convint des arôdes suivans (9) :

Article l*'. Les deux parties contractantes s^engagent à faire cause commune ensemble , et à avoir en toute occasion les mêmes amis et les mêmes ennemis , sans distincâon de religion et de peuple. Si le pape qui esta Rome, ou quelqu'un d'entre les Francs , couronné ou non couronné , grand ou petit ^sans*excepter les Génois, les Vénitiens, les A*ecs, les templiers, les hospitaliers , machine quelque mauvais dessein contre le sultan , le roi d'Arragon et ses frères tâche-

(i) Ces deux traitas ont dëjà été publiés par M. Silvestre de Sacy : le premier, en français seulement, dans le Magasin encyclopédique, année vii«, t II , p. I4ft et suiv. ; le second » en arabe et en français, dans le tome XI des Notices èts numuscrUs de ia BibliotJUqme Jk Roi, p. 33 et sniv. ^ .

(a) Dans le texte arabe, Alphonse est nommé (J«âaIi j^ , c'est-àdire Don Alphonse.

RBLàTIFfl AUX CROIS ADB8. 565

wopt de hire diversion , et retiendront les agresseurs sur leur propre territoire. I}s les attaqueront par terre et par raer , et se deVoneront pou» le salut du sultan.

Art. 9. Si les chrétiens d*Acre ou de Tjr viennent à enfreindre les conditions du traite que le sultan leur a accorde', et qui est encore en vigueur, et qu'il survienne une rupture, le roid'Arragon et ses Frères s'engagent à ne point leur prêter assistance, et à ne leur fournir ni armes, ni argent, ni rien de ce genre. Ils n'accorderont aucun secours au pape de Rome , ni aux rois francs , aux Grecs , aux Tartares ou à tout autre peuple qui formerait quelque entreprise contre le sultan; ifs ne souffiriront pas qu'on prêche aucune croisade«dans leurs états, et ne feront rien contre les intérêts du sultan.

Art. 3. Si le roi d'Arragon et ses frères apprennent qu'il se machine quelque chose contre le sultan, ils Pen instruiront dans le plus bref délai possible.

Art. 4. Si lin vaisseau des états du sultan fait naufrage sur les câtes du roi d'Arragon ou de ses frères, on portera b^ cours à l'équipage, et l'on renverra les marchands avec leurs marchandises et leurs effets.

Art. 5. Il en sera de même si quelque sujet du sultan , musulman ou chrétien , vient à mourir dans les états du roi d'Arragon ou de ses frères ;-ses biens seront rendus avec tout ce qui lui appartenait. Lie sultan usera de réciprocité envers les sujets du roi d'Arragon et de ses frères, qui feront naufrage sur ses câtes ou qui mourront dans ses états.

Art. 6. Le roi d'Arragon permettra dans ses états l'exportation du fer, du papier et des autres productions du pays (1).

Art. 7. Dé part et d'autre , on se rendra les transfuges sur le pied d'une parfaite réciprocité. Si le transfuge n'a pas changé de religion, on le renverra, lui et tout ce qu'il aura emporté; s'il a changé de religion, c'est-à-dire , s» de chrétien il s'est (ait musulman , ou de musulman chrétien , on livrera les biens, mais non la personne (9).

(l) Cet article est directement contraire à ce qoi avait ëtë pratiqué fnsqne-Ià en Occident, les papes défendant séyèrement qu'on portât da fer et des armes anz ennemis dn nom chrétien. Voyez an tome II de la Bibliothèque des Croisades, page 771.

(s) On a ya ci-dessus une politique difl^rente dans le traité entre le sultan et le roi de fa petite Arménie.

566 BXTRAITB 1>'AUTBIIB8 ARABB8

Art» 8« II iera permis à tout su|«t du roi d'Armgoiv de visiter ia Saint-Sepuiçre et le9 antres lieux de péleriiMge, pourvu qu'il soit muni d'une lettre du loi revêtue de sou sceau. ^

Lie dernier article porte qu'on laissera subsister sur le méine pied que par le passe les droits perçus {ttsqne*Ia sur les vaisseaux du rot d'Arragon dans les ports d'Alexandrie, de Damiette et les autres places maritimes de VÈgjpUL Les navires musulmans qui commerceront dans les ports d'Arrkgon seront traités de la même manière. Au reste , il n'est pas dit en quoi consistaient ces droits.

Ensuite on s'occupe de la formule du serment que devait prononcer chaque jpartie contractante. Kélaonn , d'après ia formule que lui présenta le roi d'Arragon , répéta trois fois les mots par Dieu, et lit faire le même serment h, son fils et héritier présomptif.

A i'égard de la formule imposée par Relaoun au roi d'Arragon et à ses frères, elle se terminait ainsi : « Si je manque n à quelqu'une des conditions susdites (c'est le roi d'Arragon n qui parle) , je consens à être rejeté du sein de ma religion , 9 et à être déclaré rebelle à ma croyance et à la croyance des 0 disciples de ma foi (1). »

Ce traite fut bientôt suivi d'un autre entre le sultan et la république de Gènes. Voici ce qui y donna lieu. Depuis long-temps les marchands génois étaient établis en Egypte, et y faisaient un commerce considérable; les sultans leur avaient accordé de grands privilèges. Ibn-férat, sous la date de l'aii 673 , fait mention aune ambassade envoyée par la république à Bibars , et de la condusion d'un traité de commerce; Makrisci en cite une autre sous la «farte de Fan 664 : ces relations étaient également utiles aux deux nations. Toutàrcoup la bonne intelligence fut troublée : pendant le siège de Tripoli par les musulmans , un amiral ^'nois ^ appelé Bîenoit Zakaria, s'était enferme dans la ville pour en prendre la défense; après le siège, il se remit en mer et courut sur tous les vaisseaux musulmans; un navire parti du port d'Alexandrie fut enlevé avec ce qu'il contenait.

(i) Voyez, Bar l'asage des prioces mmulasas et ckr^tieni de smposer des foEmoIes de senaent, ua exemple aingolier rapporté par Joravifle aa miiet de S. Loois, Hismire ti^ Çrais^duM t IV» pL 958.

aSLATIPg AUX CROISADBS. 567

A cette nouvelle, le saitan fit arrêter tous les marchands ge'nois qui étaient dans ses états. Les chefs de la republique , ef&ayes , se hâtèrent d'envoyer une ambassade à Kelaoun ,

(>our desavouer l'entreprise de Benoit Zakaria. Ils rendirent es marchands avec ce qu'on leur avait pris, et demandèrent u renouveler la paix sur le même pied qu'auparavant Kelaoun , à qui ie commerce des génois était fort utile , accueillit leur demande avec empressement. Les ambassadeurs et le consul de Gènes jurèrent sur i'eVangile que la re'publique était innocente de l'infraction faite au traite. Pour rendre le serment plus solennel , on appela comme te'moins Tevéque cophte du Caire et plusieurs moines, et la bonne harmonie se rétablit entièrement.

S cv.

Reprise des hoatHités. — Mort de Këlaonn. — Prëparatifii de son fils

contre SAÎnt-Jean-crAcre.

Suite de Fannie 689 [1290 de /. C,]. Sur cesvntrefaites, la guerre recommença entre le sultan et la principauté d'Acre. Plusieurs auteurs arabes ont parlé de cette rupture ; nous citerons de préférence l'auteur de la vie de Kélaoun , écrivain contemporain, dont le témoignage est appuyé sur Mohieddin , le même qui a figuré dans plusieurs négociations pré* cédentes , et qui eut encore part à celle-ci : a Quelques musulmans établis dans Acre avaient été assassinés par les chrétiens de la ville : les magistrats, effrayés , écrivirent au sultan pour s'excuser, disant que ces musulmans avaient fait une partie de débauche avec éts chrétiens nouvellement arrivés d'Occident; qu'au milieu des plaisirs de la table, une rixe s'était élevée , et que les musulmans , s'étant portés à qnel<ques violences, avaient été massacrés. Mais, ajoute l'auteur arabe, ces excuses étaient sans fondement; je tiens d'une personne qui était alors dans la ville, que la chose s'était passée de cette manière : Un musulman ayant séduit la femme d'un riche bourgeois d'Acre, avait fait avec elle, une partie de débauche dans un jardin hors de la ville ; ftout-acoup le mari était arrivé, et, les surprenant ensemble, les avait poignardés l'un et l'autre; ensuite, dans sa fureur, il s'était jeté, le fer à la main, sur tous les mosnlmans qui s'étaient trouvés sur son passage , et en avait tué plusieurs. »

56B SZTKAlTfl D'ACnr£DB8 ABABB0

m Le sultan awembbi son conseil ^pour dâibérer sur cette «flbire. Il était décide' d'avance à profiter du moindre préiexie pour reprendre les armes et achérer la ruine des colonies chrétiennes ; mais ses émirs commençaient a désirer le repos , et aspiraient à jouir des richesses acquises par ienrs nombreuses victoires. On apporta une copie du traité fait précédemment entre le sultan et la principauté d'Acre; les artMcs en furent soigneusement examinés. Après une mure attention, la plupart pensèrent qu'il vtj avait pas lieu a recommencer les hostilités; tel fut favis de Fath-eddin lui-même, qui avait rédigé le traité. Pour moi, poursuit Mohi-eddin, je n'avais rien dit jusque-là : Fath-eddin , se tournant vers* moi , me demanda mon avis; je répondis : cfMoi, je suis toujours de Favis du 9 sultan : s'il veut annuller le traité, le traité sera nul; s'il n veut le maintenir, il sera valide. » — « Ce n'est pas de cela m qu'il s'agit, reprit Fath-eddin; nous savons que le sultan n veut la guerre. » Je répliquai : « Je le répète; moi, je suis n de l'avis du sultan. » LÂ-dessus, je citai un article du traité qui portait que , s'il venait à Acre des chrétiens d'Occident qui formassent de mauvais desseins contre les musulmans, ce serait aux magistrats et au gouverneur de la ville de les réprimer. J'ajoutai que, dans le cas présent, les magistrats auraient du prévenir ce meurtre, ou uu moins ie punir; que, s'ils ne s'étaient pas trouvés assez forts pour le faire , ils devaient au moins le dénoncer eux-mêmes, afin qu'on y portât remède. A ces mots, le sultan ne put contenir sa joie, et commença ses préparatifs. »

Telle est la manière dont cette rupture est racontée par l'auteur arabe. Son témoignage est d'autant moins suspect^ u'il n'était que trop disposé à tronlTer les chrétiens en faute.

est vrai que , dans un autre endroit, il fait aux chrétiens un reproche beaucoup plus grave; il dit qu'après le meurtre commis sur la personne des musulmans, les magistrats d'Acre, voulant se donner les apparences de la justice, araient arrêté d'autres musulmans, qu'ils habillèrent en chrétiens, et les avaient pendus à la place des vrais coupables. Mais si ce fait était vrai , pourquoi ne fut-il pas allégué dans ie conseil qui eut lieu en présence du sultan? Il est certain que jamais le gouvernement d'Acre ne se montra plus <Iisposé a remplir ses engagemens. De l'aveu de l'auteur déjà cité, un an auparavant, lorsque l'amiral génois Benoît Zakaria se mît à courir sur les vaisseaux musulmans, non -seulement les

iT

rbl&hfb aux caoisadu. 569

magistrats f Acre ne trempèrent point dans ces brigandages , mais ils fermèrent les ports de leur principi^ite à ce chef de pirates. Cependant il faut être juste; si le gouvemement était inn'ocent , les particuliers ne Fêtaient pas. Outre le fait deja mentionne, Makrizi rapporte que les Francs qui venaient de POccident dans la Palestine, étaient en' géneVal des aventuriers et des hommes capables de tous les crimes. Sans doute ces reproches avaient quelque fondement; car les auteurs chrétiens du temps sont unanimes sur la corruption et l'esprit de violence qui régnaient fdors dans les colonies chrétiennes. ^

Quoi qu'il en soit, Kélaonn n*eut pas le temps d'accomplif ce qu'il avait projeté; au moment ou il allait se mettre en marche pour attaquer Acre , il tomba malade aux environs do Caire I et mourut quelques jours après. Malek-aschraf, son fils et son successeur , se h&ta de lui rendre les derniers devoirs , et s'occupa d'achever l'ouvrage commencé.

Au rapport dlbn-férat, le nouveau sultan envoja dans toutes les provinces les ordres les plus p?essans pour l'armement général des troupes musulmanes et ia confection des machines. De toute part on courut aux armes : les guerriers de Damas, de Hfunah, du reste de la Sjrie, de l'Egypte, de l'Arabie, se mirent en mouvement; tout fut dispose pour subjuguer la ville d'Acre; les forêts du Liban servirent à la construction des machines. En vain les habitans envoyèrent demander à plusieurs reprises la paix; leurs excuses ne furent pas admises. Le sultan , avant de se mettre en marche, rassembla les cadis , les lecteurs de l'Alcoran et les docteurs de la loi, dans la chapelle où étaient déposés les restes de son père; ils lurent toute la nuit l'Alcoran à l'intention du défunt. Le sultan distribua au peuple de l'argent; il fit de grandes aumânes; après quoi il se disposa à partir. On était alors au commencement du mois de rebi premier 690 [mars 1991 deJ.C.].

J CVL

Prise de SaiotJean-dTAcre par les musnlma^. — Des traction de» colonies cbrëtiennes. — Pin dei croisades.

An 690 [129i deJ. C.J. Nous donnerons d'abord le récit d'Aboulmahassen.

570 BXII^ITB D^AirrBURS ABABB8

u Le siège d'Acre, dit-il, commenGA un feudi, 4 de rébi second [commencement d'ayril (1) ]. On y vit combattre des guerriers de tous les pays. Tel etoit l'enthousiasme des musulmans , que le nombre des volontaires surpassait de beaucoup celui des troupes réglées. Plusieurs machines furent dresses contre la ville (9) ; une partie provenait de celles qui avaient été prises auparavant sur les Franc» : il y en avait de si ffrandes, qu'elles lançaient des pierres pesant un quintal et même davantage. Les musulmans firent des brèches en diffërens endroits. Pendant le siège, le roi de Chypre vint au secours de la ville : la nuit de son arrivée, les assièges allumèrent de grands feux en signe de joie; mais il ne resta dans la place que trois jours; ayant vu l'état désespéré des assiégés, il craignit de partager leurs périls et se retira. Cependant Fattaque ne discontinuait pas. Bientât les chrétiens perdirent toute espérance : vers le même temps, ils se divisèrent , et dès*lors se trouvèrent faibles. Pendant ce temps le siège faisait toujours de nouveaux progrès ; enfin , le vendredi 17 de gioumiCdi premier [milieu de mai (3)], au point du jour, tout étant prêt pour un assaut général, le sultan monta à cheval avec ses troupes; on entendit le bruit du tambour mêlé à des cris horribles. L'attaque commença dès avant le lever du soleil : bientôt les chrétiens prirent la fuite et les musulmans entrèrent l'épée à la main. On était alors vers la troisième heure du jour. Les chrétiens couraient vers le port ; les musulmans les poursuivirent, tuant et faisant des prisonniers : bien peu se sauvèrent. La ville fut livrée au piQage ; tous les habitans furent massacrés ou réduits en ser^ vitude. Au milieu d'Acre s'élevaient quatre tours appartenant aux tetaopliers , aux hospitaliers et aux ehevaliers allemands

(l) Aboalfëda fait commeiicer le si^ge un mois plas tard; mais quoiqu'il se trouvât lui-même au iiëge , son rëcit est moins digne de foi.

(s) Aboulfarage, dans sa Chronique syriaque, en compte trois cents, et Makrizi seulement quatre-vingt-douze; on en avait fait ventr de toutes les places voisines. Aboulfëda cite celles qn*on amena de Hamah , parmi lesquelles il 8*en trouvait une que cent chariots avaient peine à porter. Aboulfarage ajoute que , devant chaque tour de la viife, on avait place mille mineurs qui devaient (es attaquer par les fondemens. .

(a) Aboulfëda recule encore cet événement d^nn mois.

MMUATIWB AUX CR0ISAD93. 571

on teutoniques > les çuerriers chrétiens se disposèrent à sV défendre. Cependant le lendemain samedi, quelques soldats et volontaires masuimans s'etant portes contre la maison des templiers et une de leurs tours , ceux - ci offrirent d'euxmêmes de se rendre : leur demande fut accueillie ; le sultan leur promit surete ; un drapeau leur fut donne' comme sauvej^arde , et ils l'arborèrent au haut de la tour : mais lorsque les portes furent ouvertes, les musulmans s'y jetant en desordre, se disposèrent à piQer la tour et à faire violence aux femmèl qui s'y étaient réfugiées ; alors les templiers refermèrent les portes, et, tombant sur les musulmans qui étaient dans la tour, les massacrèrent. I^ drapeau du sultan fut abattu ; la guerre recommença; la tour fut assiégée en règle : on combattit tout le samedi; le lendemain dimanche, les tempHets ayant de nouveau demandé à capituler, le sultau lem* promit la vie et la faculté de se retirer où ils voudraient : ils descendirent donc et furent égorgés, au nombre de plus de deux mille ; un égal nombre fut retenu prisonnier ; quant aux femmes et aux enfans qui étaient avec les templiers , on les conduisit au pavillon du sultan. Ce qui porta le sultan à ne p^s exécuter sa parole, c'est que les templiers, non contens d'avoir d'abord massacré les musulmans qui étaient entnes dans la tour, avaient tué un émir chargé d'aller apaiser le tumulte, et coupé les jarrets à toutes les bétes de somme qui étaient dans la tour, afin de les mettre hors de service : voilà ce qui avait allumé la colère du sultan. Cependant, ceux d'entre les chrétiens qui tenaient encore , ayant appris le traitement fait à leurs frères, résolurent de mourir les armes à la main , et ne voulurent plus entendre parler de capitulation : leur acharnement fut tel, que cinq musulmans étant tombés entre leurs mains , ils les précipitèrent du haut d'une des tours ; enfin , lorsque la tour fut entièrement minée , et que les chrétiens* eurent été admis a se rendre, aveo promesse de la vie , les musulmans s'étant approchés pour en prendre possession, la tour s'écroula tout-a-coup, et ils furent tous ensevelis sous ses ruines. •

a Quand le combat eut cessé , le sultan fit mettre à part les hommes qui avaient échappé au massacre, et on les tua tous, jusqu'au dernier; le nombre en était fort grand. Ce qu'il y eut de plus admirable, c'est que le Dieu très-haut voulut que la vilie fut prise un vendredi, à la troisième heure , au même instant ou les chrétiens y étaient entrés sous

57i EXnUITB d'aUTBOIUS ARASB8

le sultan Sttkdm. De plus, lei chrétiens , ^d s'en rendant maîtres , avaient promis la vie à la garnbon et l'avaient ensuite massacrée (l) : Dieu permit qu'en cette occasion le suftan ^ reçut aussi les chrétiens à composition et les fît ensuite mourir. Voilà comment Dieu ies punit à la fin de leur manque de foi. 9

Ainsi parle Aboùlmahassen : son récit s'accorde assez bien avec celui des chrétiens (9). L'historien Aboulféda, qui se ttt>nva à ce siège avec les guerriers de Hamah, rend hommage à la bravoure des Francs. « Leur ardeur , dit-il, était telle, qu'ils ne daignaient pas même fermer leurs portes. Les troupes de Hamah étaient, comme à l'ordinaire, placées à l'extrême droite de l'armée; nons avions la ville en face et la. mer à notre droite; près de nous étaient postées des barques chrétiennes ^ munies de mantelets, d^où l'on nous inquiétait à coups de javelot et de traits d'arbalètes : il fallait nous défendre à-la-fois des attaques de la garnison et de celles des vaisseaux. Une nuit, les Francs firent une sortie et pénétrèrent jusque dans nos tentes; un de leurs cavaliers se trouva pris dans la fosse d'aisance d'un de nos émirs : on eut beaucoup de peine à les repousser; à la fin, cependant, les gnerriers de Hamah les obligèrent à se retirer, après avoir donné la mort à un grand nombre d'entre eux. Le lendemaiuf au point du jour, le prince de Hamah fit suspendre les tètes des morts aux cous des chevaux et se présenta ainsi au sultan. 9

De son c6té , Makrizi fait mention de quelques nouvefles circonstances. En pariant du dernier assaut, il dit que le sultan, pour étourdir les oreilles des chrétiens, avait fait mettre, de grand matin, trois cents tambours à dos decfaa<> meaux, et ces tambours causèrent un bruit effirojable. H ajoute que lorsque la ville eut été prise, dix mille chrétiens environ se présentèrent en supplians , et furent distribués aux émirs, qui les massacrèrent Ensuite, il |M>ttrsuît ainsi: ft Le siège d'Acre dura quarante jours; quelques éinirs et plusieurs soldats j souffrirent le martyre. La vole fut entièrement démolie ; les remparts furent abattus ; on rasa les églises et les maisons. Dans une des églises , on trouva no

(1) Vojez ci -devant, pag. 319.

(9) VoycB entre antres les Annales de Sainl-Bertin » dans le Nopm Thesmurmê de Ifartenne» tome III , page T6S et sniv.

RBIATIF8 AUX CftOIflADBfl. 673

nuofloleeen marbre rouge ^ au milieu duquel était une grande table de plomb avec une inscription grecque en plusieurs lignes : l'inscription portait que ce pays serait subjugue par un peuple appartenant a la nation arabe et éclaire de la vraie religion; que ce peuple triompherait de tous ses ennemis , et que sa religion l'emporterait sur toutes les autres; qu'il dominerait sur toutes les provinces de la Perse et de l'empire grec, et que, vers l'approche de l'année 700 de l'hé* gire y ce même peuple chasserait entièrement les Francs et détruirait leurs églises. II y avait encore cinq lignes effacées qu'on ne put lire ; le reste fut lu au sultan ^ qui en fut dans l'admiration. 9

Après la prise d'Acre y les viOes qui restaient encbre aux chrétiens, à savoir Tyr, Tortose, et qui avaient fait leur paix particulière avec les musulmans, furent si eflSrayées, qu'elles n'osèrent tenir un moment et offrirent elles-mêmes de se rendre : toutes ces villes furent détruites. Restait encore Béryte : un émir musulman étant venu pour en prendre possession, les babitans sortirent au^evant de lui et redoublèrent de soumissions. L'émir occupa paisiblement la ville : i>our les habitans, on fit les hommes prisonniers; les femmes, es enfans et les vieillards furent envoyés chargés de chaînes à Damas et de 1» en Egypte. Là, le sultan', touché du sort de ces malheureux , les fit mettre en liberté, et leur laissa le choix de retourner à Béryte , ou de se rendre dans llle de Chypre ; ce qu'ils préférèrent presque tous. Il ne resta dans la Palestine que les chrétiens qui se soumirent à payer le tribut.

Tous «es succès, si l'on en croit Makrizi, avaient été pré» dits d'avance; dès avant que le sultan se mit en marche pour la ville d'Acre, un schéikh (l) avait vu, pendant son sommeil| un homme qui récitait ces vers (S) :

(1) Ce schtfiUi se nommtit Seher^eddin Bousiri; c'est le mAme qui s'est rendu célèbre par un po^me arabe à la louange de Biahomet , poème qui est intttnlé Botda, et qui jouit de la plus grande estime en Orient. Voyez notre DtêcripHim du cabinet de M. le duc de Blaeas, t, I,p. 50.

orf>t^' î

574 ES:TtlAIT8 D'AUtlStlRS AAAttS

«(Les muralmans se sont emparés d'Aicre, et ont accablé n les infidèles de coups.

• Notre sultan a marché contre eo^ avec des dteTaox qui n renversent tous les obstacles (1).

n Les Turcs (sddau du sultan ) ont juré de ne pins rien n ittisser aux chrétiens, n

Le schéikh fit part de sa vision à plusieurs personnes , et elle ne tarda pas à se vérifier.

Le cadi Mobi*eddin avait aussi composé ces é&ax vers, qui se trouvèrent dNine fustesse parfaite :

a O enfans du nord (sr) , vous diez encdmir là vengeance J9 inévitable de Dieu.

n Mâiek*asekraf est diascendu sur vos cAtes ! attendez-vous n à des coups non interrompus (3). n

Le suhan^ suivant Novatri/se fit un ^voîr. de convertir

■ * aim pm

(i) Littéralement, fut rm<fetsent eniUrement les manHtgnes, Cette expKmion paraît imitëc de VAlcatmi, ioar. uacxix, Ten. <s.

(s) Les mots que nous tradais'ons par enfans du Nord , signifient proprement enfans du jaune ou du blond. Les Orientmx donnent cette epithète aux Francs et aux peuples du nord de TEurope^dost la pinpart ont en efiet les cheveux bfonds. Les Persans ie disent aujoni^*hui des Russes. Voyez !e Voyage de M. Gaspar Brouvilie. Il paraît au reste que cette dénomination a eu primitivemeiit one tonte autre origine. Voyez le recueil des Notices des manuscrits de la Bibliothèque du Roi, tom. IX, p. 437. Voyez aussi une note de Reiske sur ies Annales d'AboolfédA, tom. I , note 1 1

RBIATIFS AUX CROISADES. 575

en legs pieux une partie de ces belles conquêtes. II en affecta une portion considérable à l'entretien de la chapelle sépulcrale de son père^ et de celle qu'il faisait bâtir pour luimême.

Ensuite il se rendit à Damas. Aboulmahassen rapporte que tt le jour de son entre'e dans cette ville fut comme un jour de triomphe. Les rues furent tapissées; les habitans des pays «voisins accoururent pour jouir de ce spectacle. Le sultan fit son entrée ayant devant lui les prisonniers chrétiens à cheval, avec les ceps aux pieds. Parmi ses soldats, les uns portaient à la main des drapeaux chrétiens renversés , d'autres des têtes de morts plantées au bout d'une pique. Cette journée fut un véritable jour de fête, en un mot un g^rand jour. Le sultan passa environ un mois à Damas, attendant que ses troupes eussent achevé d'occuper les pro-, vinces chrétiennes. Lorsque tout fut fini , il se remit en marche avec son armée pour le Caire. Son entrée dans cette capitale fut encore plus brillante;' il j eut un concours immense ; on eut dit que toute TÉgypte était accourue pour prendre part à ce spectacle. «

<t Ainsi , s'écrie Abouiféda , les places chrétiennes rentrèrent sous les lois de l'islamisme; ainsi fut lavée la souillure imprimée par la présence des Francs , de ces Francs naguère si redoutables. C'est à Dieu que nous sommes redevables de ce bienfait ; soyons-«n reconnaissans, et rendons au Seigneur de solennelles actions de grâces. «

Ibn-férat termine aussi son récit par cette réflexion : « Les Francs ne possédèrent donc plus rien en Syrie. Espérons , s'il plait à Dieu, que cela durera jusqu'au jour du jugement. 9

Ce qui suit, dans les auteurs arabes , n'a plus de rapport à notre sujet. II y est, à la vérité, quelquefois question de tentatives faites par les guerriers chrétiens pour rentrer en Palestine. Les débris des templiers et des hospitaliers essayèrent, au rapport d'AbouIféda, en 699 ou 1300 de notre ère, de reconquérir, oe concert avec les Tartares, les anciennes provinces chrétiennes, et parvinrent même à occuper un moment Jérusalem ; mais ces succès furent de peu de durée , et la Syrie retomba au pouvoir de l'islamisme. Quelques chevaliers chrétiens, à la même époque, se cantonnèrent dans l'île d'Aradus, sur les c6tes de Phénicie, en face de Tortose, d'où ils tentèrent de faire des courses sur les terres

576 EXTRAITS ]>'aUTBUR8 ABABES

voisines : mais en 709 on 1303 de notre ère, fHe fetattM)iiéc par les musulmans, et les Francs obligées d'aDer chercher fortune ailleurs. C'est alors que les hospitdîers songèrent à s'établir dans l'île de Rhodes. Cette île et celle de Chypre furent une des dernières conquêtes des croisades. Plus tard, l'île de Malte devînt le boulevart de la chrétienté. Tout cdt n'est plus maintenant qu'un souvenir.

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