Ibidem, même cours, VI' leçon
poésie chevaleresque n'existent à côté de ces désordres, de cette barbarie, de tout ce déplorable état social. Les monuments sont là; le contraste est choquant, mais réel.
C'est précisément ce contraste, qui fait le grand caractère du moyen âge. Reportez votre pensée vers d'autres sociétés, vers la société grecque ou romaine, par exemple, vers la première jeunesse de la société grecque, vers son âge héroïque, dont les poèmes qui portent le nom d'Homère sont un fidèle miroir. Il n'y a rien là qui ressemble à cette contradiction qui nous trappe dans le moyen âge. La pratique et la théorie des mœurs sont à peu près conformes. On ne voit pas que les hommes aient des idées beaucoup plus pures, plus élevées, plus généreuses que leurs actions de tous les jours. Les héros d'Homère ne paraissent pas se douter de leur brutalité, de leur férocité, de leur égoïsme, de leur avidité; leur science morale ne vaut pas mieux que leur conduite; leurs principes ne dépassent pas leurs actes. Il en est de même de presque toutes les autres sociétés, dans leur forte et turbulente jeunesse.
Dans notre Europe, au contraire, dans ce moyen âge que nous étudions, les faits sont habituellement détestables, les crimes, les désordres de tout genre abondent; et cependant les hommes ont dans l'esprit, dans l'imagination, des instincts, des désirs élevés, purs; leurs notions de vertus sont beaucoup plus développées, leurs idées de justice incomparablement meilleures que ce qui se pratique autour d'eux, que ce qu'ils pratiquent souvent euxmêmes. Un certain idéal moral plane au-dessus de cette société grossière, orageuse, et attire les regards, obtient les respects des hommes dont Ja vie n'en reproduit guère limage. Il faut, sans nul doute, ranger le christianisme au nombre des principales causes de ce fait : c'est précisément son caractère, de travailler à inspirer aux
hommes une grande ambition morale, de tenir constamment sous leurs yeux un type infiniment supérieur à la réalité humaine, et de les exciter à le reproduire. Mais quelle que soit la cause, le fait est indubitable. On le rencontre partout au moyen âge, dans les poésies populaires comme dans les exhortations des prêtres. Partout la pensée morale des hommes s'élève et aspire fort audessus de leur vie. Et gardez-vous de croire que parce qu'elle ne gouvernait pas immédiatement les actions, parce que la pratique démentait sans cesse et étrangement la théorie, l'influence de la théorie fût nulle et sans valeur. C'est beaucoup que le Jugement des hommes sur les actions humaines; tôt ou tard il devient efficace ; « J'aime mieux une mauvaise action qu'un mauvais prin (( cipe, )) dit quelque part Rousseau ; et Rousseau a raison : une mauvaise action peut demeurer isolée, un mauvais principe est toujours fécond; car, après tout, c'est l'esprit qui gouverne, et l'homme agit selon sa pensée bien plus souvent qu'il ne le croit lui-même. Or, au moyen âge, les principes valaient infiniment mieux que les actions.
Le règne de la philosophie au XVIIP siècle.
Jusque-là, l'homme avait vécu au milieu de faits dont quelques-uns lui inspiraient de la considération, réprimaient jusqu'à un certain point son mouvement. Au xvm* siècle, l'esprit humain avait l'état social tout entier en haine ou en mépris. Il en conclut qu'il était appelé à réformer toutes choses ; il en vint à se considérer luimême comme une espèce de créateur : institutions, opinions, mœurs, la société et l'homme lui-même, tout lui parut à refaire, et la raison humaine se chargea de l'entreprise.
Procès de Strafford^.
Pendant dix-sept jours 3, il discuta seul, contre treize accusateurs qui se relevaient tour à tour, les faits qui lui étaient imputés. Un grand nombre furent prouvés invinciljlement, pleins d'iniquité et de tyrannie. Mais d'aulres, follement exagérés ou aveuglément accueillis par la haine, furent faciles à repousser, et aucun ne rentrait, à vrai dire, dans la définition légale de la haute trahison. StrafTord mit tous ses soins à les dépouiller de ce caractère, parlant noblement de ses imperfections, de ses faiblesses, opposant à la violence de ses
1. Librairie Académiquâ Didier et C"; 6 vol. in-12. — Parue en trois fois : 1° Histoire de Charles I", 2 vol., 1826-1827 ; 2» édition, sans changement, 18-il ; 2* Histoire de la République d'Angleterre et de Cromwell (1649-1658), 2 vol., 1854; o" Histoire du protectorat de Richard Cromwell et du rétablissement des Stuarts (1658-1660), 2 vol., 1856. L'éditeur de l'ouvragée de 1854 annonçait une quatrième partie sur le règne de Cliarles II et de .lacques II et la chute des Stuarts, que fait prévoir la fin du VI* volume et qui n'a point paru. En 1830, Guizot donnait un résumé de tout son ouvrage, de 1625 à 1688, sous le titre de Discours sur l'histoire de la Révobdion d' Angleterre .
2. laine dit de Guizot, à propos de la Révolution d' Angleterre {Essais de critique, p. 42) : « La philosophie de l'histoire a été son premier goût et son premier emploi. Il porte aujourd'hui dans l'histoire narrative le talent qu'il avait porté dans l'histoire spéculative.... II a donné au style une vigueur étonnante, et quand l'occasion s'en est présentée, dans le récit du despotisme de Charles I", dans le procès de Straiford, du roi, de lord Ilamilton, de lord Cappel, il a produit des morceaux d'une éloquence admirable, d'autant plus entraînante qu'elle est contenue, et que l'historien s'elface pour laisser parler les événements. Car c'est l'ordre qui donne la force. »
3. Mars-avril 1641. StrafTord était accusé de haute trahison par les Communes devant la Chambre des Lords.
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adversaires une dignité modesie, faisant ressortir, sans injure, l'illégalité passionnée de leurs procédés. D'odieuses entraves gênaient sa défense; ses conseils, obtenus à grand'peine et malgré les Communes, n'étaient point admis à parler sur les faits ni à interroger les témoins; la permission de citer des témoins à décharge ne lui avait été accordée que trois jours avant l'ouverture des débats, et la plupart étaient en Irlande. Dans chaque occasion, il réclamait son droit, remerciait ses juges s'ils consentaient à le reconnaître, ne se plaignait point de leurs refus, et répondait simplement à ses ennemis qui se courrouçaient des lenteurs suscitées par son habile résistance : « Il m'appartient, je crois, de défendre ma vie, aussi bien qu'à tout autre de l'attaquer. »
Tant d'énergie embarrassait et humiHait les accusateurs. Deux fois les Communes sommèrent les Lords de mener plus vite un procès qui leur faisait perdre, disaient-elles, un temps précieux pour le pays. Les Lords refusèrent; le succès de l'accusé leur rendait quelque énergie. Le débat des faits terminé, avant que les conseils de Strafford eussent ouvert la bouche et qu'il eût lui-même résumé sa défense, le comité d'accusation se sentit vaincu, du moins quant à la preuve de la haute trahison. L'agitation des Communes devint extrême; à la faveur du texte de la loi et de son fatal génie, un grand coupable allait donc échapper, et la réforme, à peine commencée, retrouverait son plus dangereux ennemi. Un coup d'État fut résolu. Sir Arthur Ilaslerig, homme dur et grossièrement passionné, proposa de déclarer Strafford coupable et de le condamner par acte du Parlement. Ce procédé, qui affranchissait les juges de toute loi, n'était pas sans exemple, quoique toujours dans des temps de tyrannie et toujours qualifié bientôt après d'iniquité. Quelques notes trouvées
dans les papiers du secrétaire d'État Vane, et livrées à Pym*parson fils, furent produites comme supplément de preuve suffisant pour démontrer la haute trahison. Elles imputaient à Strafford d'avoir donné au roi, en plein Conseil, l'avis d'employer l'armée d'Irlande à dompter l'Angleterre. Les paroles qu'elles lui attribuaient, bien que démenties par le témoignage de plusieurs conseillers, et susceptibles d'un sens moins odieux, étaient trop conformes à sa conduite, et aux maximes qu'il avait souvent professées, pour ne pas produire une vive impression sur les esprits. Le bili obtint. sur-lechamp une première le^-ture. Les uns crurent sacrifier la loi à la justice, d'autres la justice à la nécessité.
En même temps le procès continuait, car on ne voulait perdre, contre l'accusé, aucune chance, ni que le péril du coup d'État l'affranchît de celui du jugement légal. Avant que ses conseils prissent la parole pour traiter la question de droit, Strafford résuma sa défense ; il parla longtemps et avec une merveilleuse éloquence, toujours appliqué à prouver que, par aucune loi, aucun de ses actes n'était qualifié de haute trahison. La conviction grandissait de moment en moment dans l'àme de ses juges, et il en suivait habilement les progrès, adaptant ses paroles aux impressions qu'il voyait naître, profondément ému, mais sans que l'émotion l'empéchàt d'observer et d'apercevoir ce qui se passait autour de lui : (( Milords », dit-il en finissant,. « cesmessieurs disent qu'ils parlent pour le salut de la république contre ma tyrannie arbitraire ; permettez-moi de dire que je parle pour le salut de la république contre leur trahison arbi- Iraire. Nous vivons à l'ombre des lois; faudra-t-il que
1. Pym «'•tait alors « le chef reconnu de l'opposition, le roi Pym, comme on l'appelle rpielqnefois, qui devint jusqu'à sa mort le véritable roi de l'Angleterre parlementaire. » Sayous, les Deux Révolutions d' Angleterre, 1891, p. 81.
nous mourions par des lois qui n'existent point? Vos ancêtres ont soigneusement enchaîné, dans les liens de nos statuts, ces terribles accusations de haute trahison : ne recherchez pas l'honneur d'être plus savants et plus habiles dans l'art de tuer. Ne vous armez pas de quelques sanglants exemples ; n'allez pas, en fouillant de vieux registres rongés des vers et oubliés le long des murs, réveiller ces lions endormis, car ils pourraient un jour vous mettre aussi en pièces, vous et vos enfants. Uuant à moi, pauvre créature que je suis, n'était l'intérêt de Vos Seigneuries, et aussi celui de ces gages sacrés que m'a laissés une sainte maintenant au ciel.... » A ces mots il s'arrêta, fondit en larmes, et relevant aussitôt la tête : « ... Je ne prendrais pas tant de peine pour défendre ce corps qui tombe en ruine, et déjà chargé de tant dinfirmités qu'en vérité j'ai peu de plaisir à en porter le poids plus longtemps. » Il s'arrêta de nouveau comme à la recherche d'une idée : « Milords », reprit-il, « il me semble que j'avais encore quelque chose à vous dire, mais ma force et ma voix défaillent ; je remets humblement mon sort en vos mains; quel que soit votre arrêt, qu'il m'apporte la vie ou la mort, je l'accepte d'avanœ librement; te Deum laudamus. »
L'auditoire demeura saisi d'attendrissement et d'admiration. Pym voulut répondre; Strafîord le regarda; la menace éclatait dans l'immobilité de son maintien ; sa lèvre pâle et avancée portait l'expression d'un dédain passionné; Pym troublé s'arrêta; ses mains tremblaient, et il cherchait, sans le trouver, un papier placé devant ses yeux. C'était sa réponse qu'il avait préparée, et qu'il lut sans que personne l'écoutàt, se hâtant lui-même de finir un discours étranger aux sentiments de l'assemblée, et qu'il avait peine à prononcer.
Le trouble passe, la colère demeure; celle de Pym et
de ses amis fut au comble; ils pressèrent la seconde lecture du bill d'attainder^. En vain Selden, le plus ancien et le plus illustre des défenseurs de la liberté, Holborne, l'un des avocats de Hampden dans l'affaire de la taxe des vaisseaux, et plusieurs autres, le combattirent. C'était maintenant l'unique ressource du parti, car il voyait bien que les Lords ne condamneraient point StraiTord comme juges et au nom de la loi. Il eût voulu même que le procès fût tout à coup suspendu, qu'on n'entendît point les conseils de Strafford, et tel était l'emportement, qu'il fut question de mander à la barre et de punir « ces avocats insolents qui osaient défendre un homme que la Chambre déclarait coupable de haute trahison ». Les Lords repoussèrent ces propositions furieuses; les conseils de Stralford furent entendus; mais les Communes ne leur répondirent point, n'assistèrent même pas à la séance, disant qu'il était au-dessous de leur dignité de lutter contre des avocats, et quatre jours après, malgré la vive opposition de lord Digby, jusque-là l'un des plus acharnés accusateurs de Stralïord, le bill d'attainder fut déthiitivement adopté.
Le roi et le Parlement en appellent au pays 2.
Alors commença, entre le Parlement et lui, une lutte jusque-là sans exemple en Europe, clair et glorieux symptôme de la révolution qui commençait alors et s'accomplit de nos jours dans les sociétés. Les négociations continuèrent, mais sans que l'un ni l'autre parti en espérât rien ou se proposât même de traiter. Ce n'était plus l'un à l'autre qu'ils s'adressaient dans leurs décla-