Ibidem^ cours de 1820-1830, V« leçon
entretenais dans l'une de nos dernières réunions; assistez à la naissance de la société grecque ou de la société romaine; transportez-vous au milieu des bourgs qui sont devenus Athènes, sur les sept collines dont la population a formé Rome : partout vous trouverez les hommes intîniment plus rapprochés, bien plus ^ portée d'agir les uns sur les autres, c'est-à-dire de se civiliser, car la civilisation est le résultat de l'action réciproque et continuelle des individus. Jamais la molécule sociale* primitive n'a été ainsi isolée, ainsi séparée des autres niolécules semblables; jamais la distance n'a été si graude
lire les éléments essentiels et simples de la société*.
A ce premier trait, à l'isolement du château et de ses habitants, se joignait l'oisiveté, une oisiveté singulière. Le possesseur du château n'avait rien à faire, rien d'obligé, rien de régulier. Chez les autres peuples, à leur origine, dans les classes supérieures même, les hommes ont été occupés, tantôt par les affaires publiques, tantôt par des rapports fréquents et de divers genres avec les familles voisines. On ne les voit jamais embarrassés de remplir leur temps, de satisfaire leur activité : ici ils cultivent et font valoir de grandes terres; là ils conduisi lit de grands troupeaux; ailleurs ils chassent pour
Expression emprunlce aux sciences pures; cf. de même, p. 177,
Michelot a paraphrasé ce développement en style superbe, lorsqu'il a dit [Histoire de France, fin du livre 11) : « La matière s'en va et se dissipe vers les quatre vents du monde. La divison se subdivise, le <,^rain de sable aspire à l'atome. Ils s'abjurent et se maudissent, ils no veulent plus se connaître. Chacun dit : Qui sont mes frères? Ils se fixent en s'isolant. Celui-ci perche avec l'aif-le, l'autre se retranche derrière le torrent. L'homme ne sait bientôt plus s'il existe un monde au delà de son canton, de sa vallée. » Guizot et Michelet exagèrent, dr reste, à mon avis, l'isolement du monde féodal. Des poèmes littéraires comme la Chanson de Roland, la merveilleuse épopée légrendaire de Cliarlemaffne, ce va-et-vient incessant de pèlei'ins vers Rome ou vers Saint-.I,irf|nes-do-Compostelle supposent i)lus d'union, de rapports, de solidarité matérielle et morale entre les hommes.
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vivre; en un mot, ih aùi une activité obligée. Dans l'intérieur du château, le propriétaire n'a rien à l'aire; ce n'est pas lui qui l'ait valoir ses champs; il ne chasse.point pour sa nourriture; il n'a point d'activité politique, point d'activité industrielle d'aucun genre; jamais on n'a vu un tel loisir dans un tel isolement.
l'espuit d'avem'lt.e
Les hommes ne peuvent rester dans une situation semblable; ils y mourraient d'impatience et d'ennui. Le propriétaire du chàleau n'a pensé qu'à en sortir. Enlermé là quand il le fallait absolument pour sa sûreté ou son indépendance, il est allé, aussi souvent qu'il l'a pu, chercher au dehors ce qui lui manquait, la société, l'activité. La vie des possesseurs de fiefs s'est passée sur les grands chemins, dans les aventures. Cette longue série de courses, de pillages, de guerres, qui caractérise le moyen âge, a été, en grande partie, l'eflet du genre de l'habitation féodale, et de la situation matérielle au milieu de laquelle ses maîtres étaient placés. Ils ont cherché partout le mouvement social qu'ils ne trouvaient pas dans leur intérieur.
Croyez-vous que les croisades eussent été possibles chez un peuple qui n'eût pas été accoutumé, dressé de longue main à cette vie errante, aventureuse ? Au xif siècle, les croisades n'ont pas été, à beaucoup près, aussi singulières qu'elles nous le paraissent. La vie des possesseurs de lîefs était, sauf le pieux motif, une course, une croisade continuelle dans leur pays. Ils sont allés plus loin, et pour d'autres causes ; voilà la grande différence. Du reste, ils ne sont pas sortis de leurs habitudes; ils n'ont pas essentiellement changé leur façon de vivre. Concevrait-on aujourd'hui un peuple de propriétaires qui tout d'un coup se déplaçât, abandonnât
ses propriétés, ses familles, pour aller, sans une nécessité absolue, chercher ailleurs de telles aventures? Rien de pareil n'eût été possible, si la vie quotidienne des possesseurs de fiefs n'eût été, pour ainsi dire, un avantgoût des croisades, s'ils ne se fussent trouvés tout prêts pour de telles expéditions.