Février
rations et leurs messages; tous deux parlaient à la nation entière, à l'opinion publique : de cette puissance nouvelle tous deux semblaient attendre leur force et leur succès. L'origine et l'étendue du pouvoir royal, les privilèges des Chambres, les limites du devoir de lîdélité imposé aux sujets, la milice, les pétitions, la disposition des emplois devinrent l'objet d'une controverse ofOcielle où les principes généraux de l'ordre social, la diverse nature des gouvernements, les droits primitifs de la iiberté, l'histoire, les lois, les coutumes de l'Angleterre, étaieni allégués, expliqués, commentés tour à tour.
Entre les déJbals des deux partis au sein des Chambres et leur rencontre à mainlrrmée sur les champs de bataille, on vit le raisonnement ef^Aa science s'interposer, pour ainsi dire, durant plusieurs mois|\syspendre le cours des événements, et déployer leurs plus habi'Jlfs efforts pour conquérir la libre adhésion des peuples, en'n'uprimant à l'une ou à l'autre cause le caractère de la légitlVï»té.
A l'ouverture du Parlement, l'Angleterre n'avail Poi"t cru ni voulu tenter une révolution ; les dissidentsH'^euls en méditaient une dans l'Église ; le retour à l'ordre lé^*?^!, le rétablissement des anciennes libertés, la réforme df^s abus actuels et pressants, tels étaient, il le croyait dt^ moins, le vœu et l'espoir du pays. Les chefs eux-mêmes,' plus hardis et plus éclairés, ne formaient guère de plus vastes projets ; l'énergie de leur volonté surpassait l'ambition de leurs pensées; et ils s'étaient engagés de jour en jour sans but éloigné, sans système, par le seul développement progressif de leur situation, et pour suffire à d'urgentes nécessités. Au moment de tirer l'épée, tous s'étonnèrent et s'émurent : non que leur cœur fût timide, ni que la guerre civile en général eût, aux yeux du Parlement et même du peuple, rien d'étrange ou de criminel; il la hsait avec orgueil dans la Grande Charte, dans son
histoire; plus d'une fois il avait bravé ses maîtres, retiré mémo et donné la couronne; temps déjà si loin de lui, qu'il en avait oublié les misères, et n'y voyait plus que de glorieux exemples de son énergie et de son pouvoir. Mais c'était toujours au nom des lois, de droits certains et avoués, que la résistance s'était déclarée; en conquérant la liberté, l'Angleterre avait toujours cru défendre son héritage; et aux seuls mots de loi, d'ordre légal, s'attachait ce respect populaire et spontané qui repousse la discussion et sanctionne les plus audacieux desseins.
Or maintenant les deux partis s'accusaient réciproquement d'illégalité et d'innovation, et tous deux avec justice, car l'un avait violé les anciens droits du pays, et n'abjurait point les maximes de la tyrannie ; l'autre réclamait, en vertu de principes confus encore, des libertés et un pouvoir jusque-là inconnus. Tous deux sentirent le besoin de couvrir du manteau légal leurs prétentions et leurs actes; tous deux entreprirent de se justifier, non seulement selon la raison, mais selon la loi.
A leur suite, la nation entière s'élança avec transport dans cette arène, agitée, encore plus que ses chefs, de sentiments qui semblaient s'exclure, et pourtant également sincères. A peine affranchie d'une oppression qu'avaient condamnée, sans la prévenir, les lois de ses aïeux, elle cherchait avec passion des garanties plus efficaces; mais c'était toujours à ces mêmes lois, d'une impuissance naguère éprouvée, que s'attachait son espoir. De jeunes croyances, des idées nouvelles fermentaient dans son sein; elle leur portait une foi vive, pure, se livrait même, avec force et confiance, à cet enthousiasme qui poursuit le triomphe de la vérité, n'importe à quel prix; et, en même temps, modeste dans ses pensées, fidèle avec tendresse à ses habitudes, pleine de respect pour SCS vieilles institutions, elle voulait croire que,
loin d'y rien changer, elle ne faisait que leur rendre hommage et les remettre en vigueur.
De là un singulier mélange de hardiesse et de timidité, de sincérité et d'hypocrisie, dans les publications de toute sorte, officielles ou libres, dont l'Angleterre fut alors inondée. L'ardeur des esprits était sans mesure, le mouvement universel, inouï, déréglé; à Londres, à York, dans toutes les grandes villes de royaume, les pamphlets, les journaux périodiques, irréguliers, se multipUaient, se propageaient en tous sens; questions politiques, religieuses, historiques, nouvelles, sermons, plans, conseils, invectives, tout y prenait place; tout y était raconté, débattu; des messagers volontaires les colportaient dans les campagnes; aux assises, les jours de marché, aux portes des églises, on se pressait pour les acheter ou les lire; et dans cette explosion de toutes les pensées, au milieu de cet appel si nouveau à l'opinion du peuple, tandis qu'au fond des démarches et des écrits régnait déjà le principe de la souveraineté nationale aux prises avec le droit divin des couronnes, les statuts, la jurisprudence, les traditions, les usages étaient sans cesse invoqués comme seuls juges légitimes du débat; et la révolution était partout sans que nul osât le dire, ni peut-être se l'avouer.
Cromwell en Irlande*.
C'est l'artifice ordinaire des mauvaises passions d'imputer les cruelles satisfactions qu'elles se donnent, soit à quelque grande idée dont elles poursuivent l'accom-
1. Lire, sur Cromwell, le portrait célèbre fait par Bossuet {Oraison funèbre (T Henriette de France) et celui qui a été écrit par 3Iontesquieu {Extraits, p. 325).
plissement, soit à l'absolue nécessité du succès : l'histoire se déshonorerait en acceptant ces excuses mensongères ; c'est son devoir de renvoyer le mal à sa source et de rendre aux vices des hommes ce qui leur appartient.
Le fanatisme humain ment, ou s'abuse lui-même par orgueil, quand il se prétend l'exécuteur des hautes œuvres de la justice divine; il n'appartient pas aux hommes de prononcer, sur les peuples, les sentences de Dieu.
Cromwell n'était pas sanguinaire ; mais il voulait réussir promptement et à tout prix, par nécessité pour sa fortune bien plus que pour sa cause, et il ne refusait rien aux passions de ceux qui le servaient. C'était un ambitieux, égoïste avec grandeur, qui avait des fanatiques étroits et durs pour instruments. Ses grands et vrais moyens de succès n'étaient pas dans ses massacres, mais dans son génie et dans la haute idée qu'avaient déjà conçue de lui les peuples. Tantôt par instinct, tantôt par réflexion, il se conduisit en Irlande, envers ses amis et envers ses ennemis, avec une habileté aussi souple que profonde, supérieur dans l'art de traiter avec les hommes, et de persuader, ou de séduire, ou d'adoucir ceux-là mômes qui devaient lui porter le plus de méfiance et d'aversion.
En même temps qu'il livrait au meurtre et au pillage les villes dont il s'emparait, il maintenait, dans son armée, la discipUne la plus sévère, ne souffrant pas qu'elle fît à la population aucun tort, et soigneux de faire payer ce qu'elle consommait. Cet homme qui se vantait d'avoir, à Drogheda, fait égorger indistinctement tous les moines, et qui exceptait toujours avec faste les catholiques de ses promesses de tolérance chrétienne, ce même homme entretenait, par des moines irlandais, une police très active chez ses ennemis, toujours bien instruit de leurs desseins ou de leurs démarches, et quelquefois assez
influent an milieu d'eux pour les faire échouer par leurs propres dissensions.
Cromwell et le Parlement*.